L’enjeu de la pertinence au sein de son époque

S’il y a donc une leçon à tirer de «Jaune», c’est bien celle du pari artistique: Ferland a risqué gros en mettant fin à sa carrière de chansonnier pour mieux se redéfinir comme artiste.
Illustration: Tiffet S’il y a donc une leçon à tirer de «Jaune», c’est bien celle du pari artistique: Ferland a risqué gros en mettant fin à sa carrière de chansonnier pour mieux se redéfinir comme artiste.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Il y a 50 ans paraissait l’album Jaune dans un Québec en pleine crise d’Octobre. Si les troubles politiques avaient le pouvoir d’occulter le lancement d’un album à la proposition inédite, il n’en fut rien : le fruit du travail réalisé par Jean-Pierre Ferland et ses complices allait s’attirer les éloges de la critique tout autant que celles du public.

En outre, les chiffres avancés font état de plus de 200 000 disques vendus dans les années 1970, à quoi vont s’ajouter d’autres milliers d’exemplaires au fil des rééditions. Le succès commercial s’est aussi accompagné d’un succès d’estime, puisque l’album est constamment salué comme l’un des incontournables de la chanson québécoise.

Ce succès ne doit pas faire oublier la prise de risque derrière la production de Jaune, à savoir un changement radical dans la carrière artistique de Ferland. À tel point que l’on peut se demander, 50 ans plus tard, s’il n’y a pas une leçon à tirer par rapport à la voie artistique dans laquelle le chanteur s’est engagé. Car tant en 1970 qu’aujourd’hui, la question du positionnement artistique au sein de son époque demeure entière : mettre fin à tout, poursuivre dans la même voie, opérer un changement, etc.

Les options sont nombreuses et peuvent avoir une incidence sur les suites que prendra la carrière d’un artiste. On en fait l’expérience collectivement depuis les débuts de la pandémie, alors qu’il est demandé aux artistes de se réinventer, bref de s’adapter à la période de crise. L’injonction leur est présentée comme allant de soi.

Pourtant, rien n’est moins évident : se réinventer, mais à quel prix et comment ? Les risques à prendre peuvent être élevés et s’avérer au final, ou bien désastreux, ou bien avantageux. Ferland nous invite à envisager la seconde option de façon durable, le défi étant de conjuguer proposition artistique et esprit du temps.

Se redéfinir comme artiste

Avant que ne paraisse Jaune en novembre 1970, Ferland a déjà une feuille de route bien garnie : il s’est fait connaître au sein du regroupement Les Bozos au début des années 1960 et a enchaîné plusieurs succès (Feuilles de gui, Je   reviens chez nous, etc.) tout en faisant carrière en France. Il est donc associé au statut de chansonnier, avec un travail scénique arrimant musique et poésie.

À titre de chanteur associé à l’étiquette Barclay, il fait paraître en 1969 l’album Un peu plus loin avec des   chansons comme La gigue. Le contraste avec Jaune ne peut être plus frappant quand on compare les deux couvertures : en 1969, Ferland arbore un complet devant un poêle à bois dans une posture pensive, tandis qu’en 1970, une maison et un arbre en retrait se perdent dans un jaune dominant.

Que s’est-il passé entre-temps ? Tout comme ses confrères du milieu artistique, Ferland est happé par la déferlante que soulève L’Osstidcho dans le Québec de 1968. Ce que font Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe, Yvon Deschamps et les musiciens qui les accompagnent a l’effet d’une bombe quant au renouvellement de la création en musique.

La voie ouverte par L’Osstidcho est celle que veut suivre Ferland en prenant le pouls de la musique anglo-américaine : le son rock tout comme l’énergie psychédélique peuvent aussi résonner en langue française. Le premier complice que Ferland met à contribution pour repenser son style n’est nul autre que le guitariste Michel Robidoux, lui qui a été aux côtés de Charlebois dans la mise en place d’un son rock au Québec et qui, désormais, écrira les chansons de Jaune avec Ferland.

Une fois de retour au Québec, en 1970, avec de nouveaux titres dans sa valise, Ferland va trouver l’autre complice qui allait faire de Jaune une aventure inédite : le musicien et réalisateur André Perry qui, à l’époque, a déjà produit Robert Charlebois avec Louise Forestier et André Perry présente L’Infonie. Avec son studio situé à Brossard puis rue Amherst à Montréal, Perry est à la fine pointe de la technologie et offre au Québec ce que l’on retrouve sur la scène anglo-américaine : une vision artistique portée par un réalisateur, au même titre que les Phil Spector, Brian Wilson et autres George Martin.

L’esprit du temps est au rock psychédélique et à l’album concept, soit un album porté par une idée unificatrice et qui découle d’un investissement de temps en studio. Le modèle du genre est Pet Sounds des Beach Boys en 1966, suivi de plusieurs autres, dont Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Bandsdes Beatles en 1967. Mais n’est pas Brian Wilson qui veut et, si Ferland s’engage dans une transformation artistique comparable à celle connue par ce dernier en 1965, il a besoin d’un Perry pour concrétiser le son qu’il cherche à mettre en place.

Jaune comme état d’esprit

Le titre de l’album est à lui seul l’expression d’un idéal artistique : « jaune » comme la couleur, mais aussi et surtout comme un état d’esprit. En citant une lettre de Sainte-Beuve où il est question du jaune comme d’une « qualité physique [pouvant] conduire l’esprit qui s’en occupe à une infinité de choses diverses », Ferland se positionne en faveur des valeurs de l’époque, du psychédélique au « Peace and Love » en passant par les recherches sensorielles que féconde la rencontre entre la musique, la littérature et la drogue. Le « prologue » qui ouvre l’album ne peut être plus clair quant à l’invitation au voyage : « Ailleurs / C’est peut-être loin / ou c’est p’t-être à côté / […] faudrait y aller. »

L’appel à l’ailleurs, c’est tout l’album qui le porte. D’abord dans le déplacement artistique de Ferland à la faveur duquel les États-Unis remplacent la France comme sujet d’inspiration. Car le nouveau visage que prend l’Occident du XXe siècle sous l’influence américaine constitue la trame narrative de Jaune :  Sing Sing et God Is an American y font directement allusion, tout comme la chanson en anglais It ain’t Fair.

Ensuite, le voyage que poursuit l’album est aussi celui de Ferland, d’où la mise en abyme de la situation du chanteur au début des années 1970 et dont Le petit roi et Le chat du Café des Artistes portent les traces. Jaune parle donc autant de l’époque que du nouveau Ferland.

Cela dit, aussi percutant soit le propos, encore faut-il trouver les bonnes notes pour le faire résonner ! Et ici, il s’agit d’une première au Québec en 1970 : plusieurs mois de travail en studio sont nécessaires pour trouver le son juste. C’est pourquoi plusieurs musiciens viennent s’ajouter à la production, dont Buddy Fasano et Art Philips, à qui on doit les arrangements et la direction musicale.

Les caractéristiques sonores de l’album émerveillent encore aujourd’hui : mélodies implacables, orchestrations riches, citations d’œuvres classiques, etc. Sans insister sur les chansons qui redéfinissent bien souvent la forme du genre par leurs atmosphères et par l’intégration de chœurs, en plus d’une texture plus riche du côté instrumental.

Durer comme artiste

S’il y a donc une leçon à tirer de Jaune, c’est bien celle du pari artistique : Ferland a risqué gros en mettant fin à sa carrière de chansonnier pour mieux se redéfinir comme artiste. Il tournait alors le dos au fondement même des valeurs chansonnières, surtout en intégrant des pratiques musicales venues du monde anglophone.

Il continuait dans le même souffle son travail d’auteur-compositeur-interprète, à cette différence près qu’il a lâché du lest à toute une équipe qui allait l’inviter à ne plus voir « la vie de la même manière », comme il l’exprime dans Le petit roi. Même son chant en est affecté, avec un débit plus fluide et plus ancré dans la langue du quotidien.

De tout temps, le fait d’être en phase avec son époque a représenté un défi pour les artistes. Par-delà les premiers succès d’une carrière, la difficulté peut se résumer dans le célèbre titre du recueil de Paul Éluard paru en 1946 : Le dur désir de durer. Il faut à cet effet prendre la mesure de l’audace d’un Ferland répondant à l’appel de son époque. Car en s’engageant dans l’aventure de Jaune, le chanteur a mis en relief un enjeu incontournable en musiques populaires : la pertinence au regard de son temps.

Bien qu’elle puisse être envisagée de multiples façons, cette pertinence demeure une gageure de tous les instants, et la possibilité non seulement de poursuivre sa trajectoire, mais aussi d’inspirer son époque. En ces temps incertains causés par la crise sanitaire, les 50 ans de Jaune sont l’occasion de se rappeler que toute période trouble peut aussi être le moment de se repositionner comme artiste tout en ayant à l’esprit ce qui agite le présent.

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