Penser le temps à l’âge du présentisme

Selon Hartog, deux régimes d’historicité se seraient succédé en Occident jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle. Un régime «ancien» aurait précédé un régime «moderne», qui, né des Lumières, domina pendant deux siècles pour achopper à la date charnière de 1989. Depuis lors, nous vivrions une «crise du temps» caractérisée par le «présentisme».
Illustration: Tiffet Selon Hartog, deux régimes d’historicité se seraient succédé en Occident jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle. Un régime «ancien» aurait précédé un régime «moderne», qui, né des Lumières, domina pendant deux siècles pour achopper à la date charnière de 1989. Depuis lors, nous vivrions une «crise du temps» caractérisée par le «présentisme».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Des écoles nommées en l’honneur des présidents Washington et Jefferson, propriétaires d’esclaves, sont débaptisées. On exige que le nom du ministre Colbert, à l’origine d’un édit régissant l’esclavage antillais au XVIIe siècle, soit proscrit dans l’espace public. L’édifice Langevin, du nom d’un ministre tenu pour responsable des pensionnats autochtones au Canada, est débaptisé. Une loi mémorielle française de 2001 fait de la traite atlantique un « crime contre l’humanité ».

Les cas évoqués ici ont en commun de partager le même rapport au temps. Tous présentent des situations passées vues à travers les filtres émotif, éthique ou juridique du présent. Ce rapport au temps qui perçoit avec les valeurs du présent des faits passés est la marque de ce que l’helléniste François Hartog appelle le « présentisme ».

Pour Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, 2003), les sociétés se font leur propre représentation des termes du temps (passé, présent et futur). Ces représentations, qu’il désigne par l’expression « régimes d’historicité », influent non seulement sur la conception que les sociétés se font de l’Histoire, mais aussi sur leur façon de traiter les enjeux sociétaux qu’elles recèlent. Sans constituer une théorie générale et moins encore une idéologie, les régimes d’historicité peuvent servir de clé de lecture permettant une mise en perspective de notre rapport au temps.

Les régimes ancien et moderne d’historicité

Selon Hartog, deux régimes d’historicité se seraient succédé en Occident jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle. Un régime « ancien » aurait précédé un régime « moderne », qui, né des Lumières, domina pendant deux siècles pour achopper à la date charnière de 1989. Depuis lors, nous vivrions une « crise du temps » caractérisée par le « présentisme », dont on ne sait s’il s’agit d’un régime d’historicité proprement dit ou d’une transition vers un régime original à être précisé.

Le régime ancien d’historicité, l’historia magistra vitæ (l’histoire maîtresse de vie), domina en Occident jusqu’au XVIIIe siècle. Son trait distinctif est d’être « passéiste », signifiant que le passé a valeur de modèle pour le présent et pour le futur. Sous le régime de l’historia magistra, le temps commence par la création et finit avec une fin des temps, par exemple une catastrophe cosmique ou, pour les chrétiens, la parousie (retour du Christ). Ici, les moteurs de l’Histoire sont notamment les personnages édifiants, les héros, les dieux, les saints, le passé glorieux des peuples. Vu comme exemplaire, le passé donne un sens à l’action des sociétés et des personnes. Cette « histoire-épopée » s’estompa avec les révolutions modernes, dont la Révolution française représente la rupture la plus radicale.

À l’opposé de ce régime ancien passéiste, le régime moderne d’historicité est complètement tendu vers le futur qui téléguide les autres termes de la temporalité, le passé et le présent. Ce « futurisme » couvre en gros les XIXe et XXe siècles. Fondée sur l’idée de progrès, la modernité ouvre la porte aux idéologies programmatiques, qui sont autant de promesses d’un futur plus ou moins utopique. Pour les modernes, l’Histoire a aussi un sens dont le progrès est le moteur. Le passé est convoqué pour prouver ce progrès dont la durée conduit au présent, mais tire vers un devenir. Le futur est le temps où s’accompliront les promesses d’une société achevée. Les grandes idéologies modernes — libéralisme, socialisme, positivisme, scientisme, féminisme, etc. — s’affirment toutes progressistes.

Illustration: Tiffet Pour l’helléniste François Hartog, les sociétés se font leur propre représentation des termes du temps (passé, présent et futur). Ces représentations, qu’il désigne par l’expression «régimes d’historicité», influent non seulement sur la conception que les sociétés se font de l’Histoire, mais aussi sur leur façon de traiter les enjeux sociétaux qu’elles recèlent.

Le régime moderne d’historicité est fortement téléologique. L’Histoire (réalité) recèle une logique qu’il appartient à l’histoire (discipline) de « décrypter ». Celle-ci se veut science du progrès, et des historiens se posent en prophètes des temps nouveaux. L’histoire devient, comme l’affirme Hartog, la discipline reine de ce régime d’historicité, et tant les philosophes que les savants scrutent les principes de l’évolution du monde et de la nature. De Hegel à Marx, de Buffon à Darwin, on décode les « lois de l’Histoire » tant humaine que naturelle et on en propose l’explication.

Sous le régime moderne d’historicité, le débat reste possible entre les diverses options d’avenir, car toutes tiennent que l’Histoire a un sens, même si les devenirs ne partagent ni les mêmes modalités ni ne comportent les mêmes promesses. L’essor des sciences, la croissance économique, l’amélioration des conditions de vie, l’éducation pour tous, etc., sont des fins que tant un libéral qu’un socialiste, tant un idéaliste qu’un matérialiste peuvent prétendre poursuivre. La modernité fédère en quelque sorte les diverses avenues qu’emprunte le progrès de l’humanité.

Crise du temps : l’âge du présentisme

Des précurseurs (Schopenhauer, Nietzsche) avaient déjà attaqué frontalement l’idée de progrès. Les principaux coups de semonce furent cependant portés dans la foulée des catastrophes funestes du XXe siècle. Une première expression en fut la vision pessimiste apparue après la guerre de 1914-1918 chez des auteurs (Valéry, Spengler, Toynbee), qui tinrent les civilisations pour mortelles. Après 1945, le pessimisme fit place à la défiance. Comment pouvait-on croire au progrès après la crise des années 1930, les totalitarismes, la Deuxième Guerre mondiale et le colonialisme ? Comment clamer que les sciences et les techniques assurent le bonheur des peuples après Hiroshima et Auschwitz ?

Le cataclysme de la guerre fut suivi par les droits de l’homme onusiens et les mouvements de décolonisation, qu’accompagne dans le domaine des humanités un engouement pour l’étude des cultures du monde. L’ethnologie de Claude Lévi-Strauss, toute vouée à la synchronie (étude dans un même temps), déclasse la diachronie (étude dans la durée), domaine de l’histoire. Les contingences de l’Histoire sont ravalées au rang d’épiphénomènes et l’histoire perd sa superbe de muse du progrès. Si les avancées des Trente Glorieuses (1945-1975) purent donner un répit à l’idée de progrès, les crises de la décennie 1970 se lient à une contestation radicale de la modernité par les penseurs postmodernes. Ceux-ci déconstruisent les « métarécits » qui confortaient l’idée de progrès. Dans la foulée, la pensée postmoderne conteste fondamentalement les causalités fondant le récit historique lui-même.

Cette crise du temps prend dès lors l’aspect d’un « présentisme » qui s’installe à demeure après 1989 et caractérise, selon Hartog, la temporalité actuelle. Il constitue une « tyrannie de l’instant et [le] piétinement d’un présent perpétuel ». Les nouvelles technologies des communications créent l’instantanéité du temps et l’ubiquité de l’espace ; le présent domine tous les termes de la temporalité. Le temps se rétrécit et le passé télescope le présent. Quant au futur, il devient de plus en plus hasardeux ; il recèle des dangers qui rappellent le catastrophisme des sociétés archaïques, à cette différence que la fin des temps ne sera ni le fait des dieux ni celui d’un quelconque accident cosmique, mais le fait de l’humanité elle-même. L’anthropocène devient le chapitre ultime de l’histoire, peut-être l’amorce d’une dystopie.

Effets du présentisme

Ce présentisme pèse sur l’interprétation des faits de société. Le recul de la diachronie (dynamique) au profit de la synchronie (systémique) a amené l’histoire programmatique à le céder à une histoire mémorielle vouée au présent. La vogue des « lieux de mémoire », du patrimoine, des commémorations et de « l’histoire immédiate » (oxymore) dénote pour Hartog un présentisme vu comme une crise des temporalités.

Car « mémoire » et « histoire » ont des visées distinctes. La commémoration des crimes contre l’humanité, par exemple, a trait au devoir de mémoire, mais l’explication de leur historicité relève de l’histoire. La première vise la quiétude d’une rectitude morale consensuelle, la seconde est tenue aux exigences d’une recherche d’où peuvent émerger des vérités choquantes. Là où la mémoire cherche le réconfort, l’histoire cherche à comprendre.

Non seulement la mémoire présentiste a-t-elle la faculté d’oublier, mais son tort est aussi de négliger les aspérités de l’Histoire que sont les mentalités, les valeurs, les aléas et le contexte d’un passé distinct du présent. Ignorant les liens causaux qui articulent les sinuosités complexes de la durée, le présentisme peut conforter des affects, sources de ressentiments, et hypothéquer la distanciation nécessaire à l’exercice de l’esprit critique. Il en résultera une inaptitude à mettre les enjeux sociétaux en perspective, à prendre une distance critique par rapport au passé, à placer ces enjeux dans une durée historique qui leur donne sens. Se référant exclusivement aux valeurs actuelles et aux intérêts qui les sous-tendent, le présentisme favorise une approche moralisatrice privilégiant les jugements péremptoires et l’essentialisation des personnes et des groupes. Il peut, comme on l’a vu au départ, déboucher sur la judiciarisation de faits historiques.

Comment se déprendre du présentisme dans lequel nous baignons ? Il ne s’agit certes pas de revenir au mimétisme de l’historia magistra vitæ ou à l’utopisme de quelque prophète. Un humble début serait peut-être de nous imaginer habiter un présent qui assume son passé, même malaisant, mais qui ne fait de nous ni des victimes ni des bourreaux. Un présent qui nous rend aptes à entrevoir un futur n’ayant d’autre ambition que celle d’être une virtualité des possibles.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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