Sur la route de la baie James, le parcours de pionniers du chantier de LG-2

Photo: Hydro-Québec Le nombre de travailleurs sur le chantier de LG-2 est passé de quelque 5000 hommes et 40 femmes en 1973, à 14 825 hommes et 728 femmes en 1979.

À l’occasion du 50e anniversaire du lancement du « projet du siècle » du développement hydroélectrique de la Grande Rivière, Le Devoir a pris la route de la baie James, de Matagami à Radisson. Il a plongé au coeur du territoire des Cris où la ruée vers l’or bleu québécois a laissé des traces indélébiles. Deuxième partie de cinq.

Vendredi 30 avril 1971. Le premier ministre Robert Bourassa érige le projet de développement du potentiel hydroélectrique de la baie James en « symbole » d’« un Québec au travail ». Deux ans plus tard, le chef du gouvernement trouve dans la taïga la « jeunesse [québécoise] à la conquête de son avenir ».

Aurèle Gravel fait partie des pionniers. Il pose les pieds pour la première fois en bordure de la Grande Rivière en 1971, après avoir accepté un poste de secouriste-ambulancier qui l’amène, par hydravion ou par hélicoptère, dans les camps de travailleurs s’égrenant le long du tracé de la route de la baie James. Il a à peine 21 ans. « Quand je suis arrivé ici, il y avait trois tentes », raconte M. Gravel, un demi-siècle plus tard, dans un échange dans le garage jouxtant sa maison à Radisson. Dans chacun des camps, une des tentes tient lieu d’infirmerie. Elle lui est réservée. Elle compte au moins deux lits, c’est-à-dire une pour lui et une pour le travailleur souffrant d’une blessure — infligée par une tronçonneuse, par exemple — ou d’un malaise — causé par une vilaine grippe, par exemple — à qui le secouriste de brousse prodigue les premiers soins avant de l’aéroporter dans un hôpital dans le Sud.

 

Hydro-Québec et ses filiales aménagent un campement provisoire de plus de 100 lits sur la rive sud de la Grande Rivière à temps pour le coup d’envoi des travaux de la centrale hydroélectrique souterraine la plus puissante du monde — la Grande-2 (LG-2) — avec le premier dynamitage de la galerie d’accès le 4 août 1974. Le nombre de travailleurs passe du simple au triple au cours des six années suivantes ; de quelque 5000 hommes et 40 femmes en 1973, à 14 825 hommes et 728 femmes en 1979.

Nancy Pelletier se souvient encore de la peur qui l’envahissait lors des travaux de dynamitage. « Quand j’entendais ça, je rentrais à la maison en braillant. Je pensais que c’était le tonnerre ! » relate l’actuelle responsable du bureau de poste de Radisson.

La famille Pelletier s’établit à environ cinq kilomètres du camp LG-2, dans le village de Radisson — à l’instar notamment de celles des cadres de la Société d’énergie de la Baie James (SEBJ), ainsi que des pompiers et des policiers — en 1975.

« Radisson temporaire »

Constituée en 1974, la localité allochtone la plus nordique du Québec comprend d’abord un parc d’une centaine de roulottes, surnommé « Radisson temporaire » — où la famille Pelletier demeure dans l’attente de la livraison de leur maison préfabriquéerue Belleau —, un magasin général et une école primaire et secondaire. Le complexe Pierre-Radisson, auquel plusieurs points de services postaux et bancaires se greffent, l’auberge Radisson, un salon de quilles, un établissement de santé, émergent par la suite.

« Pour élever des enfants, c’était quasiment la meilleure place », explique la mère de Nancy, Denise Pelletier, après avoir ouvert la porte de la maison qu’elle habite depuis 45 ans. « C’était bien organisé », se rappelle-t-elle, tout en posant ses coudes sur la table de cuisine.

Après une épopée hydroélectrique la transportant de Labrieville (Bersimis-1 et 2) à Manic-5 sur la Côte-Nord, en passant par Lachute dans les Laurentides (Carillon), Denise Pelletier se met à la tâche de trouver du travail. Elle brigue et décroche le poste de maître des postes à LG-2 (1976-1977), puis celui de Radisson (1977-2005) dont elle passera le flambeau à sa fille Nancy. « Au début, on n’avait pas le droit d’avoir une auto privée. Je prenais l’autobus et j’allais au bureau de poste de LG-2. On voyait beaucoup de monde », relate-t-elle au Devoir. « Les travailleurs, après le souper, tu les voyais arriver, ça faisait une file pour appeler leur famille et […] envoyer de l’argent. »

Les travailleurs de la baie James ne savaient pas où donner de la tête devant le programme d’activités qui leur était offert : curling, hockey, ballon-balai, baseball, etc. « Il y avait tout le temps quelque chose d’organisé. C’était désennuyant », mentionne-t-elle avec un brin de nostalgie de la belle époque du chantier.

Photo: Archives

Denise Pelletier se souvient aussi du club Fémina, le Saint des Saints, où « les hommes n’avaient pas le droit d’aller s’ils n’étaient pas accompagnés d’une fille ». « Quand la fille s’en allait, il fallait que le gars s’en aille [aussi] », précise-t-elle au Devoir.

Les esprits turbulents couraient le risque d’être bannis du « projet du siècle », rappelle Denise Pelletier. « Fallait pas qu’ils fassent quelque chose de trop croche, parce que ce n’était pas long qu’ils prenaient l’avion, “l’oiseau bleu”. Ça finissait là pour eux et ils ne pouvaient pas revenir », indique-t-elle.

En effet, les bagarreurs se retrouvaient dans le temps de le dire au bureau du chef de chantier, poursuit Éric Hamel, qui a grandi à Radisson, dans l’ombre des projets hydroélectriques. « Là, ils vont te donner un billet aller simple sur l’“oiseau bleu”. Tu ne pouvais revenir à la baie James avant 99 ans. Tu étais expulsé. Ils n’avaient pas le choix de fixer des règles semblables. Il y avait 5000 personnes dans un très petit espace », rappelle-t-il.

Les amoureux du 53e parallèle

Pour sa part, Aurèle Gravel s’établit pour de bon à Radisson à l’hiver 1975, après le saccage du chantier de LG-2 par des travailleurs de la FTQ-Construction en guerre syndicale contre la CSN. Incendie de campements, perforation de réservoirs à essence, destruction de génératrices à l’aide de la machinerie lourde disponible : les dégâts totalisent plus de 30 millions de dollars. À son arrivée à Radisson, Aurèle Gravel revêt l’uniforme de pompier de la municipalité de la Baie-James.

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir

Deux ans et demi plus tard, il supervise un exercice d’évacuation en cas d’incendie à l’école de Radisson. L’enseignante Cécile Leclerc peine à sortir son groupe d’écoliers. Elle trouve le moment mal choisi. Elle le fait savoir au pompier. « Mademoiselle, un feu ça n’avertit pas quand ça prend », rétorque le pompier. « Ce n’était pas bête », se remémore la native de Rivière-Trois-Pistoles, qui avait été attirée à Radisson par un poste d’enseignante à la maternelle l’année précédente. Aurèle Gravel et Cécile Leclerc se marient l’année suivante. Les amoureux du 53e parallèle n’avaient d’autre choix pour quitter leur bachelor respectif et emménager ensemble dans une maison. La SEBJ, qui faisait la loi à Radisson, en avait décidé ainsi.

En 1978, quelque 3000 personnes habitent le « village » de Radisson, dont l’aménagement circulaire est caractéristique des villages nordiques d’Hydro-Québec. Les 6000 travailleurs du camp LG-2 ne peuvent y mettre les pieds. Radisson, c’était la « ville des boss », résume Aurèle Gravel, aujourd’hui chef des pompiers de Radisson et de l’aéroport LG-2 à la retraite.

Photo: Hydro-Québec

Inauguration

Les travailleurs, dont l’« oiseau bleu » n’a pas bousculé les plans, sont à l’honneur lors de l’inauguration de la centrale LG-2, le 27 octobre 1979.

Quelque 2000 d’entre eux se sont emparés des meilleures places aux dépens des quelque 150 dignitaires arrivés en avion le matin même dans la foulée du premier ministre René Lévesque et de son prédécesseur Robert Bourassa.

Photo: Archives

Le correspondant du Devoir de l’époque, Bernard Descôteaux, constate l’absence de tout protocole ou service d’ordre. « On avait préparé un immense buffet dont plusieurs invités ne purent s’approcher tant il y avait foule », écrit-il à la une du quotidien. Le maire de Montréal, Jean Drapeau, fait partie des résignés, se tenant loin des homards et autres délices pour ne pas avoir à faire la file parmi les travailleurs qui ont le cœur à la fête.

De la mer du Nord à la baie James (1971-2014)

1971 (30 avril) : Le premier ministre libéral Robert Bourassa annonce son projet de complexe hydroélectrique de la baie James qui doit permettre la création de 125 000 emplois.

1974 (21 mars) : Des travailleurs de la FTQ-Construction saccagent le chantier de LG-2 dans le cadre d’une querelle syndicale les opposant à la CSN. Les dégâts sont estimés à plus de 30 millions de dollars.

1975 (11 novembre) : Convention de la Baie-James et du Nord québécois par laquelle le gouvernement du Québec reconnaît les droits de chasse et de pêche des Cris et des Inuits en plus de leur octroyer une compensation financière.

1979 (27 octobre) : Mise en service du premier groupe turbine-alternateur de la centrale LG-2 en présence du premier ministre René Lévesque et de son prédécesseur Robert Bourassa. L’opération complétée deux ans plus tard sera suivie par la mise en service des centrales LG-3 (1982-1984) et LG-4 (1984-1986).

1979-1981 : Les crues printanières de la Grande Rivière, gonflées par le projet hydroélectrique, et la crainte d’un surpeuplement de l’île de Fort George entraînent le déménagement de cette communauté crie à neuf kilomètres en amont, dans ce qui deviendra Chisasibi.

1987 : Lancement de la deuxième phase du complexe La Grande qui mène à la mise en service des centrales LG2-A (1991-1992), Brisay (1993), Laforge-1 (1993-1994), LG-1 (1993-1995) et Laforge-2 (1996).

1994 (18 novembre) : L’opposition des Cris entraîne l’abandon du projet hydroélectrique de la Grande Rivière de la Baleine qui aurait occasionné le prolongement de la route de la baie James jusqu’à Whapmagoostui, au nord de la Grande Rivière.

2002 : Signature de la « paix des braves » entre le premier ministre Bernard Landry et Ted Moses du Grand Conseil des Cris. L’entente assure le versement de 3,5 milliards de dollars sur 50 ans aux Cris. Elle permet à Hydro-Québec de construire deux nouvelles centrales hydroélectriques sur la rivière Eastmain.

2014 (1er janvier) : Création du gouvernement régional d’Eeyou Istchee Baie-James. La nouvelle entité exerce notamment les pouvoirs confiés aux municipalités et aux municipalités régionales de comté. Sa direction est assurée par un conseil combinant des représentants cris et non autochtones.



À voir en vidéo