Revisiter Marguerite Bourgeoys

L’éducation que Marguerite Bourgeoys a en tête pour les filles, elle la veut pour tous les enfants. En conséquence, la congrégation d’enseignantes qu’elle vient fonder en Nouvelle-France sera composée de femmes non cloîtrées qui auront ainsi le loisir de circuler librement et d’aller partout où leurs services sont requis.
Illustration: Tiffet L’éducation que Marguerite Bourgeoys a en tête pour les filles, elle la veut pour tous les enfants. En conséquence, la congrégation d’enseignantes qu’elle vient fonder en Nouvelle-France sera composée de femmes non cloîtrées qui auront ainsi le loisir de circuler librement et d’aller partout où leurs services sont requis.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

En ces jours particulièrement difficiles, l’œuvre des fondateurs de Montréal nous interpelle. Leur humanisme, leur souci d’autrui, leur volonté de partager sont un héritage qui fait écho à la générosité de ceux qui sont en première ligne de la lutte contre la pandémie. Revisiter dans ses grandes lignes le parcours de Marguerite Bourgeoys, une femme du XVIIe siècle, pourrait tous nous encourager dans les efforts qui sont demandés.

Alors que nous célébrons cette année le 400e anniversaire de naissance de Marguerite Bourgeoys, il est utile de revoir la contribution de l’une des pionnières du pays. Force est de constater que ses valeurs demeurent présentes dans la conscience collective et que son œuvre d’éducation se poursuit de nos jours.

Comme Maisonneuve et Jeanne Mance qui la précèdent d’une décennie, Marguerite Bourgeoys arrive à Ville-Marie en 1653 en tant que laïque nourrie des idées du Grand Siècle. La colonie qui l’accueille est fort modeste, mais ses habitants voient grand, car ils sont porteurs de l’esprit de la Réforme catholique. Ce courant puissant propose une vie sociale et religieuse faite d’humanisme, de respect d’autrui et de dépassement de soi dont la première institutrice de Montréal fera à sa façon les fondements d’une nouvelle société en Amérique.

Originaire de Troyes en Champagne, Marguerite Bourgeoys décide à 20 ans de l’orientation de son existence. Elle choisit de vivre dans l’amour de Dieu, incarné dans l’amour du prochain, incarné à son tour dans l’éducation. Pour elle, comme pour d’autres personnes engagées dans le renouveau catholique, la religion n’a de sens que si elle contribue au mieux-être des populations.

L’éducation qu’elle a en tête pour les filles, elle la veut pour tous les enfants. En conséquence, la congrégation d’enseignantes qu’elle vient fonder en Nouvelle-France sera composée de femmes non cloîtrées qui auront ainsi le loisir de circuler librement et d’aller partout où leurs services sont requis.

Un manuel avant-gardiste

Dans ses bagages, Marguerite Bourgeoys apporte un manuel de pédagogie, celui qui a été rédigé en 1640 par le prêtre Pierre Fourier et dans lequel il a consigné les pratiques novatrices des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame en Europe. Ces religieuses, qui ont ouvert des écoles pour les filles, ont mis de côté l’enseignement individuel et pratiquent dorénavant l’enseignement collectif par classe. Les jeunes filles apprennent la lecture, l’écriture et le calcul et font l’apprentissage de petits métiers manuels. Dans l’esprit de Fourier, elles n’en seront que davantage respectées par leurs futurs conjoints.

Cette pédagogie est révolutionnaire à plus d’un titre. Elle porte à un très haut niveau le respect de l’enfant. Plus question de considérer celui-ci comme un adulte en miniature ; on reconnaît sa spécificité et on lui donne le temps de faire ses nombreux apprentissages. Dans cet esprit, les châtiments corporels n’ont pas leur place et on opte plutôt pour la stimulation, l’émulation.

Quant aux maîtresses d’école, elles deviennent des professionnelles de l’enseignement ; elles seront d’ailleurs parmi les premières femmes de carrière sur le continent américain. À l’école, elles forment un corps professoral dont les membres échangent leurs expériences pour accroître leur savoir-faire. En tout temps, elles se soucient de gagner la confiance des parents pour créer ainsi un courant de pensée le plus favorable possible à l’instruction.

Reconnaissance de l’État

Très vite, Marguerite Bourgeoys et ses premières compagnes connaissent un franc succès. Gouverneur, intendant, évêque et Montréalais apprécient leur travail tant éducatif que social, étant donné que leur maison n’est pas qu’une école. On y accueille entre autres des orphelins, des femmes et des enfants maltraités, des personnes âgées en perte d’autonomie.

À Paris, leur réputation est tout aussi enviable. Louis XIV et son ministre Colbert leur sont redevables d’avoir pris en charge depuis 1663 les Filles du Roy envoyées à Montréal. Lorsque Marguerite Bourgeoys retourne en France pour faire approuver civilement son groupe, elle est reçue avec bienveillance et obtient dans l’enthousiasme en 1671 les lettres patentes créant la Congrégation de Notre-Dame de Montréal. Le document est fondateur à plus d’un titre. Y sont reconnus les principes de l’éducation pour les jeunes filles d’origines européenne et autochtone, la gratuité scolaire, l’établissement d’un réseau d’écoles et la profession d’enseignante.

Le roi ajoute qu’il lui plaît de constater que ces femmes sont financièrement indépendantes grâce à l’exploitation de leur ferme à la pointe Saint-Charles. Cette autonomie financière, elles y tiennent absolument. C’est qu’elles ont bien compris qu’il est préférable que leur œuvre ne dépende que d’elles-mêmes.

Reconnaissance de l’Église

Les années passent. On multiplie les établissements scolaires le long du Saint-Laurent et on rejoint ainsi une bonne partie de la population. C’est le premier réseau d’écoles au Canada. Mais il manque encore une reconnaissance, essentielle à cette époque, soit celle de l’Église.

En 1694, le très conservateur évêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, se présente à Montréal à la Congrégation avec un projet de constitution qu’il qualifie de cadeau. Il a beau vouloir cacher ses réelles intentions, le jupon dépasse. Des éléments inscrits dans le texte, tels les vœux solennels, le paiement d’une dot, la création de catégories de sœurs et le vœu spécial d’obéissance à l’évêque, laissent deviner la volonté du prélat de fusionner éventuellement les Sœurs de la Congrégation et les Ursulines cloîtrées de Québec.

À Montréal, on a en tête depuis toujours des vœux simples, ceux qu’on renouvelle chaque année. On rejette la dot qui ferme la porte aux filles de familles peu fortunées. Enfin, on veut que toutes les sœurs soient placées sur un pied d’égalité et on ne veut pas être sous la gouverne directe d’un évêque.

Surprises par ce document, un véritable cadeau de Grec, les sœurs s’y opposent à leur façon en demandant à réfléchir. Leur interlocuteur est furieux ; il ne tolère aucun signe d’opposition. Mais, fort heureusement, Mgr de Saint-Vallier manque de temps pour les soumettre. Il doit retourner en France. C’est le moment où Louis Tronson, supérieur des Sulpiciens à Paris et ami de la Congrégation, intervient en faveur des sœurs.

Ses bons offices donnent des résultats. Mgr de Saint-Vallier revient à Montréal à l’été 1698 avec un nouveau texte. On n’y trouve plus de référence aux ordres religieux cloîtrés, les vœux sont simples, et il n’y a rien sur l’obéissance particulière à l’évêque.

Par contre, tel que suggéré par Tronson, des compromis sont consentis. Les règlements n’évoquent pas le modèle de la Vierge Marie et des autres femmes actives dans l’Église primitive, ce à quoi tenait tant la Congrégation. On maintient la division de la communauté en deux groupes.

Ce dernier point est une grande déception pour Marguerite Bourgeoys, qui estimait qu’une cuisinière pouvait devenir supérieure si elle en avait la capacité et qu’à l’inverse, une supérieure pourrait s’acquitter de tâches manuelles au terme de son mandat. Enfin, le principe de la dot est maintenu, mais son application est assouplie.

Somme toute, le pari de créer une congrégation d’enseignantes non cloîtrées est gagné. Le 24 juin 1698, 24 sœurs à Montréal acceptent les règlements tels que négociés. Le lendemain, en présence de l’évêque, a lieu la première profession religieuse publique à la Congrégation de Notre-Dame.

Inspirée par une femme d’action

Parmi les documents de Marguerite Bourgeoys, son testament spirituel, intitulé Les écrits, constitue une pièce d’archives exceptionnelle. En 1697 et 1698, elle consigne les réflexions qu’elle veut transmettre à celles qui marcheront dans ses pas. Ces pensées sont d’une audace et d’une modernité étonnantes.

Au chapitre consacré à la Vierge Marie, qu’elle désigne symboliquement comme la première supérieure de sa congrégation, elle brosse le portrait d’une chrétienne active, tout le contraire d’une femme passive et soumise. Elle dit que, dès sa jeunesse, Marie s’est impliquée dans sa société puisqu’elle fut alors enseignante au temple. À la mort du Christ, abandonné par les apôtres à l’exception de Jean, Marie et d’autres femmes sont au pied de la croix. Plus tard, écrit-elle, c’est Marie qui prend l’initiative à la Pentecôte de réunir les apôtres et de lancer l’Église.

Un peu plus loin, elle fait preuve d’encore plus de témérité en comparant point par point les sœurs de la Congrégation aux apôtres. Rien de moins ! Si ces hommes vont enseigner au nom du Seigneur, dit-elle, les sœurs de la Congrégation vont faire l’école sous la protection de la Sainte Vierge. Et encore, si les apôtres ont prêché l’Évangile, les sœurs doivent aussi l’enseigner.

Il faut beaucoup de confiance en soi pour tenir de tels propos au XVIIe siècle. Chose certaine, toutefois, le ton est donné pour les décennies et les siècles à venir ; les femmes sont invitées à jouer dans la société et dans l’Église un rôle à la hauteur de leur volonté et de leurs talents.

C’est cette ambition exemplaire et légitime que Marguerite Bourgeoys nous lègue et qui la place encore parmi celles et ceux qui œuvrent ici et ailleurs à l’égalité entre les femmes et les hommes, à l’égalité des chances pour tous, à l’entraide et au soutien mutuel. Somme toute, la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame dans le Nouveau Monde continue de nous définir, et encore davantage lorsqu’une épreuve sans précédent nous frappe.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com


 
4 commentaires
  • Irène Durand - Abonnée 30 mai 2020 06 h 47

    Merci

    Intéressant de découvrir la détermination de cette fondatrice et toutes ces négociations pour faire avancer l'idée de l'éducation au Québec.

  • Jocelyne Alarie - Abonnée 30 mai 2020 15 h 06

    La première apôtre

    Marguerite Bourgeoys faisant référance au rôle d'apôtre de la Vierge Marie, c'est un éclairage que j'ignorais de l'une comme de l'autre. De tout temps les femmes ont été maintenues dans l'ombre ...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 mai 2020 19 h 25

    Super texte, bravo !

    Une grande femme.

  • Léonce Naud - Abonné 31 mai 2020 18 h 07

    Une texte remarquable

    Merci au Devoir d'avoir choisi de publier ce texte remarquable, assurément un des plus profonds publiés ces derniers temps. On y redécouvre toute la force spirituelle de maints fondateurs de la Nouvelle-France, civils, religieux ou militaires. Étrange que depuis toujours, Téléfilm Canada ne subventionne aucun long métage digne de ce nom dont l'action se déroulerait en Nouvelle-France, n'est-il pas ?