L’émerveillement candide du Siècle des lumières

À la lecture de leurs récits de voyage, on remarque tout de suite le contraste entre le verbe parfois exalté de Bougainville et la retenue de Cook.
Illustration: Tiffet À la lecture de leurs récits de voyage, on remarque tout de suite le contraste entre le verbe parfois exalté de Bougainville et la retenue de Cook.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

L’année 2020 marque les 250 ans de l’exploration de l’Océanie par le navigateur britannique James Cook (1728-1779), lors de son premier voyage autour du monde. Quelques mois plus tôt, le Français Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) achevait son propre tour du monde. Malgré le fait que les deux hommes ont suivi un itinéraire similaire, on trouve des différences marquées dans la manière dont ils relatent leurs aventures.

À la lecture de leurs récits de voyage, on remarque tout de suite le contraste entre le verbe parfois exalté de Bougainville et la retenue de Cook. Pour s’amuser, on pourrait même dire qu’on reconnaît de chaque côté certains traits culturels des Québécois, quelque part entre l’exaltation française et le rationalisme anglais. D’autant plus que Bougainville et Cook ont tous les deux participé à un moment fondateur de la dualité québécoise, faisant leurs classes au Canada durant la guerre de la Conquête.

En 1759, Bougainville prit ainsi une part active dans la défense de Québec à titre de colonel en couvrant avec ses troupes le repli de l’armée française après la bataille des plaines d’Abraham perdue par Montcalm ; Cook contribua quant à lui à la remontée du fleuve Saint-Laurent par les navires britanniques transportant les régiments du général Wolfe.

Objectifs aux antipodes

Après leur expérience canadienne respective, les deux hommes mettent sur pied de grandes expéditions autour du monde dont la motivation diffère fondamentalement. L’objectif de Cook est clair et scientifique : observer de Tahiti le passage de Vénus, dans le but de déterminer la distance entre la Terre et le Soleil.

Même les instructions secrètes de la couronne britannique, maintenues dans une enveloppe scellée jusqu’à l’achèvement de la mission première, sont objectives : chercher le continent méridional, qu’on croit alors exister quelque part dans le Pacifique pour équilibrer la disposition des continents de l’hémisphère nord.

Le voyage de Bougainville a un objectif plus flou et semble plutôt être né de la force de la personnalité du navigateur, qui cherche à être le premier Français à faire le tour du monde (même si on lui accorde souvent cet exploit, il ne fut techniquement pas le premier, puisque des commerçants français ont fait le voyage avant lui).

Il convainc le roi de profiter d’un petit voyage diplomatique aux îles Malouines, où il sera chargé de signer la cession de ces îles à l’Espagne qui les revendique, pour explorer les possibilités commerciales et coloniales de la France dans le Pacifique et en Asie. Le voyage ne doit pas durer plus de deux ans.

Ces différences se répercutent dans la préparation des expéditions. Celle de Cook est minutieusement planifiée : navires spécialement adaptés, équipements scientifiques de pointe, remèdes antiscorbutiques innovateurs, tels que la choucroute, les tablettes de bouillon portatives, le jus concentré de moût et de bière, et le sirop de citron, réservé aux malades.

La quasi-absence de scorbut sur les navires du capitaine anglais fera d’ailleurs sa renommée, à une époque où cette maladie décime les équipages par dizaines. Bougainville n’a que deux mois pour mettre sur pied son expédition. Ses navires sont mal adaptés et il n’y a pas de place pour de l’équipement scientifique, ce qui explique son faible nombre de découvertes.

Dépaysement

Une fois les navires mis à l’eau, l’expédition commence. Avec une centaine d’hommes — et une femme déguisée, Jeanne Baret, sur la Boudeuse de Bougainville — confinés pendant des mois et même des années, on s’attend à voir apparaître certains conflits.

Toutefois, on n’en trouve que très peu de traces dans les récits de Cook, sauf lors de situations particulièrement envenimées et afin de s’assurer un jugement favorable au retour en Angleterre, comme c’était souvent le cas dans les journaux de bord de l’époque. Et pourtant, Cook n’est pas un homme froid : il n’hésite pas à louanger des membres de son équipage ou des personnages rencontrés lors de ses voyages, peu importe leur rang social, et il ne cache pas son émotion devant certains spectacles naturels extraordinaires. C’est plutôt la réserve anglaise qui est à l’œuvre.

Les écrits de Bougainville sont beaucoup plus transparents. Il n’y a pas besoin de lire entre les lignes ou d’imaginer quels tabous voilent le véritable récit. (« Tabou » est d’ailleurs un mot polynésien ramené en Europe lors de ces voyages.)

Pour prendre un exemple particulièrement explicite, les mœurs sexuelles des Tahitiens, surprenantes pour les Européens, soulevèrent beaucoup plus d’émoi chez les Anglais que chez les Français. Bougainville raconte que ses gens étaient invités « à entrer dans les maisons, on leur y donnait à manger ; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres des maisons ; ils leur offraient des jeunes filles ». Et pour ajouter à la surprise des Français, « la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation ».

Il précise ensuite que, malgré l’embarras que générait cette pratique, il ne « garantirai[t] pas qu’aucun n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays ». Il serait difficile de croire que les marins anglais n’aient pas aussi été tentés par ces mœurs après des mois en mer. Dans les récits de Cook, on ne trouve toutefois qu’une description opaque et prude de ce phénomène : « Je me dois de mentionner un loisir ou une coutume de plus […] elle est basée sur une coutume tellement inhumaine et contraire aux principes de la nature humaine. Elle est la suivante : que [la majorité des]habitants soient entrés dans la résolution de bénéficier de la liberté en amour, sans être troublés ou perturbés par ses conséquences. » Ce passage de son journal fit tout de même scandale à son retour en Angleterre.

Au-delà de ces différences, les deux hommes se rejoignent certainement dans leur humanisme et leur intérêt pour les peuples qu’ils rencontrent — même s’ils sont tous deux hautement agacés par la propension des Polynésiens à voler tout ce qui leur tombe sous la main ! Ainsi, Cook témoigne toujours d’un respect et d’un traitement d’égal à égal avec les « naturels », y compris pour leurs savoirs nautiques et scientifiques. Cette confiance contribua probablement à sa perte, alors qu’il fut assassiné par des autochtones à Hawaï. Aussi, lui et certains membres de son équipage apprirent la langue des peuples du Pacifique.

Ils bénéficièrent entre autres de l’aide de Tupaia, un Tahitien qui se joignit à l’expédition avec le désir de découvrir d’où arrivaient ces drôles d’hommes. Tous, y compris Tupaia lui-même, furent abasourdis de constater que sa langue était comprise par les peuples rencontrés jusqu’en Nouvelle-Zélande ! Malheureusement, ni ce dernier ni Ahutoru, qui s’était joint à l’équipage de Bougainville, ne retrouveront leur mère patrie, mourant respectivement à Batavia, maintenant Jakarta, avec nombre d’autres marins, et de la petite vérole pendant le voyage du retour organisé aux (grands) frais de Bougainville.

L’imaginaire du voyage

Signe que Cook et Bougainville ne pouvaient tout de même pas échapper complètement aux considérations européennes de l’époque, ils trouvèrent tous les deux essentiel de s’excuser d’avoir ramené en Europe des Tahitiens qui ne comptaient pas parmi les plus beaux de leur peuple. « Beauté : on m’a souvent demandé et on me demande tous les jours pourquoi, emmenant un habitant d’une île où les hommes sont en général très beaux, j’en ai choisi un vilain », note Bougainville.

Qu’ils aient ou non quelque chose à dire sur les traits culturels des Québécois, les récits de Cook et de Bougainville ont du moins éveillé le rêve de l’aventure et du voyage, voyage qui était plus accessible que jamais avant l’actuelle pandémie.

Bougainville a encore plus alimenté l’image paradisiaque des îles du Sud, décrivant des peuples qui travaillent peu et vivent heureux des fruits d’une nature généreuse. Leurs périples en bateaux à voile n’avaient certes pas l’empreinte carbone des voyages d’aujourd’hui, d’autant plus qu’il fallait trois ans pour faire les déplacements qu’on peut aujourd’hui accomplir en 48 heures.

Cependant, leurs voyages ont sans doute eu un impact sur un autre enjeu environnemental, soit la biodiversité. Cook prenait en pitié les peuples sans cochons ou poulets et avait la grandeur d’âme de les sortir de la misère en leur offrant ces bêtes — perturbant ainsi l’équilibre écologique. Les semences européennes comptaient également parmi les plus grands cadeaux pouvant être offerts, sans idée des répercussions potentielles sur la biodiversité locale.

Aujourd’hui, les scientifiques parcourent plutôt la planète pour décrire les dégâts de l’humain, dans l’espoir d’éveiller la volonté de les réparer. Fini le temps des émerveillements candides du Siècle des lumières.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

8 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 12 septembre 2020 07 h 51

    Bravo et merci !

    Très intéressant.

    [Ce serait bien si cette chronique du Devoir permettait aux auteurs de fournir quelques références pour ceux qui veulent approfondir le sujet.]

  • Hermel Cyr - Abonné 12 septembre 2020 08 h 05

    Malheureusement l’histoire peut aussi servir à ça…

    « …on pourrait même dire qu’on reconnaît de chaque côté certains traits culturels des Québécois, quelque part entre l’exaltation française et le rationalisme anglais. » J’ai failli m’arrêter là. J’aurais dû.

    Le reste est une sélection des traits d’une psychologie à cinq sous pour soutenir un ramassis de préjugés ethniques: le Français désorganisé, l’Anglais scientifique; l’Anglais prude, le Français que les Vahinés n’étonnent pas; l’Anglais flegmatique, le Français primesautier; l’Anglais pragmatique, le Français poète, etc., etc., etc. On croirait lire Hippolyte Taine.

    Évidemment, le Québec est l’héritier de ces deux psychologies … les francophones émotifs … les anglophones rationnels …

    Lorsqu’ainsi faite, l’histoire peut servir à enraciner les préjugés les plus tenaces mais elle sert très mal notre compréhension du monde dans lequel on vit.

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 septembre 2020 10 h 55

      Suis d'accord avec vous pour ce volet de sa lettre. Il n'y a rien de mal à l'exaltation (excitation de l'esprit, enthousiasme), mais dire que la rationalité est davantage le propre des Anglais... .

      Fréquenter McGill l'a probablement imprégnée de ces préjugés.

    • Hermel Cyr - Abonné 12 septembre 2020 12 h 04

      Peut-être ai-je été un peu sévère. Seuls les clichés me rechignent ... le reste du contenu est intéressant.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 septembre 2020 10 h 58

    Le Siècle des Lumières et le fameux ‘’privilège blanc’’, très à la mode.

    Madame Jutras, doctorante prend un risque énorme en cette période qui veut nier les efforts titanesques de ces ‘’hommes blancs’’ qui partirent à la découverte d’un monde inconnu. Souhaitons-lui, qu’en nous rappelant le courage de ces Européens, qu’elle ne se fasse pas critiquer par les ‘’écorchés de la vie’’, ignorants cette belle histoire héroïque, qui déboulonnent les statues.
    Franchir les Cap Horn et de Bonne-Espérance, en bateau à voile relève - encore de nos jours - de l’épopée, compte tenu de l’absence des connaissances géographiques, d’instruments techniques et surtout des mythes religieux – toujours rétrogrades - comme celui de la ‘’terre plate’’.
    Monique Pariseau, a écrit un beau roman, Jeanne Barret. Première femme ayant accompli, au XVIIIe siècle, LE TOUR DU MONDE, déguisée en homme, 2010, Marcel Broquet éditeur, 329 pages avec bibliographie. Elle nous raconte les aventures du comte de Bougainville à travers le prisme d’une femme déguisée en homme. «L’histoire de cette femme et de ses compagnons est fabuleuse et nous entraine en pleine aventure. Elle illustre la force et le courage de ces hommes ‘’et de cette femme’’ qui osaient aller au-delà de ce qui était connu.’’ (p. 4 de couverture). Ce roman centré sur la psychologie de Jeanne Barret, nous fait découvrir des informations sur l’histoire de l’époque, la découverte de la planète; le géographie, Rio de Janeiro, Montevideo, Tahiti; la sociologie, l’existence des esclaves; l’ethnologie, les indiens autochtones; et surtout sur la vie quotidienne en mer pendant un voyage de trois années, sans internet, sous le commandement du comte de Bougainville.

    Chez notre doctorante, nous retrouvons des éléments de la théorie de la déconstruction, très à la mode chez nos intellectuels actuellement. Elle consiste à nier tout ou une partie des qualités du héros. Un exemple : «Bougainville, ne fut techniquement pas le premier, français à faire le tour du monde». Enfin, il faut être de son époque.

  • Serge Pelletier - Abonné 12 septembre 2020 13 h 15

    Lisez un bien divertissement petit livre sur le sujet

    Lisez un bien divertissement petit livre sur le sujet: Terra Incognita - Une histoire de l'ignorance. Auteur: Alain Corbin. Éditions: Albin Michel. Des plaisirsde lecture à toutes les pages.

  • Richard Swain - Inscrit 12 septembre 2020 18 h 33

    Série très intéressante

    Que l'on soit d'accord ou non avec les propos des auteurs, cette série d'articles que nous offre Le Devoir est toujours intéressante. Merci!