Les pandémies, maladies de l’économie mondialisée

Sans cette mondialisation économique, le virus de la COVID-19 aurait sans doute pu se limiter à une crise localisée.
Illustration: Tiffet Sans cette mondialisation économique, le virus de la COVID-19 aurait sans doute pu se limiter à une crise localisée.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La crise planétaire provoquée par l’arrivée de la COVID-19 frappe de plein fouet le monde capitaliste dans lequel nous vivons : les Bourses s’effondrent, le chômage risque de devenir endémique et dans plusieurs pays les paiements d’hypothèque sont suspendus. Les banques centrales, déjà éprouvées par la crise systémique de 2008, semblent être à court de solutions, tout comme nos gouvernements. Bref, la crise sanitaire pourrait avoir de graves répercussions sociales et économiques et des conséquences importantes sur notre mode de vie et sur notre conception de l’organisation sociale. Sans nécessairement envisager les scénarios catastrophes et voir là une sorte de fin du monde bien hypothétique et pour le moins alarmiste, il est difficile de ne pas concevoir qu’il y aura un « avant » et un « après » l’année 2020, comme ce fut le cas en 1929 ou en 1939. Quelle insouciance que d’avoir imaginé que nous étions en quelque sorte immunisés contre les « pestes » de l’humanité.

Hier encore, la société de consommation, déjà vertement critiquée par Karl Marx il y a plus de 150 ans, était universellement célébrée. Aujourd’hui, on constate pourtant toute la fragilité et la futilité de ce mode de vie. Comment peut-on imaginer qu’il y a quelques jours à peine, on pensait distraitement vagabonder d’un pays à l’autre alors que la pandémie était pourtant déjà en route et probablement en marche sur tous les continents ? Pire encore, les moyens d’information nous avaient pourtant prévenus qu’une crise était à nos portes. Cette insouciance est-elle le résultat d’un désir inconscient de suicide collectif ; à l’image d’une société incapable d’endiguer sa propre destruction malgré l’évidence de son mal-être et de son aliénation ?

Karl Marx, le grand théoricien du socialisme, ne serait sans doute pas surpris de constater aujourd’hui encore les failles, déjà entrevues au XIXe siècle, de la société capitaliste dans laquelle nous vivons et qui a mené, d’une certaine manière, à la crise actuelle. Mais la critique de Marx ne s’arrêterait probablement pas uniquement à une « simple » remise en cause du système capitaliste, car les fondements de la propagation de la pandémie démontrent aussi les limites de l’État-nation à répondre efficacement à une problématique de l’ampleur de la COVID-19. N’oublions surtout pas que les théories marxistes ont une portée universaliste. Marx lui-même n’aurait sans doute pas vu d’un mauvais œil la création d’une forme d’autorité supranationale capable de réguler les grandes problématiques de l’État-nation.

Logique marchande et société de consommation

On le sait, la pandémie est, en partie, le résultat de la mondialisation et de l’interdépendance des marchés économiques. La libre circulation des marchandises et des individus n’a fait qu’accélérer le phénomène. Sans cette mondialisation économique, le virus de la COVID-19 aurait sans doute pu se limiter à une crise localisée. Malheureusement, la réaction des pays a été dominée par des impératifs économiques plutôt que par des impératifs de santé publique alors que c’est de la survie de l’humanité dont il était question. Pourquoi avoir tant tardé à agir sinon par la volonté d’amoindrir les effets économiques de la crise ? Sommes-nous à ce point aliénés que nous perdons toute forme de raison humaine ? La défense contre le virus est pourtant simple : confinement et restriction des échanges de toutes sortes… Fermer la frontière aux touristes américains ? Complexe et difficile nous répondent d’abord nos dirigeants subordonnant toujours leurs réflexions sociales aux exigences économiques.

Cette logique marchande cosmopolite qui fait primer les intérêts du grand capital sur ceux de la santé de la population est déjà critiquée par le jeune Marx qui, avec son acolyte Engels, va écrire le célèbre Manifeste qui souligne avec justesse les limites de la mondialisation : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. […] À la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. » Comment ne pas voir là les limites de la société dans laquelle nous vivons actuellement et l’incongruité de produire en Chine ce que nous achetons maintenant, au risque d’importer un virus létal.

 
Illustration: Tiffet La pandémie est peut-être surtout le résultat de la société de consommation dans laquelle nous vivons et que Karl Marx entrevoit déjà avec une lucidité désarmante en 1844.

Mais il y a plus, car la pandémie est peut-être surtout le résultat de la société de consommation dans laquelle nous vivons et que Marx entrevoit déjà avec une lucidité désarmante en 1844 dans ses Manuscrits : « Chaque homme cherche à susciter chez l’autre un nouveau besoin afin de le pousser à un nouveau sacrifice, de le précipiter dans une nouvelle dépendance, de le séduire par un nouveau genre de jouissance et par là de le ruiner économiquement. » N’est-ce pas exactement ce qui se produit présentement en 2020 avec ce que l’on nomme « l’industrie » du tourisme et qui pousse l’homme à sacrifier des besoins élémentaires pour découvrir les merveilles du monde ? « Les besoins humains sous le capitalisme » ont donc facilité l’exportation de la COVID-19 en créant de toutes pièces une nouvelle industrie, un nouveau genre de jouissance capable de propager, comme jamais dans l’histoire de l’humanité, les maladies de toutes sortes. Autrement dit, l’humain préfère aujourd’hui risquer sa vie plutôt que de renoncer à un besoin superficiel, prouvant par là que « chaque nouveau produit est en puissance un moyen de tromperie et de spoliation réciproques ».

Nouvelle Internationale socialiste ?

Dans ce contexte, plusieurs pays ont décrété l’état d’urgence et ont adopté une série de mesures extraordinaires, à commencer par la fermeture partielle ou intégrale des frontières aux ressortissants étrangers. L’Europe et l’Amérique s’enfoncent ainsi progressivement dans un confinement généralisé qui prend des allures de territoire assiégé. Les présidents Macron et Trump ont d’ailleurs qualifié cette crise mondiale sanitaire de « guerre » contre un « ennemi invisible ». Alors que plusieurs spécialistes annonçaient la fin de l’État-nation, avec le délitement de ses pouvoirs souverains par les forces transnationales issues d’un marché mondialisé, la pandémie aura ramené au-devant de la scène un acteur-clé : l’État et sa puissance régalienne de protection et de régulation.

Pour autant, Marx ne verrait pas d’un bon œil ces formes de repli national, qui portent en germe des dynamiques politiques régressives. À travers son œuvre, même s’il n’y a pas de théorie systématique de la nation, on retrouve ici et là quelques grandes lignes de sa conception politique. L’État-nation n’est pas une fin en soi. Il a été une forme politique au service de la bourgeoisie pour détruire la société féodale. La nation est par contre dépassée par les logiques d’un marché mondial qui entraîne une exploitation généralisée des travailleurs. C’est en ce sens que Marx affirme dans son Manifeste que les « ouvriers n’ont pas de patrie ». Et il ajoute dans L’idéologie allemande : « La grande industrie crée une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations. » En clair, l’asservissement moderne est le même partout. En raison de conditions sociales communes, il importe alors que les luttes ouvrières se coordonnent et s’internationalisent. Ces principes finiront par se matérialiser par la création en 1864 de la Première Internationale dans laquelle Marx jouera un rôle militant important notamment en rédigeant le programme de l’organisation.

Face à cette crise sans précédent, les tentations protectionnistes et nationalistes actuelles ne constitueraient pas une voie de sortie viable. Marx dénoncerait sans aucun doute les discours xénophobes de Trump qui évoquent un « virus étranger » et « chinois », confortant ainsi sa base partisane populiste avide de sécurité et de frontières fermes. Si un tel repli nationaliste improvisé et sans concertation avec les autres pays est non seulement susceptible d’alimenter les mouvements de la droite radicale, il ne permet surtout pas d’endiguer efficacement le virus ni d’encadrer les abus du capitalisme mondialisé. La propagation du virus à travers le monde, de l’Asie vers l’Amérique en passant par l’Europe, est le résultat d’une incapacité flagrante des nations à coopérer, à s’unir et à s’organiser ensemble. La nation est un refuge temporaire. Seule une action internationale concertée et solidaire aurait pu limiter l’épidémie à la Chine, voire à l’Asie. Mais les forces du grand capital, les intérêts nationaux ainsi que le désir de consommer et de voyager auront finalement permis au virus de se répandre de pays en pays, de continent en continent. Le virus a été mondialisé faute de solutions internationales.

Le projet marxiste passe ainsi par une gouvernance internationaliste avec des pouvoirs absolus pour défendre les intérêts de l’humanité, des 99 % qui subissent les effets dévastateurs de la crise sanitaire, climatique et économique. Marx aurait applaudi à la déclaration du directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus : « Ce coronavirus présente une menace sans précédent. Mais c’est aussi une occasion sans précédent de nous rassembler contre un ennemi commun, un ennemi de l’humanité. » En d’autres termes, « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », aurait-il encore conclu.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.


 
10 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 28 mars 2020 09 h 25

    Praxis

    L'Importante et mystérieuse notion marxiste de praxis est ici absente.Je pense qu'une re-lecture de la praxis et la discussion la concernant pourraient nous aider à faire ce qu'il faut faire pour s'en sortir!

    • Françoise Labelle - Abonnée 28 mars 2020 13 h 16

      «La solution des oppositions théoriques elles-mêmes n'est possible que d'une manière pratique, par l'énergie pratique des hommes», Marx.

      Face aux anarchistes de Makhno, qui ont livré l'Ukraine aux léninistes pour être ensuite odieusement éliminés, le dogme de la dictature et des oppositions théoriques a pris le pas sur la praxis chez Lénine.
      La Chine et le Japon ont tiré profit de la mondialisation en refusant d'obéir aux dogmes des banques de l'ère Reagan-Thatcher (privatisez, laissez entrer les capitaux étrangers, faites sauter toutes les protections douanières). Ils l'ont fait partiellement et progressivement comme tous les pays occidentaux. La Chine devait s'inspirer de la praxis de Marx.

  • Marc Therrien - Abonné 28 mars 2020 09 h 30

    Va pour Marx, mais je préfère Épicure


    C’est en séparant l’essentiel de l’accessoire que l’on prend intensément conscience de la logique du capitalisme d’organisation et de production qui vise à créer du travail producteur de richesse et de luxe pour occuper l’humain, cet animal raisonnable doté de cette conscience réflexive le situant au sommet de la chaîne de l’évolution, qui se reproduit. Que va-t-on faire de tous ces humains si on en vient à conclure, après avoir fait le ménage des désirs pour ne conserver que ceux qui sont essentiels, que seule la satisfaction des besoins primaires ou, selon la classification des désirs d’Épicure, des désirs naturels nécessaires orientés essentiellement vers le bien-être du corps pour assurer sa santé et vers le maintien de la vie elle-même à travers la satisfaction des besoins vitaux que sont la soif, la faim et le repos quand le corps le demande, est ce qui compte pour assurer une vie heureuse?

    Ainsi, suivant Épicure, on réalise que le genre humain a créé le capitalisme pour satisfaire son désir illimité de possession qui en vient ainsi à s’opposer à la nature qui, elle, a ses limites. La poursuite sans fin des désirs vains que sont la soif de posséder, la soif du pouvoir, la soif des honneurs entraîne le mal de l’âme qui se consume par la constante prégnance de futiles soucis. Pour l’instant, il me semble qu’il y a simplement trop de monde qui court et cherche dans tous les sens pour que l’on puisse tous retrouver le paradis perdu du Jardin d’Épicure.

    Marc Therrien

    • Daniel Cyr - Abonné 29 mars 2020 14 h 45

      Merci pour ce texte et les commentaires forts pertinents. Vous soulevez judicieusement un problème qu'a essayé d'éclaircir Paul R. Ehrlich dans les années 60 avec la sortie de son livre « The Population Bomb ». La surpopulation humaine est par la suite devenue un sujet tabou pour différentes raisons, parfois absconses. De simples notions d'écologie nous demontrent pourtant clairement que lorsqu'une population menace son environnement par une surexploitation des ressources qui lui sont nécessaires (ou pas!), surviennent des crises destinées à abaisser ces pressions, parfois par des hécatombes. L'espèce humaine possède l'intelligence nécessaire pour diminuer les pressions qu'elle engendre sur les écosystèmes, la mise en place du GIEC, de la Convention sur la diversité biologique (CDB), etc, en sont des manifestations, mais plusieurs facteurs dont l'essence même du capitalisme y sont foncièrement opposés. Faites votre propre conclusion!

    • Marc Therrien - Abonné 29 mars 2020 16 h 55

      En vous remerciant à mon tour M. Cyr. Je suis réconforté de voir qu’il y a au moins un lecteur qui peut à l’occasion me comprendre. Avant de m’adonner plus intensément à la fréquentation des différentes écoles de sagesse philosophique à partir des années 1990, c’est d’abord la lecture et l’étude du livre « Small is beautiful » de Ernst Friedrich Schumacher à l’âge de 17-18 ans au CEGEP en 1983 qui m’a ouvert l’esprit et sensibilisé. «Tout à l'excitation que lui procure la démonstration de ses pouvoirs scientifiques et techniques, l'homme moderne a construit un système de production qui viole la nature et un type de société qui mutile l'homme. Si seulement il y avait de plus en plus de richesses, tout le reste, pense-t-on, rentrerait dans l'ordre. En réalité, tendre au gigantisme, c'est courir à l'autodestruction. » On constate maintenant que la richesse, surtout quand il en manque encore comme c’est le cas actuellement pour les équipements médicaux, rencontre ses limites quand la Nature reprend le dessus.

      Marc Therrien

  • Hermel Cyr - Abonné 28 mars 2020 10 h 28

    Une équation encore non résolue

    Dans ce texte, intéressant par ailleurs, les auteurs affirment : « Le projet marxiste passe ainsi par une gouvernance internationaliste avec des pouvoirs absolus pour défendre les intérêts de l’humanité, des 99 % qui subissent les effets dévastateurs de la crise sanitaire, climatique et économique. »

    On veut bien. Mais ce qui semble utopique est bien justement cette « gouvernance internationaliste ». En fait, il s’agit d’une contradiction dans les termes, une sorte d'aporie. Comment en effet la « souveraineté nationale » (puisque dans des relations internationales les décisions émanent des nations souveraines) peut-elle se traduire par une gouvernance internationale ? Une volonté démocratique populaire à l’échelle internationale est tout à fait inconcevable. L’histoire montre en effet que tant les pouvoirs infranationaux (tribaux, féodaux, aristocratiques, dynastiques) que les pouvoirs supranationaux (impériaux, coloniaux, technocratiques) sont insolubles dans la démocratie.

    De plus, cette gouvernance devrait être munie « de pouvoirs absolus » … ce qui nous ramène au « mondialisme » et non pas à l’« internationalisme »; ou si l’on veut, à la reconstitution sur le plan politique de ce que le néolibéralisme a créé sur le plan économique avec son effet politique délétère (le recul des souverainetés nationales).

    Certes, Marx a eu des intuitions socioéconomiques géniales et ce qui reste valable est sa méthode et cette idée de l’influence des infrastructures sur les superstructures. Mais il n’a pas été en mesure de résoudre l’équation d’une gouvernance internationale incluant les variables « souveraineté des peuples » et « institutions supranationales », équation qui reste non résolue encore aujourd’hui.

    • Jacques Patenaude - Abonné 29 mars 2020 11 h 41

      Le texte me semble difficilement conforme à la pensée de Marx sur au moins deux points:
      Faire dire à Marx: "la société de consommation, déjà vertement critiquée par Karl Marx " est à tout le moins abusif. Il considérait plutôt que les ressources de la terre pouvait satisfaire à tous les besoins humains. il en faisait même une condition de l'avénement du communisme d'abondance l'étape ultime qui justifierait l'abolition de l'État devenu inutile thème qu'il partagait avec les anarchistes. C'est Malthus qui considérait que les ressources de la terre ne pourrait supporter la satisfaction de tous besoins de l'humanité celle-ci étant en progression exponentielle à son avis. Celui-ci était jugé par les marxistes comme un conservateur sinon un réactionnaire.
      Enfin "Marx lui-même n’aurait sans doute pas vu d’un mauvais œil la création d’une forme d’autorité supranationale capable de réguler les grandes problématiques de l’État-nation" est une autre citation qui laisse songeur quand on connait la position de Marx sur l'État.
      D'autre part d'habitude on nous indique qui sont ces chercheurs dans la section le devoir de philo. Cette fois il n'y a aucune mention qui accompagne le nom des auteurs de ce texte.

  • Catherine Courchesne - Abonnée 28 mars 2020 12 h 33

    "Les 5 règles d'or de la bourse"

    Merci pour ce texte éloquent. Cette réflexion, je l'espère aussi, se prolongera au-delà de la crise actuelle.

    Cependant, je trouve extrêmement intéressant que, sur la même page qu'un texte ayant pour propos la primauté accordée, dans nos sociétés, sur des intérêts économiques au détriment de l'être humain, on puisse trouver une annonce visant (du moins, de prime abord et si l'on se fie sur son titre) à donner aux gens des trucs pour faire le plus d'argent possible.

  • Mario Laprise - Abonné 28 mars 2020 18 h 08

    Excellent texte

    Cautionné ou non par le grand MARX, ce texte décrit très clairement les objectifs du capitalisme cupide qui règne et assujettit populations et gouvernements. La Terre peut satisfaire nos besoins, mais pas nos caprices, nos pulsions de paraître, d'étaler notre pouvoir de dominer, de gaspiller, choses que les mordus de la croissance nous offrent, sinon, imposent comme religion.
    Les Trump de ce monde nous révèlent leur vrai visage : l'argent, toujours plus d'argent pour les plus riches. La vie humaine ne compte pas lourd, ce qui compte c'est la croissance. Or, nous vivons sur un caillou où les ressources sont limitées, où l'air, l'eau, le sol demeurent nos éléments vitaux.