Dioxines, furannes et BPC au menu des chevreuils

Source: Éditeur officiel du Québec
Photo: Source: Éditeur officiel du Québec

En général, les gouvernements exigent un suivi environnemental des projets industriels en examinant l'évolution de leurs rejets dans l'eau, le sol et l'air. Des écologistes, citoyens et chercheurs viennent de démontrer qu'un suivi des contaminants sur des animaux permet de voir beaucoup plus clairement l'infiltration et l'accumulation des toxiques dans la chaîne alimentaire. Un modèle à généraliser, disent les chercheurs.

Une étude inédite réalisée par des chercheurs de l'Université d'Ottawa démontre que le taux d'organochlorés, y compris des dioxines, des furannes et des BPC, a augmenté de trois à quatre fois dans la chair des cerfs de Virginie abattus à la chasse dans un rayon de cinq kilomètres de l'usine Magnola, aujourd'hui fermée.

Ces résultats, qui n'indiquent pas que la santé des chasseurs-consommateurs ait été mise en péril, sont cependant d'autant plus spectaculaires que cette augmentation de contaminants aussi dangereux et aussi persistants a été constatée après seulement deux ans d'exploitation de l'usine, dont le taux de fonctionnement s'était limité à l'époque entre 16 et 43 % de sa capacité maximale en raison de problèmes de rodage.

Cette étude, lancée à l'initiative du groupe environnemental SVP et de la Coalition pour un Magnola propre, a été réalisée par Cecilia Tolley, une candidate à la maîtrise, et par son professeur, Jules Blais, du département de biologie de l'Université d'Ottawa. Les tests, a expliqué hier M. Blais au Devoir, ont été effectués par les laboratoires d'Environnement Canada.

L'intérêt majeur de cette étude réside dans le fait qu'elle permet de comparer la situation des cerfs de Virginie — nos «chevreuils» en langage populaire — avant la construction de l'usine, soit ceux qui ont été abattus localement à l'automne 1999, avec ceux abattus par la suite. Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avait avisé Québec des impacts potentiels sur la santé publique des éventuels rejets de l'usine.

Si on ne tient aucunement compte de la distance à laquelle vivaient les chevreuils abattus autour de l'usine Magnola, située dans la région d'Asbestos et de Danville, les concentrations d'organochlorés des cerfs de cette région a augmenté en moyenne de deux fois environ, expliquait hier le biologiste Blais. Mais si on se restreint aux concentrations moyennes relevées aux abords de l'usine, soit dans un rayon de cinq kilomètres, les concentrations de dioxines, furannes, BPC et chlorobenzènes ont augmenté «de trois à quatre fois» en deux ans, ont découvert les chercheurs.

Ce phénomène est d'autant plus intéressant sur le plan scientifique, explique-t-on, que les photos ou les instantanés que les gouvernements prennent par des prélèvements dans les rejets atmosphériques ou aquatiques d'une usine de cette ampleur ne sont pas toujours éloquents parce qu'ils portent sur des concentrations infimes, parfois indécelables. L'intérêt de suivre les animaux qui vivent autour d'une telle usine réside dans le fait qu'ils mangent les plantes sur lesquelles les contaminants s'abattent en quantités infimes et que le phénomène de la bioaccumulation met en relief l'effet cumulatif de concentrations infimes, parfois indécelables mais réelles.

«Il faudrait toujours exiger un portrait de ce genre avant la construction d'équipements industriels majeurs, a expliqué Jules Blais, car les résultats qu'on obtient peuvent alors être attribués à la nouvelle usine, ce qu'on ne peut pas faire quand on n'a pas le portrait de la situation antérieure à la construction. Des études de ce genre font aussi apparaître plus clairement les effets à long terme de la présence de contaminants et les risques pour la population.»

Par exemple, a précisé le professeur de biologie, le taux le plus élevé d'organochlorés relevé dans un cerf aurait néanmoins autorisé qu'on en mange trois fois par semaine sans dépasser les seuils de sécurité recommandés par l'Organisation mondiale de la santé. Cependant, a-t-il aussitôt ajouté, ces taux commençaient à se rapprocher des seuils de sécurité, et il est plausible que si l'usine avait atteint son plein rendement et tourné pendant dix ou quinze ans, le portrait de la situation aurait alors pu devenir plus préoccupant.

Alors que les BPC sont réputés pour affecter notamment le développement neurophysiologique des enfants, réduire la mémoire et engendrer des déficiences du système neurologique, les dioxines et furannes sont des composés cancérigènes et mutagènes, de surcroît capables d'induire d'importants impacts neurotoxicologiques, a résumé le chercheur.