L’heure est à la défense d’une presse libre

Dans un article paru en juillet 1814, Charles Comte explique pourquoi l’indépendance de la presse s’avère nécessaire pour éviter que les institutions représentatives glissent à la longue dans le despotisme.
Illustration: Tiffet Dans un article paru en juillet 1814, Charles Comte explique pourquoi l’indépendance de la presse s’avère nécessaire pour éviter que les institutions représentatives glissent à la longue dans le despotisme.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le 25 octobre dernier, alors que les États-Unis étaient secoués par la découverte d’une vague de colis explosifs envoyés principalement à des personnalités démocrates, le président Donald Trump accusait les médias d’avoir contribué à causer la « colère » qui plane sur le pays, leur imputant ainsi de façon à peine voilée une grande part de responsabilité dans l’affaire. Venant de lui, la remarque n’a pas vraiment de quoi surprendre.

Irrité par la couverture médiatique de son mandat, le président américain ne cesse de jeter le discrédit sur le journalisme et en fait un véritable pilier de sa stratégie de communication. Selon lui, la presse américaine, muée en parti d’opposition, fabrique délibérément de fausses nouvelles (fake news) afin de lui nuire politiquement. En réaction à ces propos, les médias se sont progressivement lancés dans une campagne afin d’expliquer leur rôle en démocratie et de rappeler la rigueur de leurs méthodes. « Journalists are not the enemy », titrait le 16 août dernier l’équipe éditoriale du Boston Globe, prenant la tête d’une action concertée regroupant près de 350 journaux américains.

Simon Pelletier

Pour celui qui s’intéresse à l’histoire des médias, cette campagne en rappelle une autre, qui marque le destin de la France du XIXe siècle. Jusqu’en 1881, malgré leurs promesses de rendre la presse libre, les différents régimes qui forgent le sort du pays la soumettent à un ensemble de mesures très strictes garantissant sa mise sous tutelle. Cependant, les bouleversements politiques qui ponctuent tout le siècle permettent à de nombreuses reprises aux journaux de s’émanciper momentanément. Pendant ces interstices de liberté, l’indépendance de la presse à l’égard du pouvoir se voit défendue par un déluge d’articles, de pamphlets et de publications de tous types.

L’un des instigateurs de cette longue campagne médiatique fut l’avocat, journaliste et homme politique Charles Comte (1782-1837), qui fonda, avec son ami Charles Dunoyer, les journaux Le Censeur (1814-1815) et Le Censeur européen (1817-1820). Qui se familiarise avec ses idées est saisi par l’acuité avec laquelle il pressent le rôle politique qui allait devenir celui de la presse dans nos sociétés (ou du moins celui qu’elle joue dans le meilleur des cas). Adapter à notre temps quelques-unes de ces idées, c’est se rappeler les raisons qui étayent les prétentions actuelles de la presse américaine et qui justifient la nécessité de poursuivre le combat.

Censure des journaux par le pouvoir

Dans un long article paru en juillet 1814 et intitulé « Lettre au ministre de l’Intérieur sur la liberté de la presse, considérée dans ses rapports avec la liberté civile et politique », Charles Comte explique pourquoi l’indépendance de la presse s’avère nécessaire pour éviter que les institutions représentatives ne glissent à la longue dans le despotisme.

En démocratie représentative, les gouvernements sont soumis à une série de garde-fous ayant pour objectif d’exercer un contrôle sur la rédaction et l’exécution des lois. En d’autres mots, les chambres (l’Assemblée nationale et le Sénat) examinent, amendent, approuvent ou rejettent les projets de loi du gouvernement ; elles critiquent sa gestion des ministères, dénoncent certains de ses décrets, etc. Pour jouer leur rôle légitime de contrepoids, les chambres — et dans celles-ci l’opposition en particulier — ont besoin de faire connaître publiquement leurs protestations afin d’influer sur l’opinion publique. Or, lorsque la presse se trouve directement ou indirectement placée sous l’influence du gouvernement, cette possibilité disparaît, et son travail s’avère inutile. La presse devient alors une tribune où le gouvernement peut faire diffamer tout adversaire politique influent sans que ce dernier ait la faculté de répondre. En faisant perdre à cet adversaire la faveur du public, on l’écarte sans violence de la vie politique. Dans des circonstances exceptionnelles, on peut même pousser cette logique à l’extrême : la découverte simulée d’un complot peut préparer l’opinion à accueillir sans trop de remous la dissolution de chambres indociles. « La liberté de la presse, juge ainsi Comte, est donc aussi nécessaire à notre existence politique que l’air est nécessaire à la vie. »

En d’autres mots, sans la liberté de la presse, les contre-pouvoirs prévus par les constitutions deviennent de simples simulacres. Il en va de même des droits de la personne, qui peuvent être soumis aux caprices de ceux qui disposent dans l’État d’une forme quelconque d’autorité. L’existence et la solidité de ces droits, en effet, sont intimement liées à la faculté de réclamer publiquement leur respect et de dénoncer leur violation.

Censure du pouvoir par les journaux

Selon Comte, ce n’est donc pas aux agents du pouvoir d’exercer une censure sur les journaux, mais bien aux journaux d’exercer une censure sur les hommes politiques — d’où le nom de son journal : Le Censeur. Mais signalons que le sens du mot « censure » est ici quelque peu différent de celui de son acception courante. Il signifie « jugement », « évaluation » ou encore « critique ».

Une presse indépendante met chaque homme politique sous les yeux de la société entière, si bien qu’il sent quotidiennement que ses actions sont scrutées à la loupe, puis jugées non pour ce qu’il en dit lui-même, mais telles qu’elles apparaissent à un observateur perspicace. Elle attire ainsi l’oeil du public sur tout écart des élus par rapport aux lois qu’ils ont votées au nom de tous, par rapport aux promesses qu’ils ont faites aux citoyens ou même par rapport aux moeurs de la société. La pression induite chez les élus par la nécessité d’acquérir et de conserver la faveur du public les pousse à démontrer qu’ils partagent les préoccupations de leurs électeurs et à se comporter de telle sorte que les citoyens reconnaissent chez eux leurs opinions et préoccupations.

Lorsqu’elle joue correctement son rôle, et qu’elle censure la vie politique, la presse montre également à chaque citoyen que son existence individuelle est liée au sort de la société dans son ensemble. Contre l’indifférence et le repli sur soi, qui favorise le pouvoir arbitraire, la presse oppose une « existence publique ». Elle invite ses lecteurs à se préoccuper de l’intérêt commun et à contribuer à la formation d’une opinion publique capable d’influer sur les décisions politiques.

La presse indépendante a donc son rôle à jouer dans le jeu des institutions représentatives : elle y augmente l’autorité des lois et le poids réel de la société en dehors des périodes électorales. Par ailleurs, sans ce regard indépendant, le processus électoral lui-même perdrait tout son sens. Dépourvu d’une pierre de touche pour départager le vrai du faux et sur la base de discours partiels et partiaux sur la réalité, comment espérer voter de manière avisée ? Prétendre que les élections peuvent seules assurer la représentativité des institutions revient à affirmer que les citoyens sont « bien éclairés sur le choix qu’ils doivent faire de leurs représentants » quand ils n’apprennent ce qui se passe « que par l’organe de ceux qui se croient toujours intéressés à les tromper ».

Une lutte à poursuivre

En résumé, les écrits de Comte justifient une expression que d’innombrables journalistes américains martèlent aujourd’hui : la presse libre est le chien de garde (watchdog) de la démocratie. Chercher à nuire à son indépendance, c’est chercher à arracher la digue qui empêche le pouvoir du chef de l’État de devenir absolu.

Certes, on ne doit pas idéaliser la presse pour autant. Souvent, elle n’est pas à la hauteur de son rôle et ne sait être ce qu’elle doit pourtant être. Depuis quelques années surtout, de multiples bouleversements sociaux et économiques ont rendu sa tâche beaucoup plus difficile. Or, si la presse, malgré ses travers, joue un rôle crucial en démocratie, l’heure est grave pour nos voisins du sud puisque leurs médias traversent une crise de confiance majeure. Selon les résultats d’un sondage Ipsos publié par le Boston Globe le 16 août dernier, 43 % des électeurs républicains et 26 % des Américains considèrent que le président devrait avoir le pouvoir de fermer un média qui se serait « mal comporté ».

Si les attaques verbales de Donald Trump contre la presse ont peu de chances de la priver de son indépendance, elles semblent néanmoins capables de dissoudre la confiance que beaucoup d’Américains lui portent. Détruire cette confiance, c’est casser le fil qu’ils peuvent suivre pour se référer à un monde objectif commun, où les opinions sont forgées à partir des faits ; c’est isoler chacun dans ce qu’il pense déjà de la réalité et l’inciter à décider des faits à partir de ses opinions. Autrement dit, en assimilant la critique indépendante de la presse à une opposition de type politique, Trump ne peut espérer museler les journalistes qui refusent d’applaudir à ses décisions, mais il fait en sorte que sa base électorale cesse de leur prêter l’oreille. Ainsi, même sans exercer de censure sur la presse, il peut espérer se soustraire à la censure de la presse.

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.

5 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 10 novembre 2018 07 h 54

    Partie I: De l'esprit du soupçon par la raison


    Demeurer unis dans le conflit est parfois une bonne façon de rester en relation pour des personnes qui ont mutuellement besoin les unes des autres pour assurer leur raison d’exister. Les politiciens et les médias ne peuvent se passer les uns des autres et leur tango passionné donne parfois un bon spectacle. À mesure que les situations gagnent en complexité, il est beaucoup plus facile et tentant de suivre le cours des émotions que de se forcer à réfléchir pour mieux comprendre. Il est juste et bon de considérer que le journalisme est une des professions dites du soupçon qui consiste à enquêter pour débusquer, dévoiler, démasquer tout ce qui a intérêt à rester caché. On peut donc s’attendre à ce qu’en présence de Donald Trump l’esprit soupçonneux loyal à Freud, un des philosophes du soupçon, par habitude et par réflexe, cherche à prouver qu’il faut s’en méfier même quand il présente de bonnes intentions.

    Trump, un être en apparence beaucoup plus émotif que rationnel, semble prendre un vilain plaisir à vouloir être le maître des médias plutôt que leur esclave. En retour, on peut se demander si ceux-ci seraient capables de se passer de lui pour continuer à faire de bonnes affaires ou encore, de se sevrer de ce doux poison qu’il leur fournit quotidiennement. De quoi pourraient-ils bien parler d’autre advenant un vide événementiel? Trump démontre qu’il maîtrise très bien la pragmatique de la communication et qu’il peut jouer avec les paradoxes qui la composent pour tendre des pièges et créer de la confusion. Il s’amuse, entre autres, à créer des impasses paranoïdes, c’est-à-dire des situations où une hypothèse est aussi bien justifiée par une preuve que par une réfutation.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 10 novembre 2018 07 h 58

    Partie II: De la contagion de la méfiance


    On peut s’inquiéter du fait que Donald Trump abuse du doute afin de semer la suspicion dans les esprits. Cette stratégie consiste à créer fréquemment des situations permettant de démontrer qu’il est impossible de prouver définitivement que quelque chose n’existe pas, mais aussi, en l’occurrence avec les sources journalistiques dont on assure l’anonymat, en son corollaire inversé qui est de nier la vérité venant d’une source invisible et anonyme. Comment prouver que ce qu’on ne voit pas, mais qui existe, est vrai et non pas une simple invention du colporteur? Ainsi, dans le monde incertain et imprévisible de la réalité intersubjective construite et partagée à plusieurs, tout devient une question de confiance ou de méfiance. Et s’il nous est vraiment impossible de s’abstenir de juger, avec la raison ou en son absence, on prend alors parti avec l’émotion. Et quand on sait que la gamme des émotions primaires instinctives se compose de la peur, de la colère, du dégoût, de la tristesse, de la surprise et de la joie, on réalise que le registre des émotions négatives est plus large que celui des émotions positives et qu’un tribun démagogue comme Trump, avec la complicité des médias de masse qu’il instrumente pour en faire son jouet, peut facilement accélérer la contagion des passions tristes dans la foule de ses admirateurs et détracteurs.

    Marc Therrien

  • Doreen McCaughry - Abonné 10 novembre 2018 08 h 07

    Attention! Abysse devant.

    Excellent article ... que les partisans de Trump ne liront jamais, hélas!

  • Sophie Beauchemin - Abonné 10 novembre 2018 09 h 52

    La presse libre et indépendante ?

    Je me demande ce que penserait Comte du caractère libre et indépendant de la presse d'aujourd'hui, souvent placée sous le contrôle de grands groupes dont l'idéologie politique teinte directement ses lignes éditoriales ? Une question à creuser dans un prochain Devoir de philo !

  • Raynald Blais - Abonné 11 novembre 2018 05 h 06

    Philosophie des médias

    En acceptant que la philosophie soit une science théorique jonglant avec des concepts intemporels, la démonstration de M. Simon Pelletier semble irréfutable. En s’appuyant sur ce que sont théoriquement les journaux et sur une morale anhistorique, la liberté de presse est de toute évidence une vérité fondamentale et universelle.
    Pourtant, la philosophie doit être la science des sciences et qui plus est matérialiste. Elle doit s’interroger sur la liberté et la censure des médias tout au long de l’histoire cherchant dans leur pratique les forces qui les ont portées ou suspendues. La philosophie ne peut répondre uniquement à la question “comment la presse démocratise la société” si pour cela, elle doit ignorer les fois où cette liberté a servi à renverser un gouvernement démocratique. Il n’y a pas que les progressistes qui s’en sont servi de cette liberté. Les conglomérats qui possèdent des secteurs médiatiques importants dans le monde n'hésitent pas à provoquer l’insurrection là où leurs intérêts économiques sont menacés.
    Quant au cas précis soulevé par M. Pelletier, Charles Comte militait contre la Restauration, pour les idées libérales d’une classe progressiste de l’époque, la bourgeoisie. La liberté de presse était, à ce moment, désirable pour le progrès de la France.