Raymond Aron et l’apparition des démocraties «illibérales»

Pour le philosophe et sociologue français Raymond Aron, l’excès de liberté ou un amour exagéré pour le peuple nourrissent le culte du pouvoir fort.
Photo: Illustration Tiffet Pour le philosophe et sociologue français Raymond Aron, l’excès de liberté ou un amour exagéré pour le peuple nourrissent le culte du pouvoir fort.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
 

Alors que les années 1990 annonçaient un âge d’or pour la démocratie libérale, le début de notre siècle nous ramène vers la part tragique de la politique et nous dévoile simultanément la fragilité des régimes démocratiques dans lesquels nous évoluons. Sorte d’ironie de l’histoire, plutôt que d’être le siècle de la victoire finale du libéralisme, notre époque est de plus en plus marquée par une crise de la démocratie et par l’apparition de régimes qu’on nomme aujourd’hui « démocratures », ou démocraties « illibérales ».

Comme l’indique l’essayiste Nicolas Baverez, ces régimes politiques se caractérisent par le culte du pouvoir fort, par un populisme corrosif qui mêle exaltation nationaliste et religieuse, puis par une accentuation du contrôle sur la société. Pour illustrer ce phénomène dans l’histoire récente, on peut songer à des figures comme Trump, Poutine, Bolsonaro, Orbán, Erdoğan, etc. Si ces exemples ne sont pas équivalents, ils représentent tous néanmoins des cas de politiciens qui ont émergé légitimement en démocratie et qui ont fait basculer, à des degrés divers, leur État vers l’« illibéralisme ».

Comment expliquer alors cette espèce de renversement que vivent maintenant certaines sociétés démocratiques ? Pour y parvenir, nul besoin de remonter indéfiniment dans l’histoire des idées. Au siècle dernier, nombreux sont les philosophes qui ont vécu et théorisé les drames politiques qu’ont traversés le monde et les démocraties européennes tout particulièrement. Le philosophe et sociologue français Raymond Aron (1905-1983) est l’un de ces intellectuels qui ont analysé les tribulations de la démocratie dans ce siècle tourmenté. Notamment, en préparant une thèse de doctorat en Allemagne dans les années 1930, il vécut coup sur coup la crise de la République de Weimar et l’effondrement de la IIIe République.

Toutefois, ce n’est qu’au moment de l’après-guerre que la pensée aronienne subit une inflexion qui conduit celle-ci à un renouveau sociologique dans lequel on retrouve une théorisation sur la démocratie libérale et ses possibles égarements. À cet effet, l’un des cours de Raymond Aron professé à l’ENA en 1952 est particulièrement instructif. Aujourd’hui publié sous le titre Introduction à la philosophie politique, il propose une analyse fine de la démocratie moderne et des principales causes de sa corruption. Immanquablement, relire ce texte aujourd’hui permet une meilleure compréhension du phénomène de l’apparition des démocraties « illibérales ».

Valeurs

Tout d’abord, dans ce cours, Aron commence son analyse de la démocratie en la définissant de manière sociologique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour ce philosophe de formation, il est important de « dépoétiser » un régime politique pour l’analyser. Ainsi, Raymond Aron ne définit jamais la démocratie par les valeurs qui la fondent ou par celles qu’elle met en avant. Des expressions comme la « souveraineté du peuple », l’« égalité » ou encore la « liberté » sont polysémiques et trop abstraites pour permettre un décryptage clair de la réalité démocratique. Par conséquent, il préfère définir la démocratie comme étant « l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir ».

Pour ce sociologue donc, peu importe les moyens employés — vote, délibération, tirage au sort, etc. —, une véritable démocratie se matérialise toujours par une organisation tempérée de la compétition pour le pouvoir. Il faut alors que celui-ci soit remis en jeu régulièrement et que l’on accepte l’alternance et la légitimité des concurrents qui cherchent à occuper les postes de gouvernance. Pour ces raisons, comme Montesquieu qui faisait de la vertu le principe de la démocratie, Raymond Aron fait du compromis le principe de toute société démocratique. Pour lui, l’essence de la démocratie réside dans la concurrence pacifique et la possibilité du compromis entre les divers groupes qui participent à cette même concurrence.

Pour autant, ce n’est pas parce qu’il décrit la démocratie en ces termes qu’Aron néglige les idéaux démocratiques. Bien au contraire. Selon lui, les idées ont une importance capitale en démocratie, mais elles servent de motifs aux agents qui s’agitent dans la compétition pacifiée plutôt qu’elles n’incarnent tangiblement la démocratie. De cette façon, les différents individus, groupes ou partis en concurrence feront appel à diverses valeurs pour tenter d’exercer le pouvoir en vue de réaliser, autant que faire se peut, l’idéal dont ils se font les porteurs.

Les valeurs étant ainsi mobilisées, Aron remarque que plusieurs des idéaux démocratiques issus de la modernité peuvent être antithétiques lorsqu’ils sont poussés jusqu’à un certain point. Plus précisément, il distingue deux tendances dans l’histoire moderne des idées politiques qui peuvent conduire à des antagonismes au sein des régimes libéraux. La première tendance, plus libérale et héritée des Lumières, insiste sur la liberté de l’individu et sur la défiance que celui-ci doit avoir vis-à-vis des pouvoirs publics. La seconde tendance, plus populaire et liée à la tradition romantique, met l’accent sur la toute-puissance du peuple (ou de la majorité) et sur le maximum d’égalité que l’on doit retrouver entre les individus d’une même communauté.

Excès

Pour Raymond Aron, ces deux tendances idéologiques ne sont pas nécessairement problématiques, elles le deviennent lorsqu’elles sont poussées à leurs extrêmes. Par exemple, lorsque, d’un côté, au nom de la liberté, on bascule vers une sorte d’hubris où l’on refuse toute forme d’autorité ou d’obéissance. De l’autre côté, cet excès peut se manifester lorsque, au nom d’une conception trop substantielle du peuple, on refuse toutes formes d’inégalités sociales ou de dissemblances ethnoculturelles.

Évidemment, lorsqu’elles entrent dans la législation ou lorsqu’elles sont portées au pouvoir par des partis, ces positions radicales marquent souvent la fin de la démocratie entendue comme système de compromis et de concurrence. En effet, comment la démocratie est-elle possible si l’on refuse d’obéir aux lois mises en place par l’opposition ou si l’on cherche à éradiquer tout signe distinctif qui ne correspondrait pas à une vision unifiée du peuple ?

Parallèlement, l’analyse d’Aron nous indique également pourquoi ce radicalisme démocratique peut émerger et désarticuler les régimes libéraux. Premièrement, le sociologue remarque que la démocratie se corrompt par « l’exagération » des principes de compétition et de compromis. Si, chaque fois qu’un gouvernement est formé, les autres partis ou les groupes de la société civile font tout pour s’opposer à lui, la gouverne de la cité devient impossible, du fait d’un excès de compétition. Par ailleurs, si les hommes au pouvoir cherchent le compromis à tout prix, même avec des groupes ou des partis qui sont hostiles à la démocratie et à ses valeurs, le régime risque de basculer en raison d’une transformation du compromis en compromission. Deuxièmement, la démocratie risque de s’effondrer lorsqu’il y a un décalage excessif entre les puissances sociales et le pouvoir. Par exemple, lorsque les élites sont coupées du peuple ou lorsque les gens au pouvoir sont trop éloignés des groupes influant dans la société. Troisièmement, Aron note que, puisqu’elle est avant tout un système de concurrence, la démocratie est pluraliste par définition, mais de ce pluralisme peuvent naître des insatisfactions qui menaceront dangereusement le régime. D’abord parce que certains partis s’opposeront à la diversité pour régénérer une forme d’unité nationale, ensuite parce que certains voudront éliminer le système de compétition pluraliste dans le but de réaliser plus radicalement les valeurs promises par la démocratie.

Ainsi, en réaction à l’une ou l’autre de ces situations, des individus ou des groupes iront puiser dans l’éventail idéologique qui nourrit l’imaginaire de la démocratie moderne pour mobiliser les masses ou les minorités agissantes, afin de paralyser le régime. On cherchera un homme fort pour mettre fin à la querelle des partis ou pour régénérer la nation, ou bien un parti se proposera de châtier les riches ou les élites décadentes et cosmopolites, etc. Dans le registre de la démagogie démocratique, une infinité de formules sont envisageables.

Néanmoins, ce que nous dévoile cette brève esquisse des leçons aroniennes, c’est que, parce qu’elle est un régime qui mise sur la compétition en vue de l’exercice du pouvoir, la démocratie, globalement, est une sorte de poudrière dans laquelle l’équilibre est toujours difficile à maintenir. Plus précisément, en ce qui concerne la démocratie moderne, Aron montre bien que même les valeurs qu’elle porte peuvent être des maux qui la menacent. L’excès d’égalité, l’excès de liberté ou encore un amour exagéré pour son peuple peuvent conduire à étouffer la démocratie. En ce sens, en écartant la valorisation mystique des idéaux démocratiques et une vision progressiste de l’histoire — qu’adoptent beaucoup de nos contemporains —, Raymond Aron nous enseigne que nos sociétés libérales ne sont pas le dernier mot de l’aventure humaine, mais bien des régimes politiques imparfaits qui « recréaient perpétuellement de nouveaux ennemis ». De la sorte, si nous aimons encore la démocratie libérale, nul besoin de mettre toujours plus en avant ses principes, il nous faut plutôt, avec une bonne dose de prudence, veiller constamment à son bon fonctionnement et à sa défense, le cas échéant.


 
7 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 25 janvier 2020 08 h 39

    Weimar, des conditions différentes

    Merci. Exposé stimulant. On manque d'espace pour en discuter.

    Malgré les tensions entre les deux hommes, Aron était un gaulliste: une démocratie dirigée par un homme fort était une solution à son dilemme face au côté brouillon de la démocratie. Le système bipartite britannique, dominé par deux grands partis et accentuant le pouvoir du parti gagnant, était idéal selon lui. Ou encore le maintenant très biaisé système américain qui assure un handicap de 7% en faveur des républicains, ce qu'Aron aurait condamné. On a vu l'efficacité du premier pendant les tractations du brexit et on constate les effets du second où une minorité impose le roi du monde.

    La chute de Weimar tient à un ensemble de facteurs, dont l'odieux de la signature de Versailles par le centre-gauche, la crainte du bolchevisme par le capital mondial, l'aveuglement de la droite qui croyait tenir en laisse le petit roquet, un peu comme les républicains aux USA. Trump et Poutine s'expliquent par la perte de pouvoir de leur pays, et Bolsonaro, par la magouille et l'usure du parti des travailleurs. Le nationalisme de pays souverain doit toujours être suspect. La mondialisation, pratiquée sans gêne par Trump et les GAFAM (et Poutine probablement), est un faux problème. La répartition des revenus de la mondialisation est le vrai problème.

    Je pense qu'on oublie certains facteurs importants dans le fascisme: le désintérêt général de la politique qui la transforme en star académie et l'image du bad boy ancrée profondément dans la psyché masculine. D'Aron à Trump et consort en passant par la liste des étudiants notoires d'Aron, on constate l'absence de femmes. L'égalité est un concept féminin et la domination du tough, un concept masculin. Les femmes étaient d'ailleurs particulièrement absentes parmi les dirigeants nazis, comme dans l’extrême-droite trumpienne.

    • Maurice Lachance - Abonné 26 janvier 2020 08 h 26

      J'ai bien aimé vous lire madame Labelle. Avez vous des lectures à suggérer en lien avec ce que vous écrivez ?

  • Marc Therrien - Abonné 25 janvier 2020 09 h 12

    En lutte contre la tentation de l'anarchie


    La démocratie, comme l'humain qui la constitue, est un système fragile qui vit continuellement sous tension. Celle-ci résulte d’un ensemble de dualités conflictuelles faisant l’objet de négociations, de tractations : les rapports individu-société, les principes de plaisir et de réalité, les droits individuels et le bien commun, la liberté et la responsabilité, etc. Elle lutte pour se prémunir de l’abus qu’on pourrait lui faire qui conduirait à l’anarchie, pour paraphraser Voltaire.

    La démocratie est cet effort continu de civilisation par lequel les humains aspirent à s’affranchir de leur nature animale en essayant tant bien que mal d’organiser les rapports force pour répondre à leurs divers désirs et besoins autrement que par les simples instincts. Pour arriver à maintenir son fragile équilibre, la démocratie des hommes a toujours besoin que la raison et les émotions s’influencent mutuellement pour éclairer la réalité. Le rôle premier des gouvernants est d’incarner le principe de réalité qui consiste à prendre en compte les exigences du monde réel et les conséquences de ses actes de façon à tempérer les ardeurs pulsionnelles de la foule pour l’aider à reporter dans le temps la satisfaction de ses désirs immédiats.

    La démocratie est animée de cette vieille dialectique qui consiste en ce que la majorité des individus, considérés tous égaux, confie l’exercice du pouvoir à une minorité d’entre eux, appelée élite, dont ils jugent qu’ils ont des compétences supérieures aux leurs pour le faire. On choisit son maître dont on demeure libre de le critiquer sans pour autant qu’il soit obligé de changer d’idée une fois qu’il détient le pouvoir. Au moment de vouloir se faire réélire, le gouvernant jouera le jeu de se soumettre à la volonté populaire tout en sachant qu’il pourra faire à peu près ce qu’il veut une fois élu. Les intérêts individuels qui composent le peuple sont tellement variés et divergents que la Vox populi est en fait ingouvernable.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 25 janvier 2020 09 h 15

    En lutte contre la tentation de l’anarchie (suite)


    Quand on repense à Guy de Maupassant qui a écrit que « le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit « amuse toi » il s'amuse. On lui dit « va te battre avec ton voisin », il va se battre. On lui dit « vote pour la république », il vote pour la république », on se demande s’il faut craindre le populisme, qu’il soit de gauche ou de droite. Si oui, doit-on craindre d’abord le peuple, dont le « on » de l’opinion publique ou de la doxa est si influençable ou plutôt le démagogue se prétendant à son écoute et qui l’interpelle en le galvanisant par ses discours? Probablement, les deux en même temps quand les sentiments d’impuissance de l’un se transforment en indignation dans la rencontre de la volonté de puissance de l’autre. Si le populisme doit être entendu, comme l’a déjà exprimé, Mathieu Bock-Côté « comme manifestation d’une conflictualité au cœur de la vie sociale, au milieu des différents dispositifs de pouvoir composant la politique », il peut être vu en même temps comme s’inscrivant dans une mutualité du désir de l’un, l’électeur de faire un vœu en votant, et de l’autre l’Élu, d’être investi d’un pouvoir quasi magique de le réaliser.

    Marc Therrien

  • Johanne Archambault - Abonnée 26 janvier 2020 11 h 13

    Merci

    Je n'ai pas compétence pour commenter (merci également à Madame Labelle et à Monsieur Therrien), mais je tenais à vous témoigner mon appréciation et ma reconnaissance, et à exprimer l'espoir de vous lire encore. (J'ai particulièrement aimé la définition de la démocratie comme: «l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir»: l'organisation de la concurrence pacifique...)

  • Jean Roy - Abonné 26 janvier 2020 13 h 15

    Un penseur nuancé... mais tellement drabe!

    Au département de science politique, vers la fin des années 70s, on levait plutôt le nez sur Aron, puisque nous étions tous plus ou moins colorés par la pensée marxiste. Le temps lui a donné raison à plusieurs égards...

    Pour moi, Aron était un penseur très aristotélicien dans sa recherche d’équilibre entre les extrêmes: ni trop de ceci ni trop de son contraire... mais il me semble encore qu’avec Aron, on tombait dans l’excès de la pensée beige!

    La Révolution contenait probablement en elle les raisons même de son échec. Le monde est soudain devenu plus réaliste... Pourtant, il me semble que les rêves, les espoirs un peu fou doivent habiter les projets d’un avenir meilleur. On revient d’ailleurs tranquillement de nos décennies beiges. Beaucoup de jeunes rêvent de nouveau d’un monde meilleur à travers leur combat contre les changements climatiques, et c’est très bien ainsi... même si le rêve peut nous apparaître en Prismacolor!