Ottawa refuse d'affirmer quand les rainettes seront protégées à Longueuil

La destruction d’un des derniers habitats des rainettes, une espèce menacée, est pratiquement terminée.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La destruction d’un des derniers habitats des rainettes, une espèce menacée, est pratiquement terminée.

Après avoir promis en campagne électorale de faire respecter la Loi sur les espèces en péril, le gouvernement Trudeau refuse aujourd’hui de dire quand il compte agir pour protéger un des derniers habitats de la rainette faux-grillon, qui est pourtant protégé par cette législation. Pendant ce temps, la Ville de Longueuil a pratiquement achevé les travaux de prolongement de la route qui détruit cet habitat, avec l’approbation du gouvernement du Québec.

Depuis le 29 septembre, Le Devoir a demandé à plusieurs reprises à Environnement et Changement climatique Canada si le gouvernement fédéral entendait intervenir pour stopper le prolongement du boulevard Béliveau, à Longueuil, conçu pour développer un nouveau secteur résidentiel en plein cœur de l’habitat essentiel de la rainette faux-grillon.

Jeudi, le cabinet du ministre canadien de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a finalement promis que ce dernier recommandera au gouvernement de prendre un « décret de protection d’urgence » de cet habitat, en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP). Mais il est impossible de savoir si le gouvernement adoptera un tel décret, après la « recommandation » du ministre.

Photo: Getty Images/iStockphoto La rainette faux-grillon est un petit batracien d'à peine 2,5 cm de longueur qui est plus que jamais menacé. L'espèce a perdu 90% de son habitat au Québec.

« Le ministre s’acquittera des obligations du gouvernement du Canada en vertu » de la LEP, a indiqué son cabinet, par courriel. « Toute décision doit être fondée sur les meilleures données scientifiques et probantes disponibles. Environnement et Changement climatique Canada recueille actuellement les meilleures informations scientifiques disponibles pour évaluer la situation, ce qui sera fait dès que possible, conformément aux exigences de la Loi sur les espèces en péril », a-t-on ajouté.

Il n’a pas été possible, jeudi, d’obtenir davantage de précisions sur les délais. On ne sait donc pas si un décret serait adopté dans les prochains jours, voire les prochaines semaines. La Ville de Longueuil, elle, prévoit que les travaux seront menés à terme d’ici la fin du mois d’octobre.

Habitat détruit

Le Devoir a d’ailleurs constaté jeudi que les travaux de construction avancent rapidement à Longueuil. Sur place, la machinerie lourde a achevé le tronçon de chemin de 300 mètres, qui sera ensuite asphalté. Cette route coupe en deux ce qui était jusqu’alors un milieu naturel. Selon les scientifiques du ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), cette nouvelle rue détruit « un point de passage névralgique » et des « habitats de reproduction » de la rainette qui sont « particulièrement actifs », et ce, au cœur d’un site désigné comme « habitat essentiel ».

Un imposant tunnel de béton de 30 mètres a aussi été construit dans ce milieu humide. Selon la Ville de Longueuil, il s’agit d’un « passage faunique » censé permettre la libre circulation des batraciens, dont la taille ne dépasse pas les 2,5 centimètres. Pour les experts du MFFP, dont l’avis n’a pas été considéré, « la structure du passage faunique, tel que proposé, ne permet pas de compenser la perte de connectivité qu’engendre le projet ».

La LEP interdit pourtant de détruire un tel « habitat essentiel ». En entrevue au Devoir durant la campagne électorale, le ministre Steven Guilbeault avait d’ailleurs clairement évoqué la volonté des libéraux de stopper le projet de prolongement du boulevard Béliveau. Il avait du même coup accusé le gouvernement Legault de faire preuve de laxisme dans la protection des espèces en péril.

Pour le biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, il est plus urgent que jamais de stopper les travaux, qui ont déjà détruit une bonne partie des milieux naturels abritant les rainettes. Selon lui, le gouvernement fédéral devra par la suite évaluer quels seront les dommages sur les zones adjacentes, puisque les travaux auront des impacts sur les milieux humides du secteur.

Au cours des dernières années, plus de 90 % de l’habitat de l’espèce a été détruit au Québec, principalement en raison de l’étalement urbain. Dans un bilan des « menaces » daté de mars 2021, mais que le MFFP a refusé de transmettre au Devoir, les experts tirent d’ailleurs la sonnette d’alarme en soulignant que moins de 25 % des populations encore présentes seront en mesure de survivre, à moins de freiner les menaces grandissantes.

« Par conséquent, les actions de conservation prévues pour son rétablissement doivent minimalement permettre de protéger et restaurer » les sites de reproduction comme ceux qui ont été détruits à Longueuil. Le gouvernement Legault a néanmoins autorisé le projet de Longueuil, sans tenir compte de l’avis des biologistes du MFFP.

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