Présence inquiétante de la carpe asiatique dans la rivière Richelieu

Herbivore et particulièrement vorace, la carpe de roseau peut perturber  sérieusement les habitats aquatiques,  par exemple en détruisant les herbiers. Aucune mesure prise pour tenter  de l’éliminer  ou de contrôler sa présence  n’a fonctionné aux États-Unis.  Sur la photo,  un spécimen de carpe de roseau pêché aux États-Unis, en 2016.
USFWS Creative Commons Herbivore et particulièrement vorace, la carpe de roseau peut perturber sérieusement les habitats aquatiques, par exemple en détruisant les herbiers. Aucune mesure prise pour tenter de l’éliminer ou de contrôler sa présence n’a fonctionné aux États-Unis. Sur la photo, un spécimen de carpe de roseau pêché aux États-Unis, en 2016.

Espèce envahissante particulièrement redoutée, la carpe asiatique aurait trouvé des habitats propices dans des secteurs du fleuve Saint-Laurent, mais aussi dans la rivière Richelieu, où elle pourrait même menacer le chevalier cuivré. C’est ce que révèlent les données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) transmises au Devoir.

Dans le cadre des travaux du « Programme québécois de lutte contre les carpes asiatiques », l’équipe du MFFP a analysé en 2020 un total de 470 échantillons récoltés dans différents secteurs du Saint-Laurent en amont et en aval de Montréal, mais aussi dans certains cours d’eau qui se jettent dans le fleuve.

Parmi ces échantillons, neuf « ont présenté des traces d’ADN de carpe de roseau », une espèce de carpe asiatique dont on craint l’implantation dans les cours d’eau du Québec. À titre de comparaison, 13 des 596 échantillons récoltés en 2019 avaient permis de détecter la présence d’ADN environnemental de carpe de roseau, une technique qui permet de suivre la présence d’une espèce dans un cours d’eau.

Pour le biologiste Olivier Morissette, responsable de la division pour les espèces aquatiques envahissantes au MFFP, les travaux de suivi effectués depuis 2016 par le ministère démontrent surtout que cette espèce de carpe demeure présente dans les eaux québécoises. Cette présence est d’autant plus inquiétante que les carpes asiatiques, qui regroupent quatre espèces, ont fait des ravages dans des cours d’eau américains, après y avoir été introduites par erreur. Dans certains cas, elles ont pratiquement fait disparaître les espèces indigènes.

« Ce qui nous intéresse aussi, c’est de voir s’il existe certaines récurrences. C’est ce qu’on constate avec une présence de même ampleur et qui touche les mêmes secteurs », précise M. Morissette en entrevue. L’an dernier, des échantillons positifs ont ainsi été recueillis à l’embouchure de la rivière des Prairies, soit tout juste à l’est de l’île de Montréal, dans l’archipel du lac Saint-Pierre et dans le lac lui-même, près de l’embouchure de la rivière Saint-François.

Qui plus est, les travaux du MFFP ont permis de détecter la présence de la carpe de roseau dans le secteur de l’Île-aux-Noix, bien en amont sur le cours de la rivière Richelieu. Une carpe de roseau vivante a même été pêchée accidentellement par un pêcheur sportif en juillet 2020 dans le secteur de Chambly. Il s’agissait de la première capture d’une carpe vivante depuis 2016.

Olivier Morissette explique que ce poisson mesurait environ 40 centimètres et qu’il s’agissait possiblement d’un individu juvénile. À titre de comparaison, la carpe de roseau pêchée en 2016 dans le secteur de Contrecœur pesait pas moins de 27 kilogrammes (kg). Mais ce poisson herbivore peut devenir encore plus gros. L’espèce peut atteindre 1,25 mètre de longueur et peser près de 45 kg, en plus de manger jusqu’à l’équivalent de 40 % de son poids chaque jour.

Habitats favorables

Malgré la détection répétée de la carpe de roseau depuis cinq ans et la capture de deux individus, le MFFP estime qu’il est trop tôt pour préciser si l’espèce est déjà en train de se reproduire dans les cours d’eau du sud du Québec. Cette reproduction a toutefois été confirmée en 2019 dans un tributaire du lac Érié, un des Grands Lacs, un milieu hydrique connecté au Saint-Laurent.

Selon Olivier Morissette, la carpe de roseau pourrait d’ailleurs trouver des habitats favorables au Québec, et notamment dans la rivière Richelieu. « C’est une espèce qui recherche de grandes rivières avec un bon courant et la rivière Richelieu est un cours d’eau qui présente ces caractéristiques », souligne-t-il.

Dans ce contexte, « la rivière Richelieu sera un de nos principaux objectifs cette année pour la pêche à l’électricité, pour tenter de trouver des spécimens et des lieux de regroupement de l’espèce dans la rivière ». La capture de cette espèce s’avère néanmoins complexe, d’autant plus que les écosystèmes aquatiques ciblés par le MFFP sont vastes.

Une menace

La menace n’en est pas moins réelle. « Le risque qui nous inquiète le plus est la compétition avec les autres espèces pour l’accès aux ressources alimentaires et l’utilisation de l’habitat », explique le biologiste. Herbivore et particulièrement vorace, la carpe de roseau peut perturber sérieusement les habitats aquatiques, par exemple en détruisant les herbiers.

Elle pourrait ainsi représenter une menace pour le chevalier cuivré, une espèce « en voie de disparition » endémique au Québec et dont les deux seules frayères connues sont situées dans la rivière Richelieu. « Cette rivière est un habitat primordial pour le chevalier cuivré, donc chaque menace qui peut s’ajouter dans ce cours d’eau nous inquiète », fait valoir Olivier Morissette.

Les carpes asiatiques ont été importées aux États-Unis dans les années 1970 pour des fins d’aquaculture. À la faveur d’inondations, elles ont pu atteindre le fleuve Mississippi, pour ensuite remonter le mythique fleuve et envahir les cours d’eau rattachés à celui-ci sur une distance de plus de 1500 kilomètres. Dans la rivière Illinois, à quelques dizaines de kilomètres des Grands Lacs, les carpes représentent à certains endroits plus de 90 % de la biomasse animale du cours d’eau. Aucune mesure prise pour tenter de l’éliminer ou de contrôler sa présence n’a fonctionné aux États-Unis.

Cette rivière est un habitat primordial pour le chevalier cuivré, donc chaque menace qui peut s’ajouter dans ce cours d’eau nous inquiète

 

Selon un rapport de Pêches et Océans Canada publié en 2019, si la carpe de roseau s’installe dans les Grands Lacs, qui sont reliés au Saint-Laurent, cette carpe asiatique « pourrait devenir l’espèce dominante au détriment des espèces indigènes », « éliminer presque complètement les plantes aquatiques » et même être « nuisible » à l’habitat des espèces d’oiseaux. En 2018, le fédéral a décidé d’investir 20 millions de dollars sur cinq ans afin de lutter contre l’espèce.

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