GNL Québec pourrait nuire aux objectifs climatiques du Canada

Les experts du gouvernement fédéral et le BAPE estiment que les promoteurs de GNL Québec n’ont pas démontré les bénéfices climatiques de leur projet.
Woodside Energy Ltd. via Agence France-Presse Les experts du gouvernement fédéral et le BAPE estiment que les promoteurs de GNL Québec n’ont pas démontré les bénéfices climatiques de leur projet.

GNL Québec pourrait nuire aux objectifs climatiques du Canada et les promoteurs n’ont pas fait la démonstration que leur usine permettra de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). C’est le constat que font les experts d’Environnement et Changement climatique Canada dans leur « avis final » sur le projet de liquéfaction de gaz naturel et de terminal d’exportation.

L’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC) vient de publier le document produit par les experts du gouvernement fédéral dans le cadre de l’évaluation environnementale du projet de GNL Québec. Ce processus s’ajoute à celui qui a été mené au Québec sous l’égide du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

À l’instar des commissaires du BAPE, les scientifiques d’Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) remettent d’ailleurs en question les bénéfices climatiques du projet GNL Québec, malgré les affirmations des promoteurs de l’usine gazière qui serait construite au Saguenay.

« Le promoteur n’a pas fourni suffisamment de détails pour appuyer l’hypothèse que le projet remplacerait des sources d’énergie à plus fortes émissions. Bien qu’il fasse valoir que les pays d’Asie et d’Europe cherchent à réduire la production de charbon et l’intensité des émissions de leurs réseaux électriques, le promoteur offre peu d’information à l’effet que ces régions cherchaient à remplacer le charbon précisément par du gaz naturel liquéfié », écrivent les experts d’ECCC dans leur avis.

Ils citent également un récent rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), publié en mai dernier. Celui-ci présentait la « feuille de route » à suivre pour respecter les engagements du Canada et des autres pays signataires de l’Accord de Paris en faveur de la « carboneutralité » d’ici 2050.

« Selon l’AIE, les pays doivent dès maintenant renoncer à autoriser le développement de nouveaux sites pétroliers et gaziers ainsi que d’agrandissements ou de nouvelles mines de charbon, pour atteindre des émissions nettes nulles d’ici 2050, et limiter le réchauffement global à +1,5 °C », note ECCC. L’AIE précise que les exportations de gaz naturel liquéfié doivent donc plafonner en 2025, « avant de décroître » de moitié d’ici 2050. La mise en service de GNL Québec est prévue en 2026, au début de cette décroissance espérée. Au Canada toutefois, on prévoit à ce moment-là une croissance de la production gazière, grâce à la fracturation hydraulique.

GNL et plan climatique

Dans ce contexte, les scientifiques fédéraux estiment que le projet de liquéfaction et d’exportation maritime de gaz naturel du Saguenay pourrait représenter un obstacle à l’atteinte des cibles climatiques fixées par le gouvernement du Canada. « Puisque le projet commencerait sa phase d’opération en 2025 pour une période de 25-50 ans, il est probable que sa durée de vie aille au-delà de 2050. Si le projet est approuvé, les émissions provenant du projet et les émissions en amont pourraient avoir un effet négatif sur le plan du Canada d’atteindre des émissions nettes nulles d’ici 2050 », soulignent-ils.

Le promoteur n’a pas fourni suffisamment de détails pour appuyer l’hypothèse que le projet remplacerait des sources d’énergie à plus fortes émissions.

Selon les calculs d’ECCC, les émissions de GES imputables au projet en sol canadien atteindraient 7,1 millions de tonnes par année, ce qui équivaut à l’ajout de 2,8 millions de voitures sur les routes. Ces émissions sont essentiellement liées à l’exploitation gazière dans l’ouest canadien, mais proviendraient aussi du traitement et du transport du gaz naturel, par gazoduc jusqu’au Québec.

Selon les données de l’entreprise, la hausse des émissions au Canada serait largement compensée par les gains obtenus lorsque le gaz sera exporté, puis utilisé ailleurs dans le monde. Pour GNL Québec, le recours au gaz liquéfié au Saguenay permettrait de réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes annuellement, ce qui contribuerait à la « transition » vers un monde sobre en carbone, et donc à la lutte contre les bouleversements climatiques.

Au début du mois de juin, les promoteurs du projet ont d’ailleurs signé une première entente en vue d’exporter une partie de leur production en Allemagne, un pays toujours très dépendant du charbon. L’entreprise, qui n’a pas annoncé de détails concernant une éventuelle entente ferme de vente, a simplement évoqué un « partenariat stratégique » avec les promoteurs d’un terminal d’importation de gaz naturel liquéfié qui n’a toujours pas été construit et qui cherche actuellement à trouver des clients.

Pour GNL Québec, cette annonce de partenariat avec l’Allemagne « prouve que le gaz naturel liquéfié produit par Énergie Saguenay sera une source d’énergie clé dans la transition énergétique mondiale, en plus d’avoir une des plus faibles empreintes carbone ».

« Transition énergétique »

Le rapport du BAPE portant sur GNL Québec concluait toutefois que le projet entraînerait un « ajout net » de GES. Qui plus est, le rapport remettait en question l’idée que ce gaz naturel, exploité essentiellement par fracturation, contribuerait à la « transition énergétique » nécessaire pour lutter contre la crise climatique. Le rapport souligne plutôt que GNL Québec « pourrait constituer un frein à la transition énergétique sur les marchés visés par le projet ».

Réagissant à l’avis d’ECCC, les groupes qui s’opposent à GNL Québec ont affirmé, par voie de communiqué, que « le gaz ne peut définitivement plus être considéré comme une énergie de transition. Ce projet ne s’inscrit dans aucune logique de transition verte et doit être refusé ».

Le ministre québécois de l’Environnement, Benoit Charette, a promis que le gouvernement décidera d’autoriser, ou non, le projet d’usine et de terminal maritime d’ici l’automne prochain. Le Devoir révélait aussi lundi que le ministre a rencontré les dirigeants de l’entreprise le 22 avril dernier, soit un mois après la publication du rapport du BAPE. Son cabinet a précisé que la rencontre avait pour but de discuter du « processus décisionnel » dans le dossier.

Le gouvernement Legault a d’ailleurs reçu les réponses aux questions complémentaires soumises aux promoteurs après la publication du rapport du BAPE. Le ministre Charette refuse cependant de les rendre publiques. « Les réponses obtenues par le ministère sont présentement en analyse. Tous les documents seront rendus publics lorsque le gouvernement aura rendu sa décision, au cours de l’été », a indiqué son cabinet.


GNL Québec pourrait menacer la survie des bélugas, selon les experts fédéraux

La semaine dernière, dans leur « avis final » sur le projet GNL Québec, les scientifiques de Pêches et Océans Canada (MPO) ont indiqué que le trafic maritime industriel associé à GNL Québec augmenterait la pollution sonore dans le fjord du Saguenay et dans l’estuaire du Saint-Laurent, une région maritime qui est au coeur de l’habitat essentiel légalement protégé du béluga. « Le MPO considère que l’augmentation de la pression anthropique que générerait le projet dans la portion importante de l’habitat du béluga que sont le Fjord du Saguenay et son embouchure représente un risque accru pour l’espèce. En se basant sur la meilleure information actuellement disponible, le MPO ne peut exclure la possibilité que le projet Énergie Saguenay puisse entraîner des risques élevés d’effets négatifs sur la survie et le rétablissement du béluga du Saint-Laurent », écrivent les experts de Pêches et Océans Canada. Qui plus est, le bruit et le dérangement dans le Saguenay affecteraient un secteur actuellement peu bruyant et fréquenté « assidûment » par les femelles et les jeunes bélugas, soit une portion particulièrement vulnérable de la population de cette espèce en péril, qui compte moins de 900 individus.



À voir en vidéo