Le chenal de l’estuaire du Saint-Laurent étouffe

Dans le golfe qui débute à Pointe-des-Monts, la baisse en oxygène est apparue moins prononcée, la situation n’y atteignant pas encore l’hypoxie.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Dans le golfe qui débute à Pointe-des-Monts, la baisse en oxygène est apparue moins prononcée, la situation n’y atteignant pas encore l’hypoxie.

Les eaux de fond de l’estuaire du Saint-Laurent sont en situation d’hypoxie depuis les années 1980, ce qui a induit une baisse de la biodiversité dans cette strate d’eau profonde. Cette diminution marquée à la fois du degré d’oxygénation et de la biodiversité laisse craindre une incidence négative sur la faune aquatique de la région.

Ces observations, présentées mardi dans le cadre du 88e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), qui se déroule en ligne, ont été effectuées en analysant le contenu en micro-organismes de carottes de sédiments prélevées en 2018 dans le chenal laurentien au niveau de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent.

Tiffany Audet, étudiante en maîtrise au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM, a ainsi dénombré les coquilles de foraminifères benthiques et déterminé l’espèce à laquelle elles appartenaient, dans les tranches d’un centimètre d’épaisseur de chaque carotte.

Mme Audet s’est intéressée principalement aux foraminifères benthiques, des organismes unicellulaires d’une taille allant de 50 microns (formes juvéniles) à 200 microns (adultes) qui vivent dans les eaux de fond. Elle a compté plus particulièrement ceux qui appartiennent à quatre espèces qui tolèrent de faibles concentrations en oxygène, parmi lesquelles deux préfèrent carrément vivre dans de basses concentrations en oxygène.

L’abondance de ces différentes espèces a ainsi permis de déterminer les conditions d’oxygénation de l’eau à différents moments entre 1960 et 2018 pour les carottes prélevées dans l’estuaire, et entre 1870 et 2018 pour les carottes extraites au fond du golfe.

Elle a ainsi découvert que depuis 1980, le nombre de foraminifères benthiques préférant de faibles concentrations en oxygène l’emportait sur celui des autres espèces tolérant moins bien une déficience en oxygène, et ce, particulièrement dans l’estuaire, indiquant ainsi que l’estuaire se trouve en situation d’hypoxie, c’est-à-dire à un seuil de concentration en oxygène dissous à partir duquel les animaux ne trouvent pas suffisamment d’oxygène pour assurer le bon fonctionnement de leur métabolisme et, de ce fait, arrivent moins bien à survivre.

Dans le golfe qui débute à Pointe-des-Monts (à proximité de Baie-Trinité sur la Côte-Nord), la baisse en oxygène est apparue moins prononcée, la situation n’y atteignant pas encore l’hypoxie.

La jeune chercheuse a également observé une baisse de la diversité des espèces entre 1960 et 2018. « On passe d’une trentaine d’espèces de foraminifères benthiques dans le bas de la carotte, soit vers les années 1960, à une dizaine au sommet de la carotte, soit en 2018, le moment où la carotte a été prélevée », explique Tiffany Audet, en entrevue.

Quels sont les facteurs expliquant cette hypoxie des eaux profondes de l’estuaire ?

« La cause est en partie naturelle, car ce sont les eaux de l’Atlantique Nord qui sont déjà pauvres en oxygène qui pénètrent dans le golfe, puis s’enfoncent dans l’estuaire. Selon le niveau d’oxygène dans l’Atlantique, il y a des variations naturelles qui peuvent se produire. Par contre, à partir des années 1980, dans l’estuaire, il y a une assez bonne corrélation avec l’eutrophisation des eaux découlant de l’agriculture intensive et de l’utilisation de grandes quantités d’engrais », avance la jeune chercheuse.

Une fois que les fertilisants se retrouvent dans le fleuve, ils entraînent une prolifération des algues et des cyanobactéries. Or, lorsque ces végétaux meurent, les bactéries qui assurent leur décomposition consomment de l’oxygène, contribuant ainsi à sa déplétion, explique-t-elle.

« Alors que dans le golfe, la baisse de l’oxygène est davantage associée à un réchauffement des eaux, — car plus la température de l’eau augmente, moins elle peut contenir d’oxygène dissous —, dans l’estuaire, les eaux se réchauffent aussi, mais l’eutrophisation est le principal facteur qui influe sur la baisse de l’oxygène. La diminution du taux d’oxygène a été beaucoup plus rapide dans l’estuaire que dans le golfe parce que l’eutrophisation est un phénomène beaucoup plus violent que le réchauffement des eaux », souligne-t-elle.

« Les eaux de surface de l’estuaire sont bien oxygénées, car elles viennent du continent, notamment des lacs et des rivières. Les eaux de fond proviennent quant à elles de l’Atlantique Nord. Les eaux de l’Atlantique Nord rentrent par le golfe et remontent jusqu’à la tête de l’estuaire, autour de Québec. Ces eaux contiennent déjà de faibles concentrations d’oxygène dissous, et au fur et à mesure qu’elles progressent vers la tête de l’estuaire, l’oxygène qu’elles renferment est consommé par les organismes vivants, contribuant ainsi à affaiblir encore plus leur concentration en oxygène, et ce, jusqu’à l’hypoxie », détaille-t-elle.

Quelles conséquences aura l’hypoxie des eaux profondes de l’estuaire ?

Jusqu’à un certain point, toutes les espèces aquatiques sensibles au niveau d’oxygène et vivant dans les strates intermédiaire et profonde de l’estuaire peuvent être affectées, car si les eaux profondes sont en hypoxie, l’oxygène aura tendance à diffuser vers le fond pour équilibrer sa concentration à travers la colonne d’eau, ce qui veut dire que le reste de la colonne d’eau, la strate intermédiaire surtout, devrait écoper d’une baisse d’oxygénation elle aussi, fait remarquer Mme Audet.

Cette situation risque d’affecter beaucoup de poissons, car le seuil de tolérance de la plupart d’entre eux se situe à 5 mg d’oxygène dissous / litre, soit 43 micromoles / litre, alors que dans le fond de l’estuaire, on a mesuré des concentrations de 50 à 60 micromoles / litre. On se rapproche donc des niveaux d’oxygène minimum que peuvent tolérer les poissons.

Pourrait-on renverser le phénomène ?

« Pour cela, il faudrait adopter des mesures pour réduire l’usage des fertilisants. Quant au réchauffement des eaux en raison des changements climatiques, ce sera plus complexe de revenir en arrière », affirme la jeune chercheuse.

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