La barge d’alcool qui a ébranlé le gouvernement de Mackenzie King

Avec l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, en 1921, la Commission des liqueurs, l’ancêtre de la SAQ, se met en place avec de vastes pouvoirs. Malgré cela, les Québécois continuent à acheter de l’alcool de contrebande. Avec la prohibition, les Américains sont assoiffés. Des contrebandiers, les «bootleggers», vivent leur âge d’or.
Photomontage: Tiffet Avec l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, en 1921, la Commission des liqueurs, l’ancêtre de la SAQ, se met en place avec de vastes pouvoirs. Malgré cela, les Québécois continuent à acheter de l’alcool de contrebande. Avec la prohibition, les Américains sont assoiffés. Des contrebandiers, les «bootleggers», vivent leur âge d’or.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

L’année 2021 marque le centième anniversaire de la Société des alcools du Québec (SAQ). Si la date doit être célébrée, rappelons que le contexte de sa création a été tumultueux.

Depuis le XIXe siècle, le mouvement en faveur de la criminalisation de l’alcool prend de l’ampleur. C’est aux États-Unis qu’il triomphe, avec la loi Volstead de 1920, en vigueur jusqu’en 1933. Les provinces canadiennes adoptent la prohibition entre 1900 et 1920. Le Québec fait toutefois figure d’exception puisque la criminalisation n’y dure que quelques mois en 1918. Lors d’un référendum tenu l’année suivante, les Québécois votent à 78,62 % pour que l’État n’interdise pas la bière, le vin et le cidre.

Avec l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, en 1921, le Québec devient le seul endroit en Amérique du Nord où la prohibition n’a pas force de loi, même si plusieurs municipalités maintiennent un statut de « ville sèche », parfois pendant des années. La Commission des liqueurs, l’ancêtre de la SAQ, se met en place avec de vastes pouvoirs : monopole de l’importation, du transport et de la vente d’alcool au Québec, attribution de permis, etc. Elle constitue aussi son « service secret », sa célèbre Police des liqueurs.

Malgré cela, les Québécois continuent à acheter de l’alcool de contrebande. Avec la prohibition, les Américains sont assoiffés. Des contrebandiers, les bootleggers, vivent leur âge d’or. La Gaspésie, le Bas-Saint-Laurent et les régions frontalières comme le Témiscouata et les Cantons-de-l’Est sont les plus touchés. Les histoires et récits de contrebandes, souvent même des légendes, circulent partout au Québec, donnant le ton à une époque de personnages colorés et ambigus, souvent mi-héros, mi-bandits.

Les bootleggers font le trafic sur le Saint-Laurent, sinon dans les villes, ou par des allers-retours à la frontière américaine. Les pertes financières qu’ils font subir aux gouvernements québécois et canadien vont forcer la Gendarmerie royale du Canada, les douaniers et la Police des liqueurs à développer de nouvelles méthodes : filature, patrouilles navales ou aériennes, agents doubles, etc.

La barge Tremblay

C’est dans ce contexte que survient l’affaire de la « barge Tremblay ». Cette histoire débute en 1924. Les enquêteurs de la Police des liqueurs ont reçu des indications concernant une embarcation remplie d’alcool de contrebande. La barge aurait été vue en Gaspésie et remonterait le Saint-Laurent. Les policiers responsables de la filature débarquent à Saint-Sulpice, près de Repentigny, le 24 novembre. Ils arrêtent le capitaine Tremblay, une partie de l’équipage et deux Américains. On y trouve près de 2800 caisses de scotch, soit près de 24 000 gallons.

L’affaire se complique avec le retour de la barge au port de Montréal. Le chef du service préventif des douanes à Montréal, J.A.E. Bisaillon, annonce aux enquêteurs de la Police des liqueurs que la saisie est de sa compétence. S’ensuivent questions et querelles, mais peu importe, l’autorité des douanes l’emporte.

Bisaillon prend possession de la cargaison et des prisonniers. Cependant, le directeur de la Police des liqueurs, le général Edmond de Bellefeuille Panet, reprend l’enquête, puis ordonne la surveillance des suspects sur les lieux le jour de la saisie. Rapidement, d’autres bateaux sont saisis. De Bellefeuille Panet autorise également plusieurs arrestations en décembre 1924, dont Symons, le maître du port de Montréal, et, surprise, Bisaillon. Le chef du service préventif des douanes aurait déposé 69 000 $ dans son compte en banque personnel, une fortune pour l’époque. Il est également accusé d’avoir revendu la cargaison au crime organisé. On apprend alors qu’il possède une curieuse propriété dans les Cantons-de-l’Est, située à cheval entre les territoires américain et canadien.

À la Cour des sessions de la paix, le juge Philippe-Auguste Choquette décide que presque tous doivent subir leur procès… sauf Bisaillon, qui est relâché par le magistrat. Sa libération soulève des questions en raison des relations du chef du service préventif avec les libéraux du premier ministre canadien Mackenzie King. Et tant qu’à spéculer, nous pourrions ajouter que le juge Choquette a été député et sénateur libéral, de même que directeur du journal Le Soleil, l’organe du Parti libéral à l’époque…

L’enquête Stevens

Les journaux creusent l’histoire de la barge Tremblay sans relâche tout au long de l’année 1925. La rumeur se répand : Bisaillon et d’autres flirteraient avec le bootlegging depuis des années. Le gouvernement fédéral perd des sommes considérables en droits de douane et en accises. Les manufacturiers sont aussi concurrencés par le bootlegging dans tout le pays.

Le ministère des Douanes semble tolérer le trafic, certains de ses fonctionnaires participeraient même à la contrebande. Le ministre JacquesBureau serait lui-même impliqué, selon la rumeur. Voyant la crise à l’horizon, Mackenzie King se débarrasse de Bureau en le nommant au Sénat. Le chef du service préventif des douanes à Montréal, Bisaillon, est remercié à son tour quelques semaines plus tard.

L’opposition conservatrice d’Arthur Meighen obtient des Communes la mise en place d’une enquête publique. Par l’entremise du député Henry H. Stevens, le Comité spécial d’enquête sur l’administration du ministère des Douanes et de l’Accise est mis en place. « L’enquête Stevens » est un coup de massue contre le ministère. Du 9 février au 11 juin 1926, 224 témoins sont entendus. On constate une corruption généralisée : Bureau, Bisaillon et d’autres ont pris plus que leur part dans la contrebande.

Plusieurs autres hauts fonctionnaires sont compromis et les têtes se mettent à tomber. Les nombreuses révélations sont parfois aussi consternantes quesavoureuses. Retenons la fameuse valise d’échantillons des meilleurs alcools, envoyée chaque semaine par Bisaillon et son réseau à Ottawa pour arroser les week-ends des ministres. Au dépôt du rapport en juin 1926, des procédures des compagnies en recouvrement et des enquêtes dans tous les ports canadiens sont recommandées.

La chute de Mackenzie King

Sur le plan politique, les révélations de l’affaire, puis l’enquête Stevens ne sont pas sans conséquence. Au Québec, l’opposition conservatrice d’Arthur Sauvé demande des explications. Une enquête publique sur la contrebande au Québec et sur des soupçons d’impunité de proches du gouvernement libéral de Taschereau était d’ailleurs demandée par l’opposition depuis 1923, soit avant l’histoire de la barge. Un Comité des comptes publics, avant-goût du célèbre comité où brillera Duplessis dans la décennie suivante, se penchera sur la légalité des opérations de la Commission des liqueurs en 1925, à quelques conséquences près.

Le premier ministre Taschereau minimise l’affaire et la renvoie au fédéral. En mars 1925, il ira jusqu’à dire à la période des questions que la barge Tremblay est un « petit malentendu », qu’il n’y a pas de « chicanes » entre la Commission et les douanes et que « ce sont là de légers conflits qui peuvent se produire n’importe où et n’importe quand ». Dans tous les cas, les journaux posent de sérieuses questions sur la barge Tremblay, mais aussi sur la démission inexpliquée du directeur de Bellefeuille Panet, de la Police des liqueurs, en mai 1925.

Au Canada anglais, l’affaire de la barge Tremblay, puis l’enquête Stevens sur l’administration des douanes sont révélatrices de corruption au sein du ministère. Des députés du Parti progressiste, avec lesquels King parvenait à maintenir son gouvernement minoritaire, veulent se joindre aux conservateurs d’Arthur Meighen pour faire tomber le gouvernement. Souhaitant éviter le vote de confiance, King demande la prorogation du Parlement au gouverneur général, lord Byng de Vimy, à la fin juin 1926. Une confrontation éclate entre ce dernier et le premier ministre, déclenchant une crise constitutionnelle sans précédent. Byng refuse de proroger le Parlement. L’affaire mènera le premier ministre à démissionner le 28 juin 1926, Byng choisissant de donner le pouvoir à Meighen.

Après deux votes de censure contre le nouveau premier ministre, une élection générale a lieu en septembre 1926, sur une trame de « crise King-Byng », qui reportera au pouvoir les libéraux de Mackenzie King. Cette crise mènera ce dernier à défendre auprès de Londres une redéfinition du rôle du gouverneur général, soit en faisant de lui un représentant du monarque et non du gouvernement britannique, agissant désormais sur les recommandations du premier ministre, le tout entériné par la déclaration Balfour en 1926.

Pour citer la une du Devoir du 13 mai 1926, on peut retenir de « l’intéressante histoire de la barge Tremblay » l’éveil des consciences sur la contrebande au Canada des années 1920, menant indirectement à une crise constitutionnelle. Outre les conséquences politiques, elle exposera l’inefficacité et la corruption au sein des services douaniers d’alors. D’ailleurs, l’enquête Stevens ne sera qu’une étape : une commission d’enquête publique fédérale, plus vaste, reprendra les travaux sur la corruption au sein des douanes en 1926-1927.

Le doute sera semé sur les capacités des polices à lutter contre un commerce illicite d’une telle ampleur. La fin de la prohibition américaine en 1933 ne marquera pas non plus la disparition de la contrebande : la Commission des liqueurs n’est pas implantée partout sur le territoire et la demande ne fléchit que lentement. Ce fléau n’ira en s’amenuisant qu’avec la Seconde Guerre mondiale, marquant la fin d’une drôle d’époque.

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