Complot maçonnique ou complot catholique il y a 110 ans à Montréal?

Montréal, septembre 1910: la métropole est en ébullition et se prépare pour la tenue d’un grand événement: le XXIe Congrès eucharistique international.
Illustration: Pierre-Nicolas Riou Montréal, septembre 1910: la métropole est en ébullition et se prépare pour la tenue d’un grand événement: le XXIe Congrès eucharistique international.

À l’été 1910, une affaire de complot ourdi par des francs-maçons fait les manchettes des journaux montréalais. La conspiration ne viserait ni plus ni moins que de nuire à l’Église catholique. Troisième et dernière partie.

Dans le précédent épisode, on a suivi les travaux de la commission d’enquête montréalaise chargée de faire la lumière sur l’accusation de complot contre la loge maçonnique L’Émancipation à l’égard du Congrès eucharistique. Confrontée à deux versions des faits différentes et interrompue par un bref d’injonction prononcé par la Cour supérieure, la Commission a avorté sans avoir pu élucider cette affaire.

Montréal, septembre 1910 : la métropole est en ébullition et se prépare pour la tenue d’un grand événement : le XXIe Congrès eucharistique international. Cet événement religieux, le premier du genre à se tenir en Amérique, a été inauguré à Lille en 1881 et a pour mission de mettre en valeur l’Eucharistie auprès des fidèles. Pour l’occasion, des délégations religieuses de partout dans le monde sont attendues à Montréal, et rien n’a été ménagé par l’hôte d’honneur de l’événement : monseigneur Paul Bruchési. L’ensemble du corps épiscopal et la société montréalaise ont été mis à contribution pour faire de cet événement une belle réussite.

Du 6 au 11 septembre, l’événement religieux se déroule bien et n’est entaché d’aucun scandale de mœurs. Ce qui en subsiste est le célèbre discours d’Henri Bourassa, qui a enflammé la foule réunie à l’église Notre-Dame, le 10 septembre. Ce discours se voulait une réponse à celui de l’archevêque de Westminster, Francis Bourne, qui préconisait que la foi catholique se répande dans la langue anglaise au Canada. Bourassa lui répondit par un plaidoyer retentissant démontrant que foi catholique et langue française étaient indissociables pour les Canadiens français. Ce fut l’ovation pour le tribun et fondateur du Devoir, lancé huit mois auparavant.

Encore de nos jours, lorsqu’il est question du Congrès eucharistique, c’est ce discours inspiré de Bourassa qui revient dans la mémoire, laissant dans l’oubli la commission d’enquête et le supposé complot maçonnique. S’il y a vraiment eu conspiration de la part des membres de L’Émancipation en 1910, la dénonciation de l’espion Charles-Albert Millette a déjoué les plans.

Une affaire non résolue

Par contre, on ne connaît pas la vérité sur cette affaire, car l’enquête montréalaise a été interrompue sans faire la preuve des allégations de complot. Les seuls documents qui auraient pu nous éclairer sur la question, soit les archives de L’Émancipation, ont été brûlés par ses membres un mois avant la commission d’enquête, lors de la mise en sommeil de la loge.

En effet, L’Émancipation cesse ses activités en mai 1910. De plus, certains membres dont le nom a été dévoilé comme appartenant à la loge ont perdu leur emploi à cause de cette affaire. Ce fut le cas de Louis Laberge, qui a démissionné de son poste de responsable de la santé à la Ville de Montréal, et du secrétaire Ludger Larose, qui a perdu son travail d’enseignant à l’école Le Plateau. Par contre, l’inspecteur Grandchamp a conservé le sien à la police de Montréal.

En l’absence de preuves du complot maçonnique, certains historiens — dont Roger Le Moine, qui a étudié les loges québécoises du Grand Orient de France (GODF) — ont soulevé l’hypothèse du complot catholique. Selon Le Moine, les espions « de l’ACJC ont voulu tendre un piège aux maçons afin de les discréditer ». Cette histoire s’inscrirait donc au sein de la traque anti-maçonnique orchestrée par les jésuites à la tête de l’ACJC, chargés de combattre les ennemis de l’Église.

L’hypothèse est plausible, estime Guy Laperrière, historien spécialisé en histoire religieuse : « J’imagine mal les membres de la loge, qui sont plutôt de grands esprits, se lancer dans une campagne de bas étage de ce genre. Par contre, un tel scénario avait de quoi enflammer l’imagination des cerveaux surexcités des jeunes de l’ACJC. » Il faut préciser que l’existence de cette loge constitue une menace pour l’Église québécoise en ce début de XXe siècle.

En 1877, le GODF a supprimé l’obligation pour ses membres de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme, ce qui a engendré un schisme dans la franc-maçonnerie et ajouté à la méfiance du clergé à l’égard de cette obédience, qui est plus radicale dans son libéralisme.

Mais L’Émancipation constitue un spectre plus important pour l’Église du fait qu’elle a fait de l’éducation son cheval de bataille et qu’elle remet en question la mainmise qu’y exerce le clergé. Tout en dissimulant leur appartenance à la loge, ses membres œuvrent pour le rétablissement du ministère de l’Instruction publique, aboli en 1875, ainsi que pour l’enseignement primaire gratuit et obligatoire. Plusieurs maçons sont aussi parmi les fondateurs de l’éphémère Ligue de l’Enseignement, qui milite pour des réformes en éducation.

En outre, l’Église québécoise redoute de subir le même sort que son homologue française. Au tournant du XXe siècle, l’Église de France est malmenée par le gouvernement de la IIIe République, dirigé par des francs-maçons anticléricaux du GODF. Ceux-ci, par les lois d’Émile Combes, ont notamment exclu les congrégations religieuses de l’enseignement, en 1904. Puis, l’année suivante, la France, fille aînée de l’Église, sépare définitivement l’Église et l’État. Ce qui se passe en France constitue « l’une des principales préoccupations » de l’Église au Québec, affirme Guy Laperrière.

Tout cela pourrait expliquer la thèse du complot catholique avancée par Roger Le Moine. Mais en l’absence de preuves, ce dernier est dans la conjecture.

D’un autre côté, il ne faut pas oublier que le but principal de L’Émancipation, inscrit dans ses règlements, est « d’affranchir le peuple canadien du despotisme clérical », ce qui sous-entend une lutte contre les représentants de l’Église. L’atteinte de cet objectif aurait-elle pu expliquer la volonté de certains membres plus anticléricaux de fomenter un complot lors du Congrès eucharistique ?

Dans un contexte de lutte entre deux groupes, deux conceptions de l’humain et deux perspectives d’avenir différentes pour la société canadienne-française, les esprits peuvent s’exacerber de part et d’autre. Les deux hypothèses sont donc concevables.

En définitive : ce complot fut-il maçonnique ou catholique ? Dieu — ou le Grand Architecte de l’Univers — seul le sait !

Des remerciements à Sylvain Lumbroso pour la relecture et les conseils, ainsi qu’à Guy Laperrière, pour l’entretien qu’il m’a accordé.

À voir en vidéo