Le pétrole des sables bitumineux doit rester dans le sol, selon une étude

L’industrie pétrolière prévoit une croissance de la production des sables bitumineux au cours des prochaines années.
Dan Prat Getty Images L’industrie pétrolière prévoit une croissance de la production des sables bitumineux au cours des prochaines années.

Si l’humanité veut se donner une chance de limiter le réchauffement climatique, la vaste majorité des combustibles fossiles inexploités doivent demeurer dans le sol, conclut une étude publiée mercredi dans la revue scientifique Nature. Le Canada devrait ainsi faire une croix sur pas moins de 84 % de ses réserves de pétrole des sables bitumineux.

L’étude menée par des chercheurs britanniques calcule les quantités de charbon, de pétrole et de gaz naturel qui doivent absolument demeurer inexploitées si l’humanité veut se donner au moins 50 % de chances de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Cet objectif, considéré comme une limite à ne pas franchir par la communauté scientifique, est aussi la cible la plus ambitieuse de l’Accord de Paris, qui a notamment été ratifié par le Canada.

Or, cette limite approche dangereusement : le réchauffement atteint déjà +1,1 °C, selon le plus récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Dans ce contexte, les auteurs de l’étude publiée dans Nature évaluent que d’ici 2050, 90 % des réserves de charbon doivent impérativement demeurer dans le sol, mais aussi 60 % des réserves connues de pétrole et de gaz naturel.

 
84%
C'est la portion du pétrole contenu dans les sables bitumineux que le Canada ne devrait pas exploiter, selon l'étude parue dans «Nature».

Pour le Canada, qui est le quatrième producteur de pétrole et de gaz naturel au monde, cela reviendrait à renoncer à une part importante des réserves de pétrole et de gaz naturel que l’industrie souhaite exploiter au cours des prochaines années et décennies.

Selon l’étude produite par les chercheurs de l’University College de Londres, le pays devrait ainsi laisser dans le sous-sol pas moins de 83 % des réserves pétrolières prouvées. « Cela comprend 84 % des 49 milliards de barils de pétrole des sables bitumineux que nous estimons comme étant des réserves prouvées », précisent les scientifiques.

Concrètement, au rythme actuel de production (2,95 millions de barils par jour), la production devrait s’arrêter avant 2030. L’étude ne donne cependant pas de marche à suivre, chiffrant plutôt les quantités de barils qui doivent demeurer dans le sol et évoquant un déclin global de l’industrie des énergies fossiles d’au moins 3 % par année.

Le chiffre de 49 milliards de barils de pétrole des sables bitumineux évoqué dans l’étude publiée dans Nature est par ailleurs bien en deçà des chiffres avancés par Ressources naturelles Canada pour les réserves pétrolières canadiennes, soit 167 milliards de barils, dont 162 milliards dans les sables bitumineux.

La demande demeure, dit l’industrie

L’industrie pétrolière mise pour sa part sur une « croissance de la demande » énergétique dans le monde pour justifier la croissance de sa production. « Il y a là une occasion, pour le secteur canadien du pétrole et du gaz naturel, de jouer un rôle important afin de répondre à cette demande », a fait valoir par courriel l’Association canadienne des producteurs pétroliers.

 
2030
C'est l'année avant laquelle la production pétrolière devrait s'arrêter, au rythme actuel de production (2,95 millions de barils par jour).

Le regroupement évalue que la seule production pétrolière de l’Ouest canadien devrait dépasser les six millions de barils par jour en 2035, tandis que Terre-Neuve espère pour sa part doubler la production en milieu marin, et ce, après 2030. Plus de 40 nouveaux forages ont d’ailleurs été autorisés cette année par le fédéral.

Les scientifiques britanniques estiment toutefois que « plusieurs projets en exploitation ou planifiés ne sont pas viables » dans un contexte de lutte efficace contre les bouleversements climatiques. Ces projets ont un avenir uniquement si les promoteurs de ceux-ci calculent que la communauté internationale ne fera pas le nécessaire pour limiter le réchauffement de la planète, affirment-ils.

L’étude souligne par ailleurs que les projets d’exploitation de pétrole et de gaz « non conventionnels » doivent être mis de côté. Or, la production gazière croissante du Canada est rendue possible grâce à l’exploitation par fracturation. C’est ce type de gaz qui justifie le développement de projets de liquéfaction en vue de l’exportation par navires.

Fin des nouveaux projets

Cette nouvelle étude rejoint les appels répétés lancés ces dernières années par les scientifiques et les militants écologistes.

Pour espérer limiter le réchauffement climatique à un seuil sécuritaire, il faut abandonner dès maintenant tout nouveau projet d’exploration et d’exploitation d’énergies fossiles, concluait aussi en mai dernier l’Agence internationale de l’énergie (AIE), en plaidant pour une hausse sans précédent des investissements dans le développement des énergies renouvelables.

Pour le moment, la communauté internationale est toujours très loin de faire le nécessaire pour éviter le naufrage climatique. Selon des données préliminaires publiées en avril par l’AIE, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent connaître un rebond majeur cette année en raison de la croissance des émissions imputables à la combustion du pétrole, du gaz naturel et du charbon.

Le déclin des émissions liées au secteur de l’énergie a atteint 5,8 % en 2020, dans le contexte de la crise de la COVID-19. Il serait toutefois en bonne partie chose du passé puisque l’AIE a prédit un rebond de 4,8 % en 2021, ce qui équivaut à une augmentation de 1,5 milliard de tonnes des émissions de gaz à effet de serre du secteur énergétique.

Cette hausse devrait ramener les émissions globales liées à la combustion de pétrole, de gaz naturel et de charbon à quelque 33 milliards de tonnes de gaz à effet de serre cette année, ce qui nous rapprocherait tout près du niveau d’émissions observé en 2019, soit avant la crise sanitaire planétaire.

À voir en vidéo