Quand le budget du Québec était une oeuvre littéraire

La connaissance qu’a Jacques Parizeau de l’économie, son statut de professeur à HEC Montréal et son capital culturel lui permettent d’écrire des documents de grande qualité, pédagogiques, au langage soutenu. C’est ce constat qui amène peut-être le critique du «Devoir» et professeur de l’Université McGill Jean Éthier-Blais à consacrer sa chronique littéraire du 7 avril 1979 à ce discours, dans les pages du «Devoir».
Illustration: Tiffet La connaissance qu’a Jacques Parizeau de l’économie, son statut de professeur à HEC Montréal et son capital culturel lui permettent d’écrire des documents de grande qualité, pédagogiques, au langage soutenu. C’est ce constat qui amène peut-être le critique du «Devoir» et professeur de l’Université McGill Jean Éthier-Blais à consacrer sa chronique littéraire du 7 avril 1979 à ce discours, dans les pages du «Devoir».

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Selon Roland Barthes, la Révolution française a profondément modifié la façon d’envisager les liens entre la langue française et la littérature. C’est à ce moment que « des hommes se sont approprié la langue des écrivains à des fins politiques ».

Ajoutant que « l’écrivain n’était plus alors le seul à parler », le critique constatait que les ressources de la langue française, son efficacité poétique, dirais-je, étaient désormais partagées entre les écrivains et ce « groupe nouveau, détenteur du langage public ».

Tout en remontant la rivière, on peut se demander si les choses ont été bien différentes dans la vallée laurentienne. Les ressources de la littérature ont-elles été utilisées afin de construire des discours politiques plus puissants, à l’efficace poétique plus vive ? Même les plus arides, comme les discours sur le budget ?

Pour répondre à cette question, retournons à l’Assemblée nationale du Québec le 27 mars 1979, vers 20 h. Jacques Parizeau, alors ministre des Finances, présente un budget qui sera analysé, quelques jours plus tard, dans les pages… littéraires du Devoir.

Discours littéraire

Comme le veut la coutume britannique, le verre d’eau du ministre a été remplacé par un verre d’alcool, du gros gin en l’occurrence. Cette tradition prendra fin dans les années 1980, quand un ministre des Finances libéral demandera qu’on ajoute de l’eau à son verre, de peur de ne pouvoir se rendre jusqu’au bout de son discours !

Pendant près de deux heures, donc, le ministre Parizeau présente les finances de l’État québécois. Comme le rappelle son biographe Pierre Duchesne, dès son premier budget, en 1977, il écrit lui-même ses discours, contrairement à ses prédécesseurs qui se fiaient à leurs fonctionnaires.

La connaissance qu’a Parizeau de l’économie, son statut de professeur à HEC Montréal et son capital culturel lui permettent d’écrire des documents de grande qualité, pédagogiques, au langage soutenu. C’est ce constat qui amène peut-être le critique du Devoir et professeur de l’Université McGill Jean Éthier-Blais à consacrer sa chronique littéraire du 7 avril 1979 à ce discours.

Éthier-Blais dit vouloir s’y attacher parce qu’il est lui-même un contribuable (une raison valable) et que les adversaires de Parizeau lui auraient reproché d’avoir présenté un discours « littéraire ». En effet, parmi d’autres, Camil Samson, député de Rouyn-Noranda, avait dit ceci à propos du budget : « […] le champion de l’assainissement des finances est à nous empêtrer plus que jamais. La vérité c’est cela et il n’y a pas de beaux discours folkloriques ou encore poétiques qui vont changer la réalité de tous les jours. »

Devant cette attaque contre la « littérarité » du discours du budget, Éthier-Blais répond du tac au tac : « Ma réaction instantanée : c’est donc qu’il est honnête. Pendant des décennies, nos ministres ont noyé leurs inepties et leurs concussions dans un flot de paroles écrites en charabia, ce qui leur permettait d’interpréter leur pensée comme bon leur semblait et de nous en fariner le museau. »

Éthier-Blais évoque en outre le « ton bonhomme et savant, pince-sans-rire et hautement civilisé qui est la marque propre de M. Jacques Parizeau ». Il révèle ses « innombrables formules ironiques, percutantes, son emploi souverain de la litote, qui viennent cristalliser les idées, renforcer la politique de la carotte et du bâton ».

Identité antinomique

Comment expliquer cette critique littéraire d’un discours sur le budget ? Parizeau, mari de l’écrivaine Alice Poznańska, a-t-il bénéficié de l’admiration qu’éprouvait Éthier-Blais pour cette dernière ? Un regard sympathique, aussi, pour un économiste qui fréquentait volontiers les mêmes soirées que Gaston Miron ? Possible, voire probable.

Retournons néanmoins au discours pour en regarder les ressorts littéraires. Le budget de 1979-1980 retient surtout l’attention pour l’abolition de la taxe sur les vêtements de moins de 500 $, les chaussures de moins de 100 $ (dont les patins, au « nom d’un impératif culturel », ironise gentiment Parizeau) et les textiles. Il s’agit bien sûr de donner de l’air à ces industries souffreteuses, autrefois au cœur de l’économie de misère des Canadiens français, désormais ballottées par la concurrence asiatique et américaine.

Parizeau intervient à sa manière dans l’économie. Il y a bien chez lui quelque chose du social-démocrate, mais il est aussi une sorte d’aristocrate, qui cultive cette image de financier conservateur, dont les premiers budgets ont été bien accueillis par les milieux financiers, même anglophones — c’est dire.

Comment l’homme fait-il pour tenir les deux bouts de cette identité antinomique ? Cela est d’autant plus important en cette année 1979 : les négociations avec les employés de l’État doivent mener au renouvellement de leurs conventions collectives ; René Lévesque doit présenter la question référendaire aux Québécois. Il faudrait délier et resserrer les cordons de la bourse tout à la fois. Ne pas effaroucher les fonctionnaires, qui constituent un électorat susceptible de voter Oui au référendum. En même temps, il ne faut pas trop leur concéder d’avantages au moment où l’économie s’en va chez le diable.

Narrateur

À défaut de contrôler les vicissitudes de l’économie, Parizeau contrôle le cours de son discours. Comme le rappelle Éthier-Blais, « dans son discours, il ne craint pas de dire “je” : j’ai décidé, j’annonce ». Il en est le narrateur et le personnage principal.

Le social-démocrate, d’abord. Parizeau montre du doigt les plus riches et leurs accointances avec les gouvernements précédents. Il a le regard narquois : « Il fut un temps au Québec où l’on trouvait supérieurement intelligent de permettre aux souscripteurs d’obligations d’épargne d’en acheter jusqu’à 50 000 $ par émission. Un individu qui s’en paye une tranche pareille n’est pas exactement un petit épargnant. »

Ou encore, ironique : « Je remercie, cependant, vivement le précédent gouvernement de m’avoir laissé non seulement 375 millions de dollars de salaires à payer, 400 millions d’arrérages dus aux commissions scolaires, une dette olympique financée à des taux élevés et à si court terme que la construction du mât du stade en était compromise, non seulement un déficit actuariel de plus de 5,5 milliards au titre des fonds de pension, mais aussi quelques centaines de millions d’obligations d’épargne encaissables en tout temps, donc à la merci de n’importe quelle hausse de taux d’intérêt. »

Plus loin, il feint l’étonnement : « On devrait ainsi désamorcer l’espèce de révolte des biens nantis à laquelle on assiste depuis un an. La courbe d’impôt sur le revenu des particuliers au Québec va demeurer très progressive. Elle correspond aux objectifs d’un gouvernement social-démocrate et on s’étonne toujours de constater que, dans certains milieux, on se surprend de ne pas y voir les objectifs d’un gouvernement de droite. Il y a moyen, cependant, pour ceux qui ont des revenus élevés, d’abaisser substantiellement leurs impôts : c’est d’investir dans le Québec, plutôt qu’à Nassau, en Floride ou en Alberta. »

Une fois le socialiste (de salon ?) bien assis, il peut implicitement rapprocher les « biens nantis » des syndiqués, en rappelant à ces derniers que la permanence d’emploi a une grande valeur en cette époque de chambardements économiques. Mais il ne doit pas non plus les effaroucher. Pour ce faire, Parizeau emploie métaphores et litotes.

Par exemple, pour décrire l’augmentation salariale consentie aux syndicats par son prédécesseur libéral, laquelle entrera en vigueur dans la nuit du dernier jour des conventions collectives, le 30 juin 1979, il parle d’un « grand feu d’artifice nocturne »… dont il devra tenir compte dans ses propres négociations.

À propos de la fonction publique en général, il propose cette métaphore : « le personnel s’est accumulé dans des anses ou des baies administratives parce que le courant y était moins fort qu’ailleurs ». Le ministre des Finances tend néanmoins la main à ses fonctionnaires : « Il y a moyen de rendre à ce secteur public la vitalité qu’il doit avoir et d’y faire jouer le rôle de catalyseur qu’il doit assumer. Il n’est pas nécessaire que les pouvoirs publics soient lents, lourds et sourds. » Pour sortir de l’anse et retrouver le fleuve, pourquoi ne pas voter Oui au référendum ?

Référendum

Parizeau conclut son discours sur la question référendaire qui viendra bientôt — le 20 décembre 1979, pour être exact : « Nous approchons du moment où nous pourrons élaborer nos objectifs et nos projets en ayant à notre disposition la totalité de nos ressources. D’ici peu de temps, les Québécois seront appelés à décider que la moitié ne suffit pas et que c’est de toutes leurs ressources qu’ils veulent être responsables. » Les Québécois décideront pourtant, en mai 1980, que cette moitié suffit.

La défaite n’empêche pas Parizeau d’écrire, dans son discours sur le budget 1981-1982, le premier depuis le référendum : « C’est donc dans une position de force que nous voulons aborder les années qui viennent et que nous avons bon espoir d’y réussir, jusqu’à ce que, à nouveau, après des luttes que nous avons si souvent connues dans le passé et dont nous voyons qu’on veut encore nous les imposer, nous puissions proposer à nos concitoyens, calmement, et avec la confiance en soi qui vient des défis bien relevés, la forme définitive de notre avenir national. »

Confiance en soi, avenir national… Évidemment, ici, nous baignons en pleine fiction. Jacques Parizeau était peut-être plus écrivain qu’on le croyait.

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