Dialoguer avec les Autochtones

La construction du pipeline continue, et ni l’État canadien ni les chefs héréditaires n’ont changé de position sur cette question.
Illustration: Tiffet La construction du pipeline continue, et ni l’État canadien ni les chefs héréditaires n’ont changé de position sur cette question.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Ces dernières semaines, l’actualité fut marquée par l’opposition du clan unist’ot’en, de la nation wet’suwet’en, au passage de pipelines sur le territoire non cédé dont ils revendiquent la responsabilité — sept pipelines depuis une dizaine d’années. Les Unist’ot’en contestent la souveraineté canadienne et veulent empêcher la réalisation de ce que l’État canadien qualifie d’« infrastructures critiques ».

Dans la crise déclenchée par l’exécution d’une injonction en faveur du promoteur du dernier pipeline en date, les appels au dialogue se sont multipliés, opposant surtout une sortie de crise négociée à l’utilisation de la force.

Au regard des relations plus générales entre les Canadiens et les Autochtones en contexte d’exploitation des ressources naturelles, cependant, le dialogue résonne de significations multiples et ambiguës qui dépassent largement les conjonctures de crise.

Le dialogue renvoie bien sûr aux fondements philosophiques du politique et de la démocratie — pensons à la dialectique de la reconnaissance de Hegel ou à l’action communicationnelle de Habermas. C’est notamment par lui que peuvent être délibérés et hiérarchisés rationnellement les intérêts divergents au sein d’une communauté politique.

Mais le dialogue renvoie aussi à une réalité souvent occultée, à savoir que la relation entre les Autochtones et les Canadiens est généralement médiatisée par des entreprises extractives pour lesquelles il est un outil de gestion des « risques politiques et sociaux ». De ce point de vue, il sert en dernière instance à inhiber et à neutraliser les mises en cause de la souveraineté canadienne et l’accès qu’elle garantit aux ressources.

Dialogue, diversité et rationalité

Comment démêler ces dialogues enchevêtrés ? Les travaux du philosophe canadien James Tully, aujourd’hui professeur émérite à l’Université de Victoria, sont ici d’une grande pertinence.

Inspiré notamment par Gandhi, Tully fait tourner autour du dialogue une riche réflexion sur la démocratie et sur la relation entre les Autochtones et le reste de la société canadienne. Dans Une étrange multiplicité (PUL, 1999), notamment, il oppose à la conception « impérialiste » du constitutionnalisme — celle d’un ordre établi définitivement, fondant un pouvoir exercé par le haut et relevant d’une rationalité exclusive — sa conception d’un constitutionnalisme évolutif produit et modifié continuellement par le truchement d’interactions enracinées dans la société et dans le territoire. Cette pratique constitutionnelle « en passant », selon son expression, doit préserver trois biens : la diversité culturelle et la reconnaissance de rationalités distinctes ; le droit d’autodéfinition inhérent à chaque individu et chaque groupe ; l’impératif d’accommodement et de réciprocité entre les occupants d’un territoire, de l’échelle la plus petite à l’échelle globale.

Tully appelle ainsi à revendiquer, à récupérer et à poursuivre les pratiques dialogiques par lesquelles des relations de réciprocité et de coopération ont pu advenir entre Autochtones et nouveaux arrivants avant d’être occultées par la doctrine impérialiste d’une souveraineté canadienne exclusive.

Illustration: Tiffet Le philosophe James Tully fait tourner autour du dialogue une riche réflexion sur la démocratie et sur la relation entre les Autochtones et le reste de la société canadienne.

Plus récemment, Tully a déconstruit avec une grande acuité l’ambiguïté entourant la notion de réconciliation : s’agit-il de se reconnaître un destin commun tout en préservant l’autonomie des uns et des autres ? Ou s’agit-il plutôt d’exiger des Autochtones de se réconcilier avec « la réalité » d’une souveraineté canadienne exclusive ? Cette ambiguïté est au cœur de la crise actuelle.

La consultation des Autochtones, répétait encore récemment Justin Trudeau, ne suppose pas de veto sur les projets extractifs. Contrairement à la notion tullienne du dialogue, qui exige de se référer constamment aux enjeux substantiels, l’abandon du projet de pipeline, dans le dialogue auquel sont conviés les Wet’suwet’en, ne serait pas envisageable. Il se suffirait à lui-même, son enjeu n’étant pas un conflit de substance, mais un de communication. S’y refuser — refuser d’adresser la parole, de saisir la main tendue — serait une preuve d’irrationalité.

Mais après dix ans de mobilisation, est-il irrationnel de ne pas accepter un dialogue qui rejetterait d’emblée toute entente sur le fond et dont le seul résultat, au final, serait le retrait des entraves au projet extractif ?

Se réconcilier avec la réalité

Par ses appels au dialogue, l’État canadien s’octroie l’apanage de la raison. Tully souligne cependant qu’une véritable réconciliation avec les Autochtones n’est possible que si les Canadiens envisagent aussi de se réconcilier avec une autre réalité : l’humanité dépend de la biosphère. Or, de ce point de vue, la société canadienne a fort à faire, et les institutions dont elle dépend sont profondément déficientes : comment est-il même envisageable que les changements climatiques soient exclus de l’évaluation d’un projet comme celui auquel Teck renonçait récemment ? Pire : il n’est pas évident que les Canadiens — et pas seulement les Albertains — soient en mesure de délibérer rationnellement des réformes nécessaires.

Pour Tully, l’incapacité manifeste du système politique canadien à envisager rationnellement les limites de la biosphère découle d’un processus historique « d’extraction politique ». À l’opposé du dialogue constituant qu’il propose, nos institutions seraient tributaires d’une aliénation et d’une centralisation du politique dans le cadre desquelles des pratiques d’autogouvernement enracinées localement sont substituées par une gouvernance centralisée et organisée autour du « marché électoral ». Résultat : les citoyens, réduits au statut d’électeurs, s’en trouvent atomisés et de moins en moins capables d’action collective. En corollaire, les gouvernements tendent à dépendre des pouvoirs économiques et à s’y subordonner.

Une véritable réconciliation suppose donc une récupération de la capacité d’autogouvernement de part et d’autre. En somme, pour Tully, le dialogue est lié à une réappropriation du politique par les citoyens. En ce sens, contrairement à ce qu’affirment leurs gouvernements, la balle est dans le camp des non-Autochtones : peuvent-ils reprendre le contrôle d’un régime politique inféodé à l’exploitation irrationnelle des ressources naturelles ?

La réponse à cette question dépendra bien sûr de la vitalité de la mobilisation citoyenne. Pour l’instant, c’est plutôt le spectre de la raison d’État — et les entorses aux droits que celle-ci justifie — qui plane sur les projets extractifs.

Qui dialogue au nom des Canadiens ?

Dans la foulée des dérives sécuritaires post-2001, leur désignation comme « infrastructure critique » entraîne, comme le révèlent des demandes d’accès à l’information formulées par les chercheurs A. Crosby et J. Monaghan, la mise en place de mesures de surveillance de la part des corps policiers, des agences de renseignement, du ministère des Affaires autochtones et d’autres ministères. Ces fonctionnaires partagent en outre de manière routinière des renseignements avec les entreprises extractives, auxquelles on accorde même des habilitations de sécurité de niveau « secret ».

Cette surveillance s’accompagne de discours stigmatisants, parmi lesquels cette insistance récurrente sur « la division » au sein des nations autochtones, sur la difficulté d’identifier un « interlocuteur légitime » et sur l’irrationalité, la radicalité et la dangerosité de ceux qui refusent de dialoguer.

C’est bien sûr faire l’impasse sur le fait que les conseils de bande ont été créés précisément pour remplacer les autorités traditionnelles par des interlocuteurs plus commodes et que la Loi sur les Indiens donne toujours au ministre le pouvoir discrétionnaire de dissoudre les conseils de bande.

Toutefois, la question de l’interlocuteur légitime se pose également du côté non autochtone. La participation directe des autorités publiques au dialogue que l’on observe lors de cette dernière crise reste exceptionnelle. En général, dans ces relations « de nation à nation », les non-Autochtones se font représenter par des compagnies extractives. Faute d’une action collective autochtone efficace, des dossiers d’envergure constitutionnelle sont réglés par des ententes contractuelles confidentielles entre entreprises et conseils de bande.

Est-il sage, est-il digne de la part des Canadiens non autochtones d’assimiler leurs intérêts à ceux des promoteurs forestiers, miniers, pétroliers et gaziers ? De déléguer à des consultants en « responsabilité sociale » des relations diplomatiques d’une telle importance ?

Dans les conversations des derniers jours, qui ont permis la levée des barricades ferroviaires, le gouvernement n’a reconnu qu’une chose : la légitimité des chefs héréditaires wet’suwet’en et de leurs revendications territoriales… que la Cour suprême avait déjà reconnue en 1997 dans la décision Delgamuukw. La construction du pipeline, ce faisant, continue, et ni l’État canadien ni les chefs héréditaires n’ont changé de position sur cette question.

La « crise », on peut donc le supposer, reste latente. Suivant Tully, elle offre cependant une véritable occasion de réconciliation dans la mesure où des solidarités entre Autochtones et non-Autochtones permettraient de récupérer, de part et d’autre, une emprise sur les institutions politiques. Contrairement aux disqualifications rapides dont ont fait l’objet les mobilisations non autochtones en appui aux Wet’suwet’en, elles sont pourtant l’expression (plus ou moins habiles, selon le cas) d’un dialogue fondé sur la reconnaissance d’une interdépendance : entre communautés, bien sûr, mais aussi avec la biosphère dans son ensemble.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.


 
4 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 14 mars 2020 10 h 09

    Commission Viens

    J'y reviens, la lecture en groupes dr Rapport de la Commission Viens, associée à sa critique que peuvent en faire les lecteurs, lectrices à l'écoute de l'émission Espace Autochtone consacrée à ce Rapport, devrait éveiller la ." veille citoyenne" que souhaite l'ex-juge Viens, Président de la Commission.

    Bien entendu, une fois la lecture faite, revendiquer la réalisation des 142 recommandations.

    Indirectement, la biosphère est incluse avec la Darte des droits des Autochtones à adopter.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 mars 2020 16 h 34

    Complètement d’accord

    Étienne Roy-Grégoire écrit : « Mais après dix ans de mobilisation, est-il irrationnel de ne pas accepter un dialogue qui rejetterait d’emblée toute entente sur le fond et dont le seul résultat, au final, serait le retrait des entraves au projet extractif ? »

    En une phrase, M. Roy-Grégoire rejoint parfaitement l’opinion exprimée dans le long texte ‘Blocus ferroviaire : quand l’État prend le parti de compagnies étrangères contre ses propres citoyens’ dans lequel je faisais un parallèle entre le refus de la veuve Jane Kravitz de vendre son restaurant Ben’s Deli afin de permette la construction de la Maison Manuvie à Montréal et le refus collectif des Wet’suwet’en de permettre le passage du gazoduc dont il est question aujourd’hui.

  • Pierre Rousseau - Abonné 15 mars 2020 08 h 26

    Qui négocie ?

    Les citoyens élisent les gouvernements pour gérer l'administration publique mais élit-on des négociateurs pour mener les palabres avec les nations autochtones ? Regardons le dossier des politiciens en matière de négociations. Ce sont eux qui ont mené les politiques d'éradication des peuples autochtones menant au génocide canadien via leur dépossession, le confinement dans des réserves et les pensionnats. Même la Cour suprême du pays a reconnu que la « couronne » n'était pas toujours de bonne foi et exhorait les gouvernements à négocier de bonne foi pour sauver l'honneur de la couronne.

    On sait que les politiciens sont à la remorque des oligarques et des multinationales, en particulier les industries extractives et utilisent non seulement la police mais aussi le système judiciaire pour en venir à leurs fins. Dans cette asymétrie, les peuples autochtones se trouvent démunis si on se fie à leur poids démographique qui est en grande partie le résultat des politiques génocidaires des gouvernements et des épidémies apportées par les « immigrants » Européens (on pense maintenant que ces épidémies ont causé la mort de plus de 90 % des populations).

    Si on veut corriger les injustices du passé et rétablir la vraie règle de droit, celle du droit international, des droits fondamentaux et des droits ancestraux, il faut que les citoyens se responsabilisent et montrent leur appui aux peuples autochtones et à leurs droits, même si cela sème de l'instabilité dans le pays. La décolonisation est un procédé difficile dans tous les pays où elle se passe et on ne peut l'éviter si on veut en finir avec le colonialisme canadien. En même temps, cela nous permet de garder l'œil sur la protection de notre planète. Les territoires autochtones sont au centre de ce qui reste de la nature dans notre pays et on ne peut se permettre de la gaspiller sur l'autel des emplois et de l'argent. Va falloir trouver autre chose et le veto autochtone semble un bon commencement !

  • Raynald Rouette - Abonné 15 mars 2020 10 h 37

    Bien comprendre tous les enjeux


    Un texte intéressant et ardu, pour initiés... Pas facile de rendre la philosophie populaire pourrait dire Diderot!

    Qui parle au nom de qui, des deux côtés des barricades...? Comment décoder les déclarations des politiciens et des représentants autochtones? Le sujet est devenu si complexe, qu'il est difficile de s'y retrouver pour le simple citoyen. Je crois que c'est voulu tant par les gouvernements que par certaines forces occultes...

    Il est permis de penser et dire que l'État du Canada est vraiment inféodé aux intérêts privés. Cela a toujours été, mais plus évident que jamais. La solution, s'il y a, passe définitivement par l'abolition de la loi sur les indiens et des réserves. Encore là, il n'y a rien de garanti...