Les enseignants aux prises avec l’accélération du temps

Évoquant les déterminants de l’aliénation chez Marx, Hartmut Rosa insiste sur la question de la dépossession de l’objet, c’est-à-dire sur le fait que l’ouvrier fabrique des objets dont il est détaché, sans lien direct avec ses besoins. Cette perte de sens, l’enseignant la vit notamment en raison de la dégradation de son autonomie professionnelle.
Illustration: Tiffet Évoquant les déterminants de l’aliénation chez Marx, Hartmut Rosa insiste sur la question de la dépossession de l’objet, c’est-à-dire sur le fait que l’ouvrier fabrique des objets dont il est détaché, sans lien direct avec ses besoins. Cette perte de sens, l’enseignant la vit notamment en raison de la dégradation de son autonomie professionnelle.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Alors que vont s’entamer cet automne les négociations des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic, les différents acteurs du milieu collégial seront invités à discuter d’un ensemble d’enjeux, dont celui de la tâche de l’enseignant. Celle-ci a fait l’objet de maintes transformations influencées entre autres par la montée du néolibéralisme. L’introduction des principes de l’assurance qualité a pour sa part contribué à standardiser les programmes ainsi qu’à garantir lebranding des établissements.

Si ces principes ont eu pour conséquence d’accroître les exigences bureaucratiques et les évaluations de la qualité, ce ne sont pas les seules raisons pouvant expliquer l’accroissement de la tâche. Le développement des technologies de l’information et des communications (TIC) compte aussi parmi les nombreux facteurs ayant contribué à cette surcharge. L’élaboration chronophage de ces services contribue à un étirement parfois indu de la semaine de travail sans que le calcul de la charge de l’enseignant, établie dans la convention collective, en tienne suffisamment compte.

Photo: Courtoisie Isabelle Larrivée

C’est précisément à ce genre de densification temporelle que s’intéresse Hartmut Rosa. Philosophe et sociologue allemand né en 1965, Hartmut Rosa oeuvre dans la mouvance de la Théorie critique de l’École de Francfort. Influencé notamment par Charles Taylor, il s’intéresse en particulier aux questions relatives à l’humain et à la construction du moi dans l’histoire et dans la société. Selon Rosa, la modernité a favorisé un ensemble de facteurs donnant l’impression que le présent nous échappe et que ceci affecte singulièrement nos vies. En fait, Rosa s’intéresse à ce qui fait que nous nous sentons dépossédés du monde et à notre difficulté à y vivre bien. Il tente ainsi d’élaborer une théorie critique de la temporalité telle qu’elle se vit aujourd’hui. La tâche des enseignants est un bon exemple de cette densification des activités et de l’accélération du temps, et est observable à travers la logique de l’accélération sociale.

Accélération

L’ouvrage d’Hartmut Rosa Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (La découverte, Théorie critique, 2012) propose une synthèse de son précédent ouvrage, Accélération. Une critique sociale du temps(La découverte, Théorie critique, 2010), en y intégrant la notion d’aliénation. Rosa y analyse les raisons pour lesquelles nous avons toujours l’impression d’être en « famine temporelle » et s’intéresse au processus d’accélération sociale comme outil critique du régime-temps dans la modernité.

L’accélération est en fait le résultat des transformations introduites entre autres par les impératifs du système capitaliste, par les normes auxquelles il nous conditionne et les obligations auxquelles il nous astreint. Ce resserrement du temps semble « naturel » et neutre, il devient « un régime-temps en grande partie invisible, dépolitisé, indiscuté, sous-théorisé et inarticulé », c’est-à-dire vidé de sens et de tout ancrage historique. Mais en fait, cette temporalité est construite et subjective. Le concept d’accélération sociale nous permet d’en saisir la signification. Il montre la nécessité d’une resynchronisation des systèmes (économique, politique, écologique et humain) qui permettrait de « réhumaniser » les rapports sociaux afin que ce régime temporel cesse de nous apparaître comme étant immuable.

Rosa montre que l’accélération affecte trois sphères de notre existence : celle de la technique, celle du changement social et celle du rythme de vie. Bien que toutes trois soient liées, la dimension technique et ses effets sur le rythme de vie se prêtent plus concrètement à l’analyse de la condition enseignante.

L’accélération technique modifie l’ensemble des secteurs de nos sociétés puisqu’elle est liée, entre autres, aux transports et aux communications. Désormais, la rapidité des communications tend à gommer les limites que l’espace nous imposait. Mais qu’en est-il du rythme de vie que la technique transforme dans le cadre plus restreint du travail ?

Les TIC

Ainsi, le temps des enseignants se trouve étroitement encadré. À elles seules, les TIC absorbent une bonne partie de ce temps. Elles ne sont plus de simples outils, mais constituent un savoir en soi qu’il faut gérer et intégrer au travail. Le renouvellement fréquent des plateformes informatiques (courriel, applications pédagogiques, communication interne, etc.) exige des périodes de formation et un temps d’intégration. Même si ces plateformes rendent d’innombrables services pédagogiques et organisationnels, et même si nous ne saurions plus travailler sans leur apport indispensable, il faut reconnaître qu’elles imposent la cadence de la vie professionnelle et, loin de favoriser les échanges, soumettent au contraire chaque enseignant à l’individualisme du travail en solitaire.

Les TIC deviennent en outre chronophages de diverses manières. Par exemple, le fait que les enseignants soient maintenant joignables en tout temps favorise le travail en dehors des heures habituelles. La semaine de travail s’étire donc, le temps prévu au contrat est largement dépassé en raison de toutes ces exigences et le présent se contracte, réduit par la somme des activités.

L’intégration des étudiants en situation de handicap nécessite aussi un temps de travail non négligeable, qui n’est pas pris en compte dans le calcul de la tâche. Elle s’appuie sur l’utilisation de plateformes informatiques destinées à l’encadrement des examens ou à la recherche pour l’élaboration d’une pédagogie individualisée. Le temps de travail de l’enseignant est de surcroît happé par le recours à l’informatique exigé par l’organisation.

Précisons que Rosa ne vise pas un quelconque déterminisme technique : si les pratiques s’accélèrent, dit-il, c’est aussi parce qu’elles répondent aux exigences culturelles posées par l’accélération. Néanmoins, à travers l’analyse de la technique, il fait apparaître un paradoxe que la tâche enseignante illustre : nous avons recours, au travail et dans notre vie, à différentes technologies pour nous faire gagner du temps, mais ces technologies, tout à la fois, nous occupent et nous distraient, nous faisant perdre le temps que nous croyions avoir gagné.

Accélération et aliénation

Évoquant les déterminants de l’aliénation chez Marx, Hartmut Rosa insiste sur la question de la dépossession de l’objet, c’est-à-dire sur le fait que l’ouvrier fabrique des objets dont il est détaché, sans lien direct avec ses besoins. Cette perte de sens, l’enseignant la vit notamment en raison de la dégradation de son autonomie professionnelle. Comme l’ouvrier de l’industrie, il devient dépendant de la technique et étranger à son propre travail puisqu’il doit tolérer un rythme où le souci du travail bien fait et le temps requis par l’accomplissement des volets les plus importants de sa tâche lui échappent.

L’éparpillement engendré par ses multiples activités (réponse aux courriels, lecture des communications professionnelles, bureaucratie, etc.) l’éloigne ainsi de sa tâche fondamentale. Cet émiettement fait en sorte que le temps n’est plus pour lui, comme le souligne Rosa, un temps riche de satisfactions, de rapports aux autres, de solidarité : «[…] l’aliénation indique une distorsion profonde et structurelle des relations entre le moi et le monde, des manières dont un sujet se situe ou est “localisé” dans le monde. »

En effet, combien de temps reste-t-il à l’enseignant pour la mise en oeuvre des contenus de sa matière après s’être acquitté de toutes les tâches qui l’attendent au collège ? Peu, en réalité, et son activité professionnelle principale semble devenir une activité secondaire. Son travail ne lui appartient donc plus.

Cette réduction du temps attribué aux tâches fondamentales limite le temps de pratique réflexive. De la même façon, le temps qui pourrait être accordé à la participation aux comités aussi bien qu’à l’engagement syndical ou à la vie collégiale souffre de ce déficit temporel. Enfin, le désarroi qui peut émerger face au délitement de leur fonction principale explique en partie l’épuisement professionnel chez les enseignants.

Ainsi, pour Rosa, cette aliénation affecte aussi bien notre rapport aux choses que notre rapport à nos actions et à nous-mêmes. Le rythme de vie, précipité par des impératifs de croissance et d’excellence, altère aussi le rapport à autrui. Mais l’accélération induit une aliénation inédite qui s’inscrit dans l’espace et le temps. Toutes ces formes d’aliénation sont-elles strictement le produit du capitalisme ? Selon lui, les forces qui meuvent l’accélération sociale vont bien au-delà du capitalisme économique et la vitesse, telle qu’elle s’impose désormais, fait apparaître les nouvelles formes de l’aliénation.

Nous vivons ainsi une situation d’aliénation propre à notre modernité. Cependant, dans nos pratiques, au quotidien, cette conjoncture montre l’importance inaliénable des moments d’expérience humaine qui pourraient se manifester, pour les enseignants, à travers des possibilités diverses d’oeuvrer au bien-être collectif.

Vers un temps de qualité

En se soumettant aux diktats des obligations contingentes au point de perdre de vue l’essentiel de leur activité, les enseignants du collégial, à l’évidence, subissent cette accélération sociale, ce qui a pour conséquence la dégradation aliénante de leurs conditions de travail.

À n’en pas douter, Hartmut Rosa soutiendrait les revendications relatives à la reconnaissance équitable de la tâche et à son corollaire : la valorisation d’un temps de qualité, au travail et dans la vie.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com

7 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 21 septembre 2019 09 h 21

    Retrouver le temps de l'intériorité


    L’éducation est un processus qui s’inscrit dans le temps et qui prend du temps, le temps de l’intériorité. «L’homme ne devient homme que par l’éducation» prétendait Kant. Je ne sais pas si le but d’une bonne éducation est encore de permettre aux citoyens en devenir de développer une pensée autonome et de comprendre les enjeux de la société complexe dont on voudrait idéalement qu’ils soient des acteurs plutôt que des spectateurs. Il me semble plutôt que la volonté de «moderniser» l’éducation se situe dans la soumission à la rationalité qui la réduit alors à un simple maillon de la chaîne économique. Le temps de l’éducation devient alors pour des agents économiques celui d’apprendre un métier. Comme pour le temps, l’éducation c’est de l’argent.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 21 septembre 2019 09 h 26

    Retrouver le temps de l’intériorité (suite)


    Décriant les affres de l’excès d’attention accordée à la rationalité au détriment de l’affectivité qui fait que le monde déshumanisé se dessèche, Étienne Groleau, dans son livre «L’oubli de la vie. Critique la raison parodique» préfacé par Thomas De Koninck, prône la recherche d’une meilleure harmonie de la raison et de l’affectivité. Pour lui, l’éducation «doit avant tout s’adresser à ce qu’il y a de plus profond en l’humain, c’est-à-dire à l’affectivité.» Une éducation en profondeur qui enrichit l’apprentissage de la technique par la transmission de la culture vise à faire du technicien un maître de son art. «Celui qui fait mécaniquement son métier, en refusant de réfléchir en devient l’esclave.»

    Enfin, pour ceux qui valorisent les différences individuelles et qui s’inquiètent qu’une éducation «modernisée» les élimine, la formation générale prônée par Étienne Groleau, au contraire, les rend possibles. Il cite alors le philosophe Alain pour nous le faire comprendre : «Entre deux hommes qui savent le violon, une différence nouvelle s’est développée, qui est le son propre à chacun. De même chacun aura son escrime; mais il faut qu’ils apprennent la commune escrime. Ces exemples aident à comprendre comment la commune culture fait fleurir les différences.»

    Marc Therrien

  • Johanne Archambault - Abonnée 21 septembre 2019 10 h 35

    Remarquable ! Mais difficile à trouver...

    Madame, votre synthèse permet de mettre des mots sur des impressions et donne réalité à des malaises qui, parce qu’ils sont ressentis individuellement (mais à coup sûr par beaucoup de monde, et pas seulement dans l’enseignement), ne sont pas près de trouver remède: lorsque chacun.e se pense «coupable» de ne pas être à la hauteur, il faut du temps avant que le caractère collectif d’un problème soit reconnu. Pourquoi ne pas reprendre votre texte (en version abrégée!) sur d’autres tribunes? Le Devoir vous doit bien un deuxième essai, et je vous souhaite un touché... ainsi qu’à nous.
    (Vous ayant lue dans le format pdf du journal, j’ai dû fouiller sur le site pour trouver où écrire un commentaire. Ainsi enfoui, votre article n’a guère de chances de figurer parmi les plus lus. Dommage.)

  • Johanne Archambault - Abonnée 21 septembre 2019 10 h 49

    Oups

    Je viens de me rendre compte qu’au contraire de ce que j’ai écrit, ce texte est mis en valeur sur le site du journal, par un grand bandeau... que je ne regarde jamais, le prenant pour une pub.

  • Hermel Cyr - Abonné 21 septembre 2019 16 h 03

    Être libre …

    D’accord en général avec ce texte … bien ficelé.
    Mais la dimension corporatiste du texte me laisse dubitatif. Pourquoi pas étendre le principe de ce savant à la population au complet ? Il me semble que les profs de cégewp ne sont pas les victimes les plus exposées aux pertes de temps dues aux nouvelles technologies. Ils ont assez de temps pour se soustraire à cette « obligation ».
    Quand je vois ces jeunes, attachés à leurs cells, véritables esclaves de leurs messages, quand je vois les piétons centrés sur leurs cells, têtes baissées vers leurs nombrils … je suis fière d’être une personne libre.. pas de cell, pas de Facebook, pas de Tweet, pas de toutes ces breloques qui nous empêchent de vivre et de penser !