Jean-Charles Bonenfant, le réformateur du parlementarisme québécois

Hyperactif, Jean-Charles Bonenfant pose un diagnostic sur les institutions dans ses recherches, conseille les élus sur les réformes à entreprendre à l’Assemblée, en plus de commenter leurs actions dans de nombreuses interventions médiatiques.
Illustration: Tiffet Hyperactif, Jean-Charles Bonenfant pose un diagnostic sur les institutions dans ses recherches, conseille les élus sur les réformes à entreprendre à l’Assemblée, en plus de commenter leurs actions dans de nombreuses interventions médiatiques.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Directeur de la bibliothèque de l’Assemblée nationale, enseignant à l’Université Laval, chercheur, journaliste et chroniqueur, conseiller auprès des élus, Jean-Charles Bonenfant a influencé des générations d’étudiants et de parlementaires, de toutes tendances. Par ses écrits et ses interventions, en public comme en coulisses, il a contribué à une meilleure compréhension de nos institutions ainsi qu’à leur modernisation.

Photo: Courtoisie Patrick Taillon

Bonenfant a éveillé un large public à l’éducation à la citoyenneté, et ce, durant une période charnière, jalonnée par la fin des années Duplessis, par la Révolution tranquille, par le centenaire de la Confédération et par les grandes tentatives de réforme constitutionnelle. À sa façon, il a élaboré une conception québécoise du fédéralisme pendant près de trois décennies de réflexion (1950, 1960 et 1970) en valorisant une approche réaliste, équilibrée et dualiste, tant des personnes que des institutions à l’origine de l’Union de 1867. Mais surtout, il aura été l’artisan de premier plan de plusieurs réformes, notamment celle du droit parlementaire québécois à la fin des années 1960.

«Québéciser » le parlementarisme

Toute sa vie, Bonenfant a contribué à redonner du lustre aux institutions politiques. Ses travaux sur le fonctionnement de la démocratie représentative permettent de prendre la mesure du « réformateur » qu’il pouvait être. C’est également sur ce front que son influence s’est fait le plus sentir. Avec d’autres, il a, en quelque sorte, participé à une « québécisation » du parlementarisme de Westminster.

Photo: Courtoisie Amélie Binette

Au détour de ce mouvement de modernisation que fut la Révolution tranquille, il travaille en arrière-plan au développement d’un parlementarisme distinct de celui pratiqué à Londres ou à Ottawa. Il déplore que l’Assemblée législative soit demeurée « une parfaite réplique, avec ses traits essentiels aussi bien que son folklore », du Parlement de Westminster. Il propose avec succès la suppression des accessoires désuets, dont le tricorne, la toge ou les gants blancs, de manière à mettre fin à ce qu’il appelait la « liturgie parlementaire », c’est-à-dire un cérémonial hérité de l’expérience coloniale britannique et de la forme monarchique des institutions.

Il fait également la promotion de la télédiffusion des débats parlementaires et d’une profonde actualisation des titres des principaux acteurs de la vie parlementaire, dont celui d’orateur, modifié au profit de celui de président de l’Assemblée.

En 1968, l’Assemblée législative de la province de Québec est rebaptisée l’« Assemblée nationale ». Puis, en 1973, son Règlement d’environ 812 articles n’en compte plus que 179. Autant de changements qui ont permis au Québec de moderniser son Parlement et d’y développer ses propres traditions, ses particularités, son vocabulaire et ses symboles.

Bonenfant défend, du même coup, l’accessibilité et la démocratisation des institutions, notamment par la mise en valeur du rôle du Protecteur du citoyen (Ombudsman), par une rédaction législative et réglementaire plus claire, plus lisible et mieux traduite ou, encore, par une centralisation de l’édition et de la diffusion au sein de la fonction publique.

Hyperactif, il cumule les rôles et se livre à un mélange des genres inédit, auquel on peut difficilement imaginer un équivalent aujourd’hui. Dans cet ordre ou dans un autre, il pose un diagnostic sur les institutions dans ses recherches, il conseille les élus sur les réformes à entreprendre dans ses fonctions à l’Assemblée, il commente leurs actions dans ses chroniques et dans ses nombreuses interventions médiatiques, avant d’enseigner le tout à ses étudiants à la Faculté de droit.

Il a servi ces institutions, certes, mais il n’a jamais cherché à les idéaliser, bien au contraire. « Les institutions politiques, met-il en garde, peuvent être de simples et inutiles créations de l’esprit si elles ne s’appuient pas sur des réalités, et leur valeur correspond habituellement aux qualités des hommes qui les animent. »

Ce souci de reconnaître le rôle prédominant des hommes et des femmes politiques dans le fonctionnement des institutions s’explique, chez Bonenfant, par la confiance et par le respect qu’il porte aux mécanismes de la démocratie représentative. Si les juges peuvent aider à imaginer des solutions ou à offrir des pistes de règlement des différends, c’est aux législateurs qu’il convient de choisir, à terme, la voie à adopter : « L’avenir constitutionnel et politique d’un pays ne doit pas dépendre de quelques juges, si savants, si honnêtes soient-ils, mais, en saine démocratie, il doit relever des hommes politiques qui représentent la population. »

L’attachement à l’héritage

Si Bonenfant travaille à moderniser la culture, la procédure, les pratiques démocratiques, il conserve néanmoins l’aménagement fondamental : le parlementarisme. Les réformes plus ambitieuses de type présidentialistes ou, encore, l’insertion de procédés de démocratie directe suscitent chez lui peu d’enthousiasme. Il contribue efficacement à réduire à peau de chagrin la place des institutions monarchiques au Québec, notamment par la substitution du terme « Couronne » à celui d’« État », par l’abolition du Conseil législatif ou par le remplacement du discours du Trône par un discours d’ouverture.

Photo: Louise Leblanc Guy Laforest

Néanmoins, que ce soit par réalisme ou par conviction, il n’est pas de ceux qui militent intensément pour l’abolition de la monarchie. Il écrit : « [L]a meilleure façon de faire disparaître une institution désuète n’est peut-être pas d’adopter une mesure tapageuse qui la détruit, mais d’en parler le plus possible. Les choses ne survivent pas aux mots. »

La figure du Bonenfant progressiste et réformateur coexiste par ailleurs avec un attachement à l’héritage, à l’histoire, au passé. Il est un réformateur pour qui le changement doit avoir pour point de départ une bonne compréhension d’un passé, lequel ne doit pas être idéalisé ou diabolisé. Son action ne s’inscrit ni dans une perspective manichéenne ni dans une quelconque forme de table rase des institutions déjà en place. Il pense l’évolution du système à l’intérieur de celui-ci et, surtout, avec une expérience pratique qui l’amène à donner priorité aux solutions réalistes et équilibrées.

Il le fait avec humanisme et optimisme.

Il assume ses convictions catholiques, et ce, avant, pendant et après la Révolution tranquille. Il s’intéresse aussi à plusieurs figures historiques du conservatisme québécois, notamment Thomas Chapais et, surtout, George-Étienne Cartier, ce réformiste conservateur pour lequel il cache mal son admiration. En début de carrière, il travaille au cabinet du premier ministre Maurice Duplessis dans ce qui sera son seul engagement partisan. Il s’agit alors du premier mandat de l’Union nationale, celui qui suit le règne de Taschereau. Le tout ne durera que quelques années et ne l’empêchera pas de saluer plus tard les décisions rendues par la Cour suprême à l’encontre de certaines actions de Maurice Duplessis.

Nommé à la Bibliothèque lors du retour au pouvoir des libéraux de Godbout en 1939, Bonenfant ne réintégrera jamais ses fonctions politiques lorsque, près d’un an avant la fin de la guerre, l’Union nationale s’installera au pouvoir pour ce qui reste, encore aujourd’hui, le plus long règne au Québec (1944-1960).

Le style Bonenfant

Désireux d’informer, d’accompagner et d’éclairer, Bonenfant a su cultiver un sens de la nuance et de la mesure qui a forgé sa réputation et son influence. Certes, il est conscient de l’importance des élites, mais il aspire surtout à former « une classe moyenne intellectuelle » qui, un peu à son image, aurait des intérêts variés. En 1977, quelques mois avant son décès, il écrit : « [L]a forme moderne essentielle de la charité, c’est de faire connaître aux gens leurs droits. »

Ses fonctions à la bibliothèque du Parlement l’amènent à cultiver son devoir de réserve. Dans cet esprit non partisan, il trouve un ton, une modération, une manière d’établir sinon la « vérité des faits », du moins la vérité d’un homme affranchi des partis et des idéologies.

Peu enclines à une lecture « émotive » ou idéologique de nos institutions, son oeuvre et ses pensées les plus critiques sont tournées vers l’essentiel. Elles ont l’avantage de reposer sur du solide et de viser des problèmes profonds, et donc souvent irrésolus. Ses travaux d’historien des idées et du fédéralisme lui ont, à cet égard, permis de toucher à des sujets brûlants d’actualité, mais avec un recul qui l’éloignait quelque peu des questions partisanes.

Pour tout dire, Bonenfant a toujours su faire preuve de « décentrement », qualité que l’on retrouve fréquemment chez les meilleurs comparatistes et chez les historiens. Combiné à son souci de sincérité, d’intégrité et de véracité, il y a, chez Bonenfant, un ton, un style et une approche qui expliquent en grande partie pourquoi l’oeuvre qu’il a forgée il y a plus ou moins un demi-siècle est encore pertinente aujourd’hui.

Les auteurs sont commissaires de l’exposition Jean-Charles Bonenfant et l’esprit des institutions, présentée à la bibliothèque de l’Université Laval jusqu’au 24 mai 2019.

  Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

8 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 avril 2019 11 h 05

    Un honnête homme


    Son bureau de bibliothécaire au Parlement de Québec était toujours ouvert aux étudiants en droit! Quel puits de connaissance! Tour de force parmi d'autres, il captivait les étudiants en droit durant son cours de droit romain! Je garde un excellent souvenir de cet homme, un honnête homme dans le sens classique du terme. Une ''race'' à peu près disparue au Québec.

    Michel Lebel

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 avril 2019 09 h 54

      Merci pour la "race" des "honnêtes hommes" ...à peu près disparue...Vous n'en manquez pas une...!
      À moins que vous ne fassiez allusion uniquement à "celle" de la magistrature et/ou des barreaux...en général.?
      Le coefficient d'absurdité des "choses" ça vous dit... quelque chose?

    • Michel Lebel - Abonné 7 avril 2019 11 h 27

      @ Nicole D.Sévigny,

      Je vois bien que vous ne comprenez rien à la notion ''d'honnête homme''. Renseignez-vous!

      M.L.

  • Yvon Massicotte - Abonné 6 avril 2019 14 h 26

    Un grand vulgarisateur

    Quel plaisir de lire cet article sur Jean-Charles Bonenfant. Ça faisait des lustres que personne ne le mentionnait plus. Du haut de mes quinze ans en 1957, il a été pour moi le vulgarisateur par excellence de la science politique et du parlementarisme à la britannique. C'est de lui que vint ma compréhension de l'importance des rôles respectifs du judiciaire du législatif et de l'exécutif.

    Je m'abreuvais à ces explications et j'y trouvais le même bonheur qu'à écouter Fenand Seguin dans la «Science en pantoufes».

    Je suis totalement d'accord avec le commentaire de M. Lebel. Il représente un type d'intellectuel que l'on ne retrouve plus au Québec.

  • Jean Roy - Abonné 7 avril 2019 10 h 09

    Méconnaître le nom d’un lieu de connaissance

    Je fréquentais le pavillon de la Bibliothèque, lorsqu’il a été rebaptisé pavillon Jean-Charles-bonenfant... et je me rends compte, ce matin, combien je connaissais peu le personnage! Merci aux auteurs d’avoir un brin éclairé le trou noir de mon ignorance...

  • Claude Poulin - Inscrit 7 avril 2019 11 h 58

    Nostalgie


    Voilà un texte qui témoigne d'une époque qui méritait d'être évoquée et qui, pour certains, éveille des souvenirs nostalgiques. En effet, Jean-Charles Bonenfant appartient à cette grande famille des grands éclaireurs du domaine des Sciences Humaines à l'UL. Celà se passaiit dans les rustiques locaux du Séminaire de Québec, rue de l'Université, là où poignée d'étudiants du département d'Histoire pouvaient suivre les cours de Jean-Charles Bonenfant (Les institutions politiques canadiennes), ceux de l'historien, Marcel Trudel, du géographe, Louis Hamelin; sans compter la présence de célèbres maîtres historiens français invités: tels que André Latreille, Robert Mandrou. Autant de spécialistes dans leur discipline que nous pouvions écouter et, quel prévilège, librement fréquenter après les cours du fait de notre petit nombre. Merci aux auteurs pour ce précieux récit.

    • Jean Roy - Abonné 7 avril 2019 14 h 19

      Il s’agit bien de Louis-Edmond Hamelin, à ne pas confondre, naturellement, avec Louis, le romancier et chroniqueur, cet autre amoureux de nos espaces nordiques... mais comme je suis encore une petite jeunesse, je ne saurait dire si Louis-Edmond se faisait appeler Louis-tout-court dans ce temps-là!

    • Claude Poulin - Inscrit 7 avril 2019 22 h 56

      Monsieur Roy, vous avez raison, il s'agit bien du géographe, Louis-Edmond Hamelin.