Une hausse des résidus de glyphosate demandée par Bayer

C’est une demande de la multinationale Bayer pour rehausser les quantités de glyphosate permises sur certains aliments au pays qui a déclenché une consultation de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA).

Cette consultation a pris les agriculteurs du Québec par surprise, eux qui « vivaient très bien avec les normes actuelles, a affirmé Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) au Devoir.

« Les démarches de l’ARLA servent habituellement davantage à resserrer les règles pour les molécules dites à risque plutôt que de les assouplir. Il y a 10 ans j’aurais été moins surpris, mais aujourd’hui vraiment, ça me surprend », a soutenu M. Groleau en entrevue.

Bayer détient Monsanto, qui commercialise cet herbicide sous la marque Roundup. La société allemande dit vouloir « s’aligner avec les standards internationaux (Codex) » pour « uniformiser les règles du jeu pour tous les agriculteurs et faciliter le commerce international ». Le glyphosate ne pose pas de « risque inacceptable à la santé humaine et de l’environnement », écrit au Devoir l’équipe des communications pour le Canada.

Dans sa réponse, Bayer s’inquiète par exemple qu’une cargaison de lentilles canadiennes en route vers un pays acceptant exclusivement les produits sous le sceau des normes Codex soit « bloquée au port jusqu’à ce que cette question soit résolue ou rejetée au bout du compte ». Elle fait valoir que de plus en plus de pays s’alignent sur les normes Codex, développées par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les normes actuelles du Canada sont cependant plus strictes que les normes internationales évoquées par l’entreprise et celles ainsi soumises à la consultation de l’ARLA. Dans l’exemple des lentilles cité par Bayer, le seuil maximal de résidus de glyphosate canadien est établi à 4 parties par million (ppm), et le Codex, lui, à 5 ppm. La situation est identique pour les pois, pour l’avoine et pour le son de blé.

Les normes proposées par l’ARLA deviendraient moins strictes que les normes internationales actuelles, mais peut-être pas que les normes internationales futures.

Car il faut savoir que la FAO et l’OMS ont recommandé en 2019 d’être plus permissifs sur les aliments en question. C’est donc davantage une question de s’aligner sur les normes projetées.

Des milieux peu consultés

L’UPA dit quant à elle avoir « peu d’informations sur ce qui justifie cette consultation », a indiqué son président Marcel Groleau.

Il reconnaît aussi que cette consultation semble avoir une explication davantage commerciale qu’agricole, puisque les producteurs du Québec « sont plutôt dans une démarche inverse ». « On essaie de faire une utilisation la plus raisonnée et raisonnable possible des pesticides », ajoute celui qui est aussi producteur laitier à Thetford Mines.

Trois associations professionnelles du Québec ont aussi indiqué ne pas avoir été contactées en prévision de cette consultation, pourtant en marche depuis le 6 mai dernier. Elle « semble incohérente avec les efforts récents du milieu agricole canadien qui tente d’opérer un laborieux virage vers l’agriculture raisonnée depuis près de 20 ans », écrivaient l’Ordre des chimistes du Québec, l’Association des biologistes du Québec et l’Association des microbiologistes du Québec, dans une lettre ouverte publiée jeudi dans nos pages.

En ouvrant la porte à des pays moins exigeants, les producteurs agricoles canadiens font face à de nouveaux concurrents, ajoute M. Groleau, une décision qui « ne s’inscrit pas dans une démarche souhaitée d’autonomie alimentaire. En Europe et aux États-Unis, on resserre les règles pour protéger son marché davantage que pour l’ouvrir », constate-t-il.

La proposition de l’ARLA « est d’autant plus surprenante » qu’elle va dans le sens contraire. Des sources gouvernementales ont d’ailleurs indiqué au Devoir que le ministère québécois de l’Agriculture (MAPAQ) a l’intention de faire entendre sa voix dans la consultation.

Des consommateurs inquiets

L’ARLA a prolongé sa période de consultation jusqu’au 3 septembre, après avoir reçu plus de 1000 commentaires.

L’Agence canadienne d’inspection des aliments détecte des résidus de glyphosate dans des milliers de produits alimentaires chaque année. Seule une infime partie des produits testés dépassent cependant les limites permises par aliment.

Le glyphosate a de plus en plus mauvaise presse, surtout depuis que l’OMS l’a catégorisé en 2015 en tant que « cancérigène probable ». En 2017, Santé Canada a tout de même reconduit l’homologation de l’herbicide jusqu’en 2032, jugeant qu’il ne présentait « probablement pas de risque pour le cancer humain ».

« Cette réévaluation a permis de conclure que lorsque des produits contenant du glyphosate sont utilisés conformément aux instructions figurant sur l’étiquette, ils ne présentent aucun risque pour la santé humaine ou l’environnement », a rappelé Santé Canada par courriel.

L’argument est d’ailleurs le même que celui de Bayer dans sa réponse au Devoir. Cette demande à l’ARLA est une « pratique standard » et n’apporte « pas de changement à l’utilisation du glyphosate », fait valoir l’entreprise. Santé Canada a aussi précisé que « toute personne peut faire une demande » pour fixer une limite maximale de résidus.

Advenant une hausse de ce seuil, la chaîne de production agricole n’en serait pas modifiée, assure Marcel Groleau. L’usage de certains pesticides est davantage contrôlé au Québec que dans le reste du Canada.

Mais pas le glyphosate, qui est exclu du système provincial de justification et de prescription agronomiques mis en place depuis 2018. Cet herbicide a été le pesticide le plus vendu au Québec en 2019, date du plus récent bilan des ventes de pesticides. À lui seul, il représente 54 % des ventes totales en milieu agricole et a atteint une quantité record de près de 1,9 million de kilogrammes cette même année.

« Malgré cela, il ne s’agit pas du pesticide qui contribue le plus aux indicateurs de risque pour la santé et pour l’environnement », écrit dans ce bilan le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

D’autres pesticides sont en effet considérés comme plus toxiques que le glyphosate, mais ils sont utilisés en moins grandes quantités. Des chercheurs indépendants dénoncent aussi la présence de l’industrie à toutes les étapes de l’homologation des produits.

Des producteurs agricoles se disent aussi inquiets de la surutilisation des pesticides en général, alors que Québec a reconnu cette année le lien entre les pesticides et la maladie de Parkinson, ajoutant cette dernière à la liste des maladies professionnelles.

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