#MeToo a fait avancer les codes moraux

Le sociologue français Raymond Boudon expliquerait sans doute le changement des mentalités porté par le mouvement #MeToo en ayant recours à sa théorie de l’évolution des sentiments moraux pour le respect de la dignité de la personne.
Illustration: Tiffet Le sociologue français Raymond Boudon expliquerait sans doute le changement des mentalités porté par le mouvement #MeToo en ayant recours à sa théorie de l’évolution des sentiments moraux pour le respect de la dignité de la personne.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Par ses dénonciations publiques d’agressions sexuelles, de viols, de harcèlement sexuel, d’actes de pédophilie commis par des potentats du milieu des arts, des lettres et de la culture, le mouvement #MeToo (#MoiAussi) a marqué la décennie 2010-2020. Aux États-Unis, il a ébranlé les colonnes du temple Hollywood en 2017, culminant cette semaine avec la condamnation du producteur Harvey Weinstein. En 2014, au Canada, le mouvement de dénonciation #AgressionNonDénoncée frappe le milieu de la radio avec l’affaire Ghomeshi. Au Québec, en 2017-2018, le mouvement #MoiAussi secoue l’univers du spectacle de l’humour avec les dénonciations visant Gilbert Rozon ainsi que le milieu de la télévision avec l’affaire Éric Salvail. Signe de la prise de conscience du problème, entre 2015 et 2018, Statistique Canada a enregistré des hausses constantes du nombre de plaintes pour agressions sexuelles.

En décembre 2019, dans un geste historique, le pape François a levé le secret pontifical sur les cas d’agressions sexuelles commises par des membres du haut et du bas clergé et fait trembler les colonnes de la basilique Saint-Pierre. Nonobstant certaines réserves, on peut voir dans ce geste un signe d’ouverture et de transparence de la part du Vatican à l’égard du problème des violences sexuelles au sein de l’Église.

En France, Roman Polanski, tête d’affiche du cinéma longtemps couvée par le milieu, en dépit des accusations qui pesaient sur lui aux États-Unis, est lâché par ses défenseurs au cours de la dernière année à la suite de nouvelles allégations d’agressions sexuelles. Début janvier 2020, la classe intellectuelle et littéraire française est éclaboussée par la mise au grand jour de ce que j’appellerais la « pédophilie réalité-littérature » de Gabriel Matzneff.

Jusque-là tout était un tabou ou presque. Mais face à ces dénonciations, les leitmotive ambiants sont les suivants : « On n’est plus en 1990, on est en 2020 » ; « Nous sommes entrés dans un processus de visibilité de la violence sexuelle et dans la diminution de la tolérance face à ça » ; « Le passeport de l’écrivain ne peut plus servir pour étouffer les scandales pédophiles érigés en ébats amoureux », etc.

De l’insensibilité à la sensibilité

Ce qui est sous-entendu dans toutes ces expressions est que le temps est venu de passer de l’espace privé à l’espace public, de l’insensibilité à la sensibilité. Le sociologue français Raymond Boudon (1934-2013) expliquerait sans doute ce changement des mentalités en ayant recours à sa théorie de l’évolution des sentiments moraux pour le respect de la dignité de la personne (Déclin de la morale ? Déclin des valeurs (2002) et Le sens des valeurs (1999)).

La thèse de Boudon est que l’évolution des idées morales obéit à des processus semblables à ceux de l’évolution des idées scientifiques. Dans le premier cas, c’est un processus axiologique qui s’opère dans l’histoire par une rationalisation des valeurs de respect de la dignité de la personne. Elle daterait du Ier siècle avec l’émergence de l’idée de « personne », quand saint Paul a réprimandé saint Pierre parce que ce dernier, voyant arriver des juifs, avait cru devoir s’éloigner d’un groupe de gentils (païens) avec lesquels il était attablé (Épître de saint Paul aux Galates). En affirmant que les gentils et les juifs pouvaient manger à la même table, saint Paul a lancé l’idée que tous les humains sont porteurs de la dignité humaine. À partir de là, dit Boudon, on tend vers une morale fondée sur un interdit unique : ne rien faire qui puisse nuire à autrui. On ne doit pas blesser la dignité de l’autre et il faut reconnaître l’égale valeur de tous. Certes, la dignité n’a pas toujours prévalu dans la réalité, mais l’individu a toujours eu le sens de la défense de sa dignité. C’est la valeur morale fondamentale pour la personne. Ce sentiment constitue la trame de fond sur laquelle se déroule l’histoire des institutions sociales, et l’individu évalue ces institutions à l’aune du respect de la dignité que celles-ci auront à son égard.

Les dénonciations des violences sexuelles représentent pour les victimes un geste symbolique de défense de leur dignité. Les phrases qu’elles prononcent sont en général les suivantes : « Je ressens une forme de libération » ; « Je vis des émotions de puissance » ; « Je ressens une fierté » ; « Je peux désormais marcher la tête haute » ; etc. Toutes ces phrases évoquent, dans une certaine mesure, la dignité retrouvée de la personne.

Une grande force historique

La question se pose toutefois de savoir pourquoi les victimes ont attendu si longtemps avant de lever le voile sur les violences qui ont porté atteinte à leur dignité. C’est parce que la rationalisation des valeurs de respect de la dignité de la personne en œuvre dans la société est diffuse, s’étend sur une longue période de l’histoire et produit souvent des effets en cascades. La rationalisation désigne l’effort individuel et collectif déployé pour sélectionner les idées et les valeurs définies dans un projet social. Cependant, elle est soumise aux contingences historiques. Elle peut connaître des avancées ou des reculs. Cela dit, une tendance lourde se manifeste toujours dans l’histoire pour une demande constante du respect de l’égale dignité de chacun. À un moment donné, l’agrégation des demandes individuelles engendre au niveau macrosocial l’évolution des sentiments moraux face aux actes considérés désormais comme de la barbarie. Avec le mouvement #MeToo, les violences sexuelles dont sont victimes les femmes (majoritairement) de la part, notamment, de potentats sont désormais jugées immorales par l’opinion publique.

Quelles sont les contingences historiques qui auraient permis cette évolution des sentiments moraux par rapport au viol, aux autres agressions sexuelles, au harcèlement et à la pédophilie ? Le mouvement féministe né en Occident par vagues successives (de la fin du XIXe au XXIe siècle) est la grande force historique qui a permis l’éclosion de la morale sexuelle dans la décennie 2010-2020. Il a permis également une prise de conscience de la vulnérabilité sexuelle des femmes. De fait, cette morale a nourri cette demande constante du féminisme. #MeToo n’a été que le mouvement propice à la rationalisation de la morale sexuelle devenue une idée forte au Québec, au Canada et ailleurs en Occident. « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? La nuit est longue mais le jour vient. »

La morale sexuelle avant l’œuvre

D’autres contingences historiques ont aussi joué un rôle non moins déterminant. On peut citer la Charte canadienne des droits et libertés et la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, qui reconnaissent l’égalité des hommes et des femmes. Pour leur part, les réseaux sociaux ont permis de diffuser l’information et de mobiliser des milliards de personnes pour essaimer le mouvement #MeToo à travers le monde. Une idée forte s’est inscrite irréversiblement dans la conscience publique. Mais sa traduction dans les institutions politiques et juridiques peut être rendue difficile par des contingences et des intérêts agissant dans le sens contraire. Les débats qui ont eu lieu sur la pédophilie en 1990 à l’émission française Apostrophes et au début de janvier 2020 dans les journaux au Québec et au Canada en sont une belle illustration. Si hier la littérature passait avant la morale sexuelle, aujourd’hui la morale sexuelle passe avant le genre littéraire. Les maisons d’édition renoncent aujourd’hui à publier les bouquins qui font l’éloge de la pédophilie et les bibliothèques les retirent de leurs étagères. Sur le plan politique, le gouvernement du Québec a annoncé diverses mesures liées aux violences sexuelles. Québec solidaire fait pression pour qu’il accélère leur mise en application. De son côté, le gouvernement fédéral s’est montré ouvert à revoir le Code criminel pour faciliter le cheminement des plaintes d’agression sexuelle.

L’irréversibilité des idées fortes n’implique pas nécessairement que les institutions s’engagent dans un mouvement irréversible. La morale sexuelle qu’a favorisée le mouvement #MeToo n’est pas un acquis permanent. Cependant, la remise en question de cette morale qui a pris racine dans l’esprit du public risque de heurter les sentiments moraux que suscitent les violences. « Il n’y a pas plus de recul d’idées que de recul de fleuves », selon l’assertion de Victor Hugo. L’histoire est une lutte perpétuelle pour le respect de la dignité humaine.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.


 
6 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 29 février 2020 13 h 48

    De l’espoir dans le pouvoir dissuasif de la dénonciation publique


    Je ne sais pas si c’est parce que ce sujet est particulièrement sensible qu’il n’y a aucun commentaire publié à l’approche de 14h00 alors qu’il y en a déjà 29 du côté de la chronique « Parler sans réfléchir ».

    Si « le temps est venu de passer de l’espace privé à l’espace public, de l’insensibilité à la sensibilité », il est certes à espérer que l’intelligence collective puisse trouver les moyens d’éviter cette dérive qui consisterait à combattre un excès par un autre excès afin de pouvoir trouver un jour la juste mesure ou le point d’équilibre. L’amélioration des capacités d’empathie de l’humain envers la souffrance d’autrui est certes un moyen de diminuer le malheur du monde. Pratiquée avec excès, si elle supplante l’exercice de l’autorité, elle risque cependant d’accenteur la dérive de l’irresponsabilité engendrant encore plus de souffrance. Cette possibilité de dérive s’exprime dans le livre du sociologue Guillaume Erner « La société des victimes ». Il y décrit comment la souffrance d’autrui devient intolérable avec le progrès de l’idéologie égalitaire. Suivant l’exposition quotidienne aux malheurs d’autrui par les médias de masse, les échanges de compassion entre les personnes directement concernées et les autres simplement intéressées remplacent le débat de société rationnel. Être victime de quelque chose ou de quelqu’un assure une raison d’être et un sentiment d’exister. Aussi, si « cependant, la remise en question de cette morale qui a pris racine dans l’esprit du public risque de heurter les sentiments moraux que suscitent les violences », elle demeurera essentielle dès que l’on ressentira que surviendra ce renversement des sentiments qui nous fera basculer vers la présomption de culpabilité sur simple déclaration sommaire d’une victime alléguée.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 29 février 2020 13 h 51

    De l'espoir dans le pouvoir dissuasif de la dénonciation populaire (suite)


    Le zeitgeist actuel nous incite à ne pas douter du bien-fondé de ce mouvement de dénonciations d’harceleurs et d’agresseurs. Par ailleurs, ses dérives potentielles sont préoccupantes et surviennent quand les justiciers de l’espace public bafouent le principe de justice fondamentale Audi alteram partem. Ainsi, le silence de l’accusé n’est plus tant un droit qu’une obligation. Il doit éviter de se défendre pour laisser place entière à la parole des victimes revendiquant que leur souffrance soit reconnue. Or, cette prise de parole s’accompagne d’un non-dit ressenti qui a pour injonction cachée: « prière de ne pas nous offenser en nous demandant d’examiner comment nous participons peut-être à cette misère du monde que nous déplorons ». Tout idéal d’un monde meilleur fantasmé rencontre ses limites quand il doit subir l’épreuve de la réalité pratique qu’on essaie de changer par la transmutation de la pensée. L’imposition du silence crée une rupture de la conversation sociale qui pourrait devenir contre-productive et marquer une limite dans l’avancement de la rectitude politique. Celle-ci, cherchant l’espoir d’un monde meilleur dans la transformation des rapports sociaux pour les rendre plus égalitaires et pacifiques, pourrait faire de ce rêve un cauchemar si elle avait pour effet d’annihiler l’individualité et d’instaurer une société totalitaire. La dilution de la pensée dans la surabondance d’euphémismes visant à protéger l’estime de soi des personnes fragiles empêcherait de décrire précisément les problèmes sociaux et de les relier entre eux pour les analyser. Ainsi, au contraire de créer un monde plus humain où personne n’est plus blessé par les mots, on pourrait assister à une augmentation des passages à l’acte agressif pour compenser l’incapacité de bien mentaliser et verbaliser la souffrance personnelle et sociale; passer de l’absence de parole signifiante aux actes pour espérer se faire comprendre.

    Marc Therrien

  • Denis Paquette - Abonné 1 mars 2020 08 h 55

    et oui avoirune vie plus saine n'est il pas la meilleure facon d'avoir une meilleure vie

    peut être que l'humanité est en train de découvrir l'importance de la rigueur sexuelle, car n'estce pas une rigueur qui permet aux humains d'avoir une vie plus nobleet plus saine

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 mars 2020 18 h 13

    « Les justiciers de l’espace public bafouent le principe de justice fondamentale ''audi alteram partem''» (Marc Therrien)


    C'est que l'exemple vient de haut: bien des juges des tribunaux inférieurs bafouent allégrement cette règle de justice naturelle (cf. «Audi alteram partem» = le droit de débattre sur ce que l'on nous reproche).

    Par exemple, on songera aux nominations politiques qui siègent à la Régie du logement, au Tribunal administratif du Québec, à la division des petites créances de la Cour du Québec…

    Pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à consulter, dans les sites suivants, la compilation des décisions rendues en la matière:

    «L'Institut canadien d'information juridique (CanLII)»

    https://www.canlii.org/fr/

    SOQUIJ relève du ministre de la Justice du Québec

    http://soquij.qc.ca/fr

    CAIJ courtier en information juridique des membres du Barreau du Québec et de la magistrature

    https://www.caij.qc.ca/

    Si les recours en appel ou en révision judiciaire abondent, toutefois il ne reflète pas le nombre de décisions illégales qui pourtant ont force de loi -parce que les justiciables n'avaient pas les ressources financières pour contester la légalité de la décision qui les défavorise.

    Par exemple, pour qu'une des parties se déprenne d'un jugement illégal rendu par la division des petites créances, la révision judiciaire devant la Cour supérieure (art. 529. C. p. c.) lui en coûtera facilement dix mille dollars (10 000$); de plus, si le juge des petites créances est partial et qu'il refuse de se révoquer, la partie doit adresser une demande à la Cour d'appel (500$ le timbre juridique, plus les frais de signification, plus les honoraires pour la représentation)

    Pour les esprits chagrins: en ce qui touche l'Aide juridique, suivant l'adage «l'accessoire suit le principal», si le recours initial n'était pas couvert par l'Aide juridique, les recours subséquents ne sont pas couverts non plus, même si le justiciable subit un grave préjudice en raison de l'illégalité d'une décision.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 mars 2020 18 h 18

    « ''Metoo'' fait avancer les codes moraux» (L'auteur)



    «Metoo» fait avancer les codes moraux… en réclamant l'abrogation du droit des accusés à une défense pleine et entière; en demandant que le tribunal limite le contre-interrogatoire des plaignantes.

    Bref! «Metoo» fait avancer les codes moraux… en réclamant que la justice fasse peu de l'incarcération des innocents.