La présence record de baleines dans le parc marin cette année intrigue les chercheurs

L’année 2021 a été marquée par un nombre record d’observations de baleines à bosse et de rorquals communs dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. S’il s’agit d’une excellente nouvelle pour les croisiéristes et les touristes, les experts s’interrogent sur cette concentration anormale de cétacés, d’autant plus que plusieurs secteurs du Saint-Laurent semblent avoir été délaissés par ces animaux en quête de nourriture.

Selon des données « préliminaires » fournies au Devoir par Parcs Canada, plus de 100 baleines à bosse ont été observées en 2021 dans le seul secteur du parc marin. À titre de comparaison, pour la période de 2008 à 2017, la moyenne annuelle se situait à cinq individus, un chiffre qui a atteint 26 en 2019, puis 21 en 2020. Une hausse marquée a aussi été constatée pour les rorquals communs, avec plus de 50 individus en 2021, comparativement à 29 en 2020 et à une moyenne annuelle de 14 pour la période de 2008 à 2017.

« C’est une croissance sans précédent du nombre de baleines » dans le parc marin et dans la portion ouest de l’estuaire du Saint-Laurent, résume Christian Ramp, chercheur spécialisé dans l’étude des baleines au Scottish Oceans Institute de l’Université de St Andrews.

Spécialiste des cétacés chez Pêches et Océans Canada, la scientifique Véronique Lesage juge elle aussi que le bilan de cette année est « impressionnant ». Elle s’interroge toutefois sur les raisons de cette concentration de baleines dans une région relativement restreinte de l’estuaire.

« Les données de cette année ne peuvent pas s’expliquer uniquement par une croissance de la population. Le bond de cette année, qui est gigantesque par rapport aux autres années, doit s’expliquer par autre chose. La piste d’explication se trouve peut-être du côté d’un manque de nourriture ailleurs. »

Un écosystème qui s’appauvrit ?

Il faut savoir que les baleines qui fréquentent les eaux du Saint-Laurent y sont essentiellement pour s’alimenter. Les différentes espèces ont d’ailleurs besoin de grandes quantités de nourriture. Les baleines à bosse et les rorquals communs, par exemple, peuvent ingurgiter chaque jour plusieurs centaines de kilos de poisson, comme du capelan ou du lançon.

En temps normal, on trouve donc plusieurs individus de ces espèces dans différents secteurs de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent, ce qui ne semble pas avoir été le cas cette année, précise Mme Lesage. « Nous sommes allés nous promener dans le nord-ouest du golfe et dans l’est de l’estuaire, mais on ne trouvait rien. Les baleines semblaient toutes rassemblées dans le parc marin », a-t-elle constaté dans le cadre de ses travaux de recherche sur les eaux du Saint-Laurent.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les baleines à bosse qui fréquentent le parc marin du Saguenay—Saint-Laurent doivent composer avec le trafic maritime commercial qui traverse cette aire protégée.

Un point de vue que partage Christian Ramp, en soulignant que les touristes ont étonnamment observé peu de cétacés au large de Gaspé. Des baleines à bosse bien connues des chercheurs dans d’autres régions ont aussi été observées exceptionnellement dans le parc marin. C’est le cas de Fleuret, une femelle que l’équipe de la Station de recherche des îles Mingan (MICS) connaît depuis 1982. Elle a été vue cet été pour la première fois dans l’estuaire, précise M. Ramp.

Cette situation exceptionnelle soulève des questions qui demeurent pour le moment sans réponse, ajoute Véronique Lesage. « S’il y avait de la nourriture ailleurs, on y verrait des animaux. C’est une bonne nouvelle pour les croisiéristes dans le parc marin, mais je ne crois pas que ce soit un signal encourageant pour l’écosystème en général. C’est possiblement symptomatique d’un écosystème qui s’appauvrit. Est-ce qu’il y a eu un problème de nourriture dans le golfe qui a fait en sorte que les animaux se sont déplacés vers l’estuaire ? C’est une hypothèse, mais je n’ai pas de données pour l’analyser. »

Collaborateur de la MICS depuis plusieurs années, René Roy a constaté pour sa part que les rorquals bleus ont été très peu nombreux dans des secteurs où il les observait pourtant de façon systématique. « C’est totalement inhabituel », laisse-t-il tomber. Malgré 29 jours de sortie en mer dans l’estuaire et au large de la pointe de la Gaspésie, il a seulement observé sept individus de cette espèce classée « en voie de disparition » au Canada. À titre de comparaison, il en avait observé 63 en 2018, 66 en 2019 et 25 l’an dernier.

Des animaux agités

M. Roy a toutefois pu voir plusieurs dizaines de baleines à bosse, le plus souvent regroupées dans un même secteur. Il indique au passage que ces baleines étaient habituellement calmes, contrairement aux comportements plus spectaculaires observés dans le parc marin : sauts répétés hors de l’eau, coups donnés sur l’eau avec les nageoires, épisodes de « trumpeting » (des sons produits par l’expulsion de l’air sous pression à travers l’évent refermé), etc.

S’il souligne qu’on ne peut déterminer avec précision ce qui explique ces comportements de la part des baleines à bosse, Christian Ramp estime qu’on ne peut exclure que ceux-ci, observés très souvent cet été, soient liés au « dérangement » subi par les animaux tout au long de la saison estivale dans le parc marin. Plusieurs bateaux de croisière d’observation et des plaisanciers y circulent, mais aussi des cargos, des porte-conteneurs et des pétroliers qui empruntent la voie maritime du Saint-Laurent.

M. Ramp dit d’ailleurs avoir observé cette année différents comportements spectaculaires au cours d’une journée où les bateaux d’excursion étaient très présents près des baleines à bosse. « En juillet, j’étais dans le secteur du parc marin, et je ne pouvais pas m’approcher des [cétacés] parce que l’industrie de l’observation a la priorité. Mais on pouvait les entendre faire du trumpeting et des sauts, mais aussi nager rapidement et plonger rapidement. Il y avait une trentaine de baleines dans le secteur. Le lendemain, j’[en ai] vu une trentaine un peu plus en aval, qui dormaient toutes. »

« Je crois que la présence constante de bateaux autour d’elles, avec le bruit qu’ils provoquent, peut les agiter », ajoute Christian Ramp, qui étudie les baleines à bosse du Saint-Laurent depuis plusieurs années. René Roy est lui aussi d’avis qu’il serait pertinent de « réfléchir » aux conséquences de l’industrie de l’observation, qui est omniprésente dans le parc marin.

Est-ce que la présence accrue de baleines dans le parc marin pourrait justifier de nouvelles mesures de protection ? « Nous travaillons actuellement à l’évaluation de mesures propres au secteur de l’estuaire maritime », répond Parcs Canada. Un « avis scientifique » devrait également être publié « prochainement ». Il « permettra d’alimenter la réflexion sur la mise en place de nouvelles mesures ». 

100
C’est le nombre approximatif de baleines à bosse qui ont été observées en 2021 dans le secteur du parc marin du Saguenay– Saint-Laurent, selon les données préliminaires de Parcs Canada.

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