La liberté comme antidote à la solitude

Si cette pandémie nous apprend quelque chose, c’est que ce ne sont ni les réseaux (a)sociaux ni la consommation qui nous extirperont de l’une de ces crises ; ils auront plutôt l’effet contraire.
Illustration: Tiffet Si cette pandémie nous apprend quelque chose, c’est que ce ne sont ni les réseaux (a)sociaux ni la consommation qui nous extirperont de l’une de ces crises ; ils auront plutôt l’effet contraire.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Alors que nous nous retrouvons seuls et confinés en cette période pandémique, sommes-nous pour autant moins libres ? Si la réponse semble évidente a priori, la façon dont nous occupons notre temps et notre esprit l’est moins. En plein hiver, l’esprit paraît presque aussi impossible à cultiver que l’est la terre, l’actuel confinement renforcé nous plonge davantage dans l’anxiété, et notre sentiment de solitude est alors plus difficile à apaiser. C’est pourquoi il faut se tourner plus que jamais vers les humanités afin de nous extirper de la froideur de cette pandémie qui n’en finit plus de finir.

La Théorie critique de l’École de Francfort constitue un terreau fertile pour trouver une certaine sérénité face à l’anxiété et à la solitude qui nous accablent indistinctement. Erich Fromm, sociologue, psychanalyste et membre de cette école, dans son ouvrage Escape from Freedom (traduit par La peur de la liberté) publié en 1941, nous propose une critique sociale postmarxiste et humaniste, ainsi qu’une analyse de notre rapport à la liberté. Il s’avère être fort à propos afin de nous recentrer sur l’essentiel, maintenant que la pandémie a colmaté pratiquement nos voies d’échappement comme le conformisme et le culte de l’argent.

Dans son essai, Fromm soutient que nous naissons avec des chaînes originelles qui nous maintiennent en état de servitude mais qui nous procurent aussi un profond sentiment de sécurité. Il en va ainsi, concrètement, du cordon ombilical et du besoin de l’autorité parentale en bas âge. Ces chaînes se manifestent aussi au Moyen Âge jusqu’à la période de la Réforme quant au rôle de chacun dans la société : tout est prédéterminé, et l’individu n’a pas à subir le supplice du doute qu’entraîne la liberté. Dans les deux cas, ces chaînes éclatent avec l’émergence de l’individualité, qu’il ne faut pas confondre avec l’individualisme. L’humain est alors plongé dans un insoutenable sentiment d’insécurité, d’impuissance et d’isolement.

D’emblée, Fromm présente la solitude et l’isolement non pas uniquement — voire surtout pas — comme étant le fait d’être seul, mais plutôt commeune déconnexion au monde. Un manque d’interaction de l’humain avec ses semblables ainsi qu’avec la nature. Ce sentiment est l’un de ceux qu’il craint le plus, car il « mène à la désintégration mentale, tout comme la famine conduit à la mort ». Effrayé par ce sentiment, l’individu cherchera quelqu’un ou quelque chose pour s’enchaîner à nouveau. De cette manière, il replongera artificiellement et temporairement dans son sentiment de sécurité et apaisera ainsi son sentiment d’isolement. C’est dans ces circonstances qu’il aura fréquemment recours à des échappatoires, à des mécanismes de fuite, dont le conformisme, avance Fromm.

Illustration: Tiffet Les enseignements du psychanaliste Erich Fromm décrivent des moyens pour apaiser notre sentiment de solitude, sans pour autant sombrer dans les échappatoires. Si les artistes sont un modèle en matière d’action spontanée et créative, la connexion au monde passe par l’art.

Le conformisme est défini comme étant le mécanisme voulant que l’individu cesse d’être lui-même afin d’agir selon les attentes des autres ; le phénomène du caméléon, en d’autres termes. Par ce mécanisme, l’individu abandonne son individualité afin de se conduire en automate et ainsi adoucir momentanément son sentiment de solitude. Cette échappatoire a aussi pour effet d’induire en nous des pensées et des sentiments qui ne sont pas nôtres, ce qui nous donne l’impression qu’ils sont la règle, alors que nos véritables pensées et sentiments seraient l’exception. Ce mécanisme de fuite crée l’illusion suivante chez l’individu : pour autant qu’il ne soit pas forcé d’agir en vertu d’une force externe (tels un employeur ou le gouvernement), il pense que ses décisions sont authentiquement siennes. Pourtant, un nombre considérable d’entre elles sont conditionnées (par la publicité ou les médias — qu’ils soient sociaux ou traditionnels —, par exemple), mais le conformisme conforte l’individu dans sa complaisance. À terme, l’occultation de son identité propre, par le fait d’agir en automate, est délétère : l’humain s’enfoncera encore plus profondément dans son état de solitude et d’anxiété. S’ensuivront inéluctablement des périodes de fortes remises en question qui le plongeront dans une frayeur intenable. En voici une illustration proposée par Fromm : on a appris à l’individu qu’il devait avoir du succès, de l’argent, une automobile de l’année, etc. Quand le tourbillon du quotidien s’arrête momentanément, se présentent à l’esprit de cet individu des questions telles que : « Si j’ai ce nouvel emploi, si j’ai cette meilleure voiture, si je peux me permettre ce voyage — et alors ? Quel est l’intérêt de tout ça ? Est-ce que c’est vraiment moi qui veux tout ça ? Ne suis-je pas en train de courir après un but supposé me rendre heureux et qui disparaît aussitôt que je l’ai atteint ? ». Ce questionnement peut faire sombrer l’individu. Fromm emploie en guise de chute cette savoureuse formule : l’humain moderne « est prêt à prendre un grand risque quand il essaie d’atteindre les objectifs censés être “les siens” ; mais il est profondément effrayé par la prise de risque et la responsabilité de se donner ses propres objectifs ».

Devant ce triste portrait qui nous ramène toujours à cet état de solitude, Fromm nous prescrit heureusement des antidotes. Premièrement, on compte « l’action spontanée et créative » procédant de l’acceptation totale de sa personnalité. L’archétype de l’individu qui réalise cette action, c’est l’artiste. Ce serait la façon de surmonter la terreur de la solitude sans pour autant sacrifier l’intégrité de son individualité. Deuxièmement, il faudrait favoriser les relations à l’autre et à la nature, c’est-à-dire ce liant social qui réussit à chauffer le foyer les soirs d’hiver, ces soirs où l’on savoure un repas en groupe, où les paroles s’échangent et la guitare nous anime. Ces moments qui nous tiennent éveillés et qui ne nous appauvrissent pas quand nous les partageons. Comme l’affirmait la députée Catherine Dorion à l’Assemblée nationale, de nombreuses études révèlent que la solitude serait plus dommageable pour la santé que le manque d’activités physiques, l’alcoolisme ou l’obésité. Ainsi, on peut croire que les imposants déficits publics découlant de la crise actuelle ne sont que la pointe de l’iceberg. L’indifférence collective envers l’enjeu de la solitude devient particulièrement préoccupante en période de crise sanitaire. S’intéresser à la solitude n’est guère payant électoralement pour les laquais du capital, mais c’est ce qui aurait permis d’entretenir nos cheminées en prévision des froids qu’apportent de telles périodes. Certes, il vaut mieux prévenir que guérir, mais le problème est que l’on ne peut pas guérir durant une pandémie ce que l’on a omis de prévenir.

Néanmoins, les enseignements de Fromm décrivent des moyens pour apaiser notre sentiment de solitude, sans pour autant sombrer dans les échappatoires. Si les artistes sont un modèle en matière d’action spontanée et créative, la connexion au monde passe par l’art. En ce sens, la littérature et la musique sont la quintessence des manières d’entrer en relation avec le monde. La pause actuelle est l’occasion de redécouvrir les classiques et d’explorer les contemporains. Il n’est pas rare que nous nous enracinions davantage dans le monde en lisant un livre ou en écoutant de la musique que lorsqu’il nous était permis de nous rassembler. Et les balades et l’exploration de ce qui nous entoure constituent, à leur manière, un puissant vaccin.

Dans ses ouvrages, Fromm a décrit la mauvaise façon de remédier à l’anxiété et à la solitude, c’est-à-dire d’accepter la soumission. La surproduction et tout ce qui en découle conduisent à cette soumission, cette option liberticide. Alors qu’à la fin de la pandémie, les suppôts du marché prôneront à tout vent le retour à une logique « consuméro-productiviste », il est à souhaiter qu’en réaction, nous formulions collectivement notre opposition. Cette objection rappellera qu’avant cette crise, nous étions déjà en crise. En crise environnementale. En crise du logement. En crise d’accaparement des richesses, qu’elles soient pécuniaires ou naturelles.

Bref, si cette pandémie nous apprend quelque chose, c’est que ce ne sont ni les réseaux (a)sociaux ni la consommation qui nous extirperont de l’une de ces crises ; ils auront plutôt l’effet contraire. L’objection à laquelle nous convie indirectement Fromm, la panacée qui nous relie à nouveau au monde, elle est culturelle. Cette culture, qui se veut une façon de nous extirper du ici et du maintenant, tandis que les forces du marché et ses corollaires ne cessent de nous y ancrer. Sans jouer à la Cassandre, il nous faut reconnaître que le foyer sera vraisemblablement difficile à chauffer cet hiver ; tâchons de nous éclairer les uns les autres en redécouvrant notre individualité et rejetons la froideur de l’automate.

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