La force du mouvement antivaccins et de la médecine parallèle

Selon Karl E. Weick, un individu qui se heurte à une anomalie dans son environnement agit d’abord, puis essaie de comprendre s’il a bien agi. Les réponses jugées adéquates construisent graduellement des schèmes d’action et des identités qui leur sont associées.
Illustration: Tiffet Selon Karl E. Weick, un individu qui se heurte à une anomalie dans son environnement agit d’abord, puis essaie de comprendre s’il a bien agi. Les réponses jugées adéquates construisent graduellement des schèmes d’action et des identités qui leur sont associées.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le mouvement antivaccins, qui a contribué à diminuer les taux de vaccination et a permis la résurgence de maladies contagieuses telles que la rougeole ou la coqueluche, inquiète de plus en plus. L’ampleur du phénomène est telle que l’Organisation mondiale de la santé considère que cette réticence quant à la vaccination constitue l’une des dix plus grandes menaces à la santé publique actuellement dans le monde.

Photo: Guillaume D. Cyr Joëlle Basque

Cette situation n’est pas sans rappeler d’autres communautés de gens qui croient fermement à des solutions relativement aux enjeux de santé tout en étant imperméables aux avis scientifiques, comme dans le cas des promoteurs d’injections de vitamine C pour soulager les symptômes de la chimiothérapie. La situation vécue par le pharmacien Olivier Bernard, mieux connu sous le pseudonyme de Pharmachien, qui a été l’objet de harcèlement à la suite de ses prises de position sur le sujet, a récemment projeté à l’avant-scène la difficulté de faire de la vulgarisation scientifique sur certains enjeux de santé. Ces deux cas soulèvent une question importante : pourquoi certains groupes entretiennent-ils certaines croyances en matière de santé avec une telle intensité, quitte à discréditer le travail des scientifiques malgré l’abondance d’informations fiables et crédibles sur ces sujets ?

Le débat public actuel met au banc des accusés les réseaux sociaux, où circulent des informations trompeuses sur lesquelles se basent ces communautés pour enrichir leurs croyances. Ainsi, on continue de considérer que ces groupes font tout simplement « erreur », comme s’il suffisait qu’ils aient de « vraies » informations pour changer d’attitude.

Plus qu’une question de vérité

Le psychologue social Karl E. Weick propose une théorie du sensemaking, ou construction du sens, qu’il définit comme « le développement rétrospectif et continu d’images plausibles qui rationalisent ce que les gens font », comme il l’écrit dans son ouvrage Organizing and the Process of Sensemaking, cosigné avec David Obstfeld et Kathleen M. Sutcliffe. La notion de sensemaking permet une lecture plus riche de la manière dont les gens comprennent collectivement la réalité.

Pour Weick, la construction du sens n’est pas qu’une question de vérité et d’éducation. C’est un phénomène profondément identitaire, social et lié à la manière dont les gens agissent ensemble et comprennent rétroactivement leurs actions. Une meilleure compréhension de la façon dont des groupes de personnes construisent le sens permettrait d’intervenir plus efficacement auprès de ces communautés au lieu de les accuser d’ignorance ou de blâmer les réseaux sociaux.

Photo: Guillaume D. Cyr Nicolas Bencherki

Pour Weick, le sens ne se construit pas dans l’intimité du cerveau d’un individu, qui évalue plus ou moins rationnellement les informations à sa disposition pour prendre une décision et agir conséquemment. Il s’agit plutôt d’un processus social par lequel un groupe, qui se heurte à une anomalie dans son environnement, tente différentes réponses, sélectionne une de ces réponses qui semble avoir du succès et l’intègre dans son savoir collectif pour la mobiliser de nouveau devant une anomalie similaire. Ainsi, une situation routinière appellera la mobilisation d’un savoir déjà éprouvé, tandis qu’une situation ambiguë appellera une recherche active d’indices sur lesquels se baser pour tenter des réponses et sélectionner celle qui est appropriée.

Ainsi, la construction du sens est essentiellement rétroactive. Contre l’idée que les gens comprennent d’abord et agissent ensuite, Weick suggère qu’on évalue l’adéquation de nos réactions aux éléments de l’environnement qui ont induit ces agissements. Autrement dit, on agit d’abord, puis on essaie de comprendre si on a bien agi.

Les réponses qui sont jugées adéquates se sédimentent et construisent graduellement des schèmes d’action et des identités qui leur sont associées. Par exemple, un enseignant qui parvient à calmer ses étudiants en agissant avec autorité continuera à utiliser cette façon d’intervenir, ce qui le confortera dans son image d’enseignant compétent. Lui demander d’agir autrement, par exemple en proposant une autre méthode pédagogique, remettrait en cause ses schèmes d’action, mais aussi son identité.

La construction du sens a aussi une dimension profondément sociale, car les schèmes d’action ne résident pas seulement dans la mémoire de chaque individu, mais ils sont partagés dans les interactions professionnelles, amicales et familiales. L’adéquation de la réponse à la situation vécue provient du renforcement offert par les pairs, comme dans l’exemple de l’enseignant qui tente de calmer sa classe : la réponse des élèves et les félicitations de ses collègues lui indiquent que sa stratégie est appropriée.

Heurté dans son identité

Dans le cas du mouvement antivaccins, le schème d’action de la mère prévoyante qui se renseigne sur tout ce qui concerne le bien-être de son enfant avant d’acheter le meilleur siège d’auto ou d’introduire des solides dans sa diète, par exemple, est fortement valorisé et renforcé dans les groupes de mamans sur Internet et ailleurs.

L’identité du « bon parent » est fortement liée à ce schème d’action attentif et dévoué. Celui-ci entre en contradiction avec celui attendu par le système de santé, soit de faire confiance aux médecins et de se plier à une exigence (faire vacciner ses enfants) dont les gens n’ont pas d’expérience de première main à laquelle se fier. En effet, l’efficacité des vaccins peut apparaître abstraite pour la génération de parents actuels, qui n’ont jamais eux-mêmes connu de cas de maladies telles que la coqueluche ou la rougeole.

Ceci engendre une ambiguïté importante : faut-il croire sur parole les recommandations des médecins et les études scientifiques incompréhensibles, ou plutôt se fier à son expérience personnelle et à celle de sa famille et de ses pairs (en l’occurrence d’autres parents consciencieux) ? Cette ambiguïté déclenche une recherche d’indices, qui respecte le schème d’action principal de la mère prévoyante. Elle mène sa propre enquête et recueille les témoignages de sa famille (ex. : les vaccins sont inefficaces, car mon cousin a été vacciné et a tout de même été malade) et de ses pairs (ex. : cette mère en Iowa témoigne que son enfant a développé l’autisme après avoir été vacciné). Le cas récent de la blogueuse Angela Price, qui vantait un calendrier de vaccination alternatif, reflète tout à fait ce schème d’action basé sur le parent prévoyant, qui se valorise dans le fait de se renseigner avant de prendre une décision pour ses enfants.

Toutefois, la capacité même de déterminer ce qui constitue un indice valable est fondée sur l’identité et le schème d’action qui ont toujours été valorisés. Accepter un indice à contre-courant de ce schème sera difficile.

Ainsi, une étude récente faite sur 660 000 enfants danois, qui démontrait que les enfants vaccinés ont moins de risques d’obtenir un diagnostic d’autisme que les enfants non vaccinés, a été largement dénigrée et invalidée par les communautés antivaccins, car elle contredit leur « enquête » basée sur leur expérience et sur celle de leurs familles et amis et suppose d’abdiquer sa « prudence » et de s’en remettre aux médecins. À l’inverse, leur identité de parent prévoyant est réconfortée par des « études » qui valident leur méfiance, comme celle liant les vaccins à l’autisme, pourtant largement discréditée par la communauté scientifique et désavouée par la revue scientifique qui l’avait publiée.

Autonomisation

Dans le cas des injections de vitamines C, l’identité qui guide la construction du sens est celle de « la patiente qui prend en main son traitement », pour ce qui est de l’initiatrice de la pétition. Pour ses partisans, il s’agit du citoyen solidaire et plein de compassion à l’endroit des gens atteints du cancer. Les schèmes d’action associés sont de militer pour l’accès aux traitements qui soulagent les symptômes de cancer. La cause de la lutte contre le cancer étant largement publicisée et valorisée, l’implication de la famille et des amis est encouragée, et ces éléments participent à l’autonomisation (empowerment) des patients par rapport à leur cheminement dans la maladie.

Ainsi, en ce qui a trait à la sélection d’indices, le témoignage de Nathalie Prud’homme et celui d’autres victimes du cancer qui prennent en main leur traitement seront privilégiés comme preuves du bienfait de cette thérapie et seront préférés aux avis de professionnels de la santé qui doutent de l’efficacité des injections de vitamine C. On verra ces remises en question comme des trahisons à l’égard des patients et un manque de compassion envers leurs souffrances. De plus, l’appui du député Youri Chassin à une pétition qui a accumulé des dizaines de milliers de signatures servira de caution sociale à ce schème d’action et à une validation de l’identité de citoyen compatissant et solidaire envers les malades.

On comprend ainsi l’intensité de certaines réactions, parfois agressives, car en remettant en question la validité des expériences à la lumière des savoirs scientifiques, on ne fait pas que remettre en cause des faits erronés, mais également des identités et des communautés qui s’appuient sur des années de renforcement mutuel.

La théorie de la construction du sens peut aussi expliquer les croyances telles que les bienfaits de l’homéopathie et de la diète cétogène, ou encore certaines théories du complot. Confronter les gens à leurs convictions en leur opposant des vérités scientifiques ne fait que renforcer leurs schèmes d’action et devient contre-productif. Toute stratégie visant à discuter avec ces communautés devra tenir compte de leur identité et de leurs expériences afin de les amener à intégrer à celles-ci des connaissances scientifiques valides.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

14 commentaires
  • Christian Desmarais - Abonné 30 mars 2019 08 h 06

    Point de vue sur le contexte et la satire

    Je ne crois pas qu'on puisse aborder cette question sans parler du contexte de soin actuel (bien que ça ne se limite pas à ça) et il ne m'apparaît pas surprenant que des gens se tourne vers des soins alternatifs actuellement quand les soins médicaux sont activement détruits par les politiques actuelles. De plus, des méthodes de vulgarisation telles que celle utilisée par M. Bernard comporte selon moi un risque élevé de polarisation. L'humour satirique peut facilement être perçu comme méprisant et condescendant ce qui ne va pas avec l'intention générale de "protéger les vulnérables". En effet, si on tente de soulever le ridicule de pratiques de soins non démontrées, on soulève aussi le ridicule des gens malades qui se tournent vers ces actions. Invalider quelqu'un et prétendre qu'on tente de le protéger des "discours erronés", voilà une dynamique qui remonte à loin dans le monde occidental, dont nous sommes tous susceptibles de reproduire et qu'il est important de corriger. Tenter de comprendre des motivations qui nous sont étrangères m'apparaît la première étape pour ouvrir un dialogue et espérer concilier des points de vue différents.

    • Michel Belley - Abonné 30 mars 2019 13 h 58

      L'Humour satirique d'olivier Bernard, le Pharmachien, permet d'avoir une émission télévisée regardée par des milliers de téléspectateurs. Même les jeunes collégiens le connaissent.
      L'approche plus terre à terre des vulgarisateurs scientifiques ne passe pas autant et est jugée inintéressante par une grande partie de la population. L'humour, par contre, permet de les rejoindre.

      Félicitons donc le Pharmachien pour son excellent travail.

    • Delphine Malempre - Abonné 31 mars 2019 16 h 42

      Je suis vraiment d'accord. Le pharmacien, à cause de son style, favorise le déplacement du débat, attisant les réactions extrêmes. Cela n'excuse pas les comportements inadéquats mais cela place la conversation sur un niveau différent qu'un simple débat scientifique. Ça devient personnel. Mais, je trouve qu'il fait un travail intéressant mais il devrait se calmer sur l'attitude et la dérision.

  • Robert Bernier - Abonné 30 mars 2019 08 h 51

    Du pur John Dewey

    Par ce passage "Ainsi, la construction du sens est essentiellement rétroactive. Contre l’idée que les gens comprennent d’abord et agissent ensuite, Weick suggère qu’on évalue l’adéquation de nos réactions aux éléments de l’environnement qui ont induit ces agissements. Autrement dit, on agit d’abord, puis on essaie de comprendre si on a bien agi.", la pensée de M. Weick se rattache directement à celle du philosophe pragmatiste américain John Dewey pour lequel toutte pensée était d'abord hypothèse. Hypothèse scientifique puisque possible à vérifier, donc faillible.

  • Marc Therrien - Abonné 30 mars 2019 09 h 29

    C'est la faute au constructivisme


    La théorie de la construction du sens s’inscrit dans la perspective plus large du constructivisme qui, en épistémologie, consiste en cette approche de la connaissance qui repose sur l’idée que notre image de la réalité ou les notions structurant cette image, sont le produit de l'esprit humain en interaction avec cette réalité, et non le reflet exact de la réalité elle-même. Elle est issue de Kant qui pensait que la connaissance des phénomènes résulte d’une construction du sujet.

    Dans la lignée du constructivisme social, il y a eu aussi Paul Watzlawick et ses collaborateurs de l’École de Palo Alto. Ils ont démontré expérimentalement qu’une fois notre esprit emporté par une explication séduisante, une information la contredisant, loin d’engendrer une correction, provoquera une élaboration de l’explication. Ce qui signifie que l’explication devient « autovalidante » : une hypothèse ne pouvant être réfutée. C’est ce qui distingue la pseudo-science de la science depuis que Karl Popper a montré que la réfutabilité est la condition sine qua non de l’explication scientifique.

    Par ailleurs, paradoxalement, s’il y a un phénomène qui a été étudié scientifiquement qui tend à démontrer que croire peut apporter un soulagement et qui a contribué au développement des pseudosciences et traitements médicaux alternatifs, c’est l’effet placebo. Il est cette «pilule de sucre» non réputée pour avoir un effet spécifique sur la santé qui peut quand même avoir un effet curatif provenant de la confiance du client qu’il guérira. C’est l’attente que le patient a du médicament qu’il prend qui va en influencer les effets, et pas uniquement l’actif contenu dedans. On se sert du placebo dans les expériences visant à tester l’efficacité des médicaments à traiter réellement les problèmes de santé pour lesquels on les crée. Ainsi, l’effet placebo se mesure en soustrayant l’effet spécifique du médicament à l’effet thérapeutique global ressenti par le patient.

    Marc Therrien

  • Marc O. Rainville - Abonné 30 mars 2019 09 h 32

    Propagande pharmaceutique

    « Le mouvement antivaccins, qui a contribué à diminuer les taux de vaccination et a permis la résurgence de maladies contagieuses telles que la rougeole ou la coqueluche, inquiète de plus en plus. » Les seuls que ça inquiètent, ce sont les lobbys pharmaceutiques et leurs laquais. Franchement, la résurgence de la rougeole et de la coqueluche ! Mon fils n’a été vacciné qu’une fois, à l’âge de seize ans, à l’occasion d’un voyage dans le Sud avec son collège. Quand il faisait de la fièvre bébé, je lui donnais des comprimés homéopathiques. Si un cas de rougeole, de picotte ou de coqueluche se déclarait dans le voisinage, on faisait la queue chez le petit malade pour que notre enfant l’attrape lui aussi. Une semaine d’inconfort et ton enfant est immunisé naturellement pour la vie. Les prescriptions d’antibiotiques pour une otite allaient aux panier. Il y a des remèdes à base de miel et d’ail qui combattent efficacement ces maux d’oreilles bénins.
    De nos jours, l’offre vaccinale explose. La qualité des procédés de fabrication diminue. On fait des profits pharamineux en empoisonnant les populations.
    Une partie des bénéfices sert à faire rouler la machine à propagande.

    • Michel Belley - Abonné 30 mars 2019 13 h 52

      Quand il y aura résurgence de la poliomyélite, et que votre enfant ou celui d'un autre antivax sera handicapé ou paralysé, vous changerez d'avis.
      Présentement, la vaccination est victime de son succès! Si on avait autant de maladies qu'il y a 50 ans, on ferait la queue pour vacciner.

  • Marc O. Rainville - Abonné 30 mars 2019 09 h 32

    Propagande pharmaceutique

    « Le mouvement antivaccins, qui a contribué à diminuer les taux de vaccination et a permis la résurgence de maladies contagieuses telles que la rougeole ou la coqueluche, inquiète de plus en plus. » Les seuls que ça inquiètent, ce sont les lobbys pharmaceutiques et leurs laquais. Franchement, la résurgence de la rougeole et de la coqueluche ! Mon fils n’a été vacciné qu’une fois, à l’âge de seize ans, à l’occasion d’un voyage dans le Sud avec son collège. Quand il faisait de la fièvre bébé, je lui donnais des comprimés homéopathiques. Si un cas de rougeole, de picotte ou de coqueluche se déclarait dans le voisinage, on faisait la queue chez le petit malade pour que notre enfant l’attrape lui aussi. Une semaine d’inconfort et ton enfant est immunisé naturellement pour la vie. Les prescriptions d’antibiotiques pour une otite allaient aux panier. Il y a des remèdes à base de miel et d’ail qui combattent efficacement ces maux d’oreilles bénins.
    De nos jours, l’offre vaccinale explose. La qualité des procédés de fabrication diminue. On fait des profits pharamineux en empoisonnant les populations.
    Une partie des bénéfices sert à faire rouler la machine à propagande.