Quel avenir pour le paysage humanisé de L’Île-Bizard?

Inspiré des parcs naturels régionaux de France et des «areas of outstanding natural beauty» en Grande-Bretagne, le concept de paysage humanisé, encadré par la Loi sur la conservation du patrimoine naturel, vise à protéger un territoire «dont le paysage et les composantes naturelles ont été façonnés au fil du temps par des activités humaines» et à en conserver la biodiversité.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Inspiré des parcs naturels régionaux de France et des «areas of outstanding natural beauty» en Grande-Bretagne, le concept de paysage humanisé, encadré par la Loi sur la conservation du patrimoine naturel, vise à protéger un territoire «dont le paysage et les composantes naturelles ont été façonnés au fil du temps par des activités humaines» et à en conserver la biodiversité.

L’Île-Bizard pourrait devenir le premier territoire à obtenir le statut de paysage humanisé au Québec. Le dossier soumis par la Ville de Montréal est en attente d’approbation par Québec, mais il suscite des inquiétudes chez certains insulaires, qui se demandent encore quels bénéfices ils pourront tirer de cette mesure de protection.

Le projet lancé au début des années 2010, abandonné en 2013, puis relancé par l’actuel maire de l’arrondissement L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève, Normand Marinacci, n’a jamais été si près de se réaliser. Le concept de paysage humanisé, encadré par la Loi sur la conservation du patrimoine naturel, vise à protéger un territoire « dont le paysage et les composantes naturelles ont été façonnés au fil du temps par des activités humaines » et à en conserver la biodiversité.

Le périmètre comprend toute la partie ouest de l’île sur une superficie de 1820 hectares. « C’est un projet avant-gardiste qui s’adapte très bien à notre île. Ça contribuera à la conservation des espaces verts et des activités agricoles », avance Normand Marinacci qui, après que l’administration précédente l’eut abandonné, a remis le projet sur les rails à son arrivée au pouvoir en 2013. « Ça s’imbriquerait dans notre vision de conservation du caractère champêtre de L’Île-Bizard. »

Craintes chez certains résidents

Sur le terrain toutefois, les inquiétudes sont grandes, car si le territoire visé comprend des terres agricoles, il inclut aussi des zones résidentielles regroupant plus de 350 maisons. « Il y a énormément d’inquiétudes. Je fais partie du groupe des propriétairesconcernés, et on n’a jamais été consultés », soutient Johanne Bonin, propriétaire d’une maison située dans le périmètre visé. « On ne pensait pas que le paysage humanisé viendrait affecter des secteurs résidentiels comme le nôtre. »

Elle craint que le statut de paysage humanisé fasse baisser la valeur des propriétés et que les propriétaires soient désormais soumis à des contraintes chaque fois qu’ils voudront faire des travaux dans leur demeure, comme une résidence qui se trouverait dans un site patrimonial. « On se demande même si le paysage humanisé, ce n’est pas une expropriation cachée », dit-elle.

« On a parlé à M. Marinacci et il nous a dit de continuer à dormir sur nos deux oreilles. Mais notre propriété, c’est le travail d’une vie », souligne Mme Bonin, qui reproche aux autorités d’avoir omis de présenter aux citoyens le plan de conservation envisagé. « On a été échaudés par des décisions liées aux inondations quand le zonage a été changé. »

Normand Marinacci estime que les craintes exprimées par certains propriétaires ne sont pas fondées. « Ça ne changera rien. On maintient les lieux comme ils sont, avance-t-il. Les propriétaires vont continuer de bénéficier de leur propriété et vont continuer d’être soumis à la réglementation municipale. Il n’y a rien qui va changer pour eux, et ça pourrait même apporter une plus-value, parce qu’il n’y aura pas de construction autour de chez eux. Ça va être un cadre de vie extrêmement intéressant. »

Le maire soutient que les consultations menées en 2014 et 2015 ont démontré un engouement des citoyens. « Tout le monde est emballé, sauf quelques spéculateurs », affirme-t-il.

On a conservé les terres agricoles jusqu’à maintenant. On est capables de continuer à le faire sans avoir un parasol par-dessus le parapluie qu’on a mis sur elles.

Les résidents ne sont pas les seuls à exprimer des réticences à l’égard du projet. L’agriculteur Claude Théoret ne voit pas les bénéfices qu’apportera un paysage humanisé. Les terres agricoles situées dans le périmètre sont déjà protégées par la Loi sur la protection du territoire agricole, fait-il remarquer. « On les a conservées jusqu’à maintenant. On est capables de continuer à le faire sans avoir un parasol par-dessus le parapluie qu’on a mis sur les terres agricoles », dit-il.

Lui aussi s’inquiète des contraintes qui pourraient être imposées aux agriculteurs, quant à leurs activités et aux travaux qu’ils pourront effectuer sur leurs terres. Selon lui, la volonté de la Ville de créer un paysage humanisé est une « mascarade » qui lui permet d’accroître la superficie des aires protégées de son territoire, mais n’apportepas d’avantages aux agriculteurs.« Si la Ville veut relier L’Île-Bizard à Sainte-Anne-de-Bellevue par un corridor écoforestier, il y aurait des dédommagements à payer », croit-il.

Procédure complexe

Directeur général de l’Association des architectes paysagistes du Québec, Bernard Bigras reconnaît que la désignation d’un paysage humanisé est une procédure difficile et complexe. Le paysage est souvent le « parent pauvre » de l’aménagement, dit-il. « Nous, on pense que la protection de la faune et de la flore est une valeur ajoutée. Surtout dans le contexte actuel, où on veut voir la nature revenir en ville, explique-t-il. C’est tout récent qu’on reconnaisse les paysages comme inhérents au patrimoine. Avant la Loi sur le patrimoine culturel de 2012, on ne reconnaissait pas le paysage comme une composante importante du patrimoine. On en est encore aux balbutiements et ça traîne. »

Inspiré des parcs naturels régionaux de France et des areas of outstanding natural beauty en Grande-Bretagne, le concept de paysage humanisé est méconnu au Québec, reconnaît Gérald Domon, professeur associé à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

Introduit dans la Loi sur la conservation du patrimoine naturel en 2002, le statut de paysage humanisé avait suscité beaucoup d’intérêt à l’époque, se souvient-il. « Les gens ne savaient pas trop ce que c’était. Mais on a reçu beaucoup de messages de gens que ça intéressait, de Tremblant et de Matapédia notamment. L’île Verte avait commencé une démarche de paysage humanisé. Les projets les plus développés ont été ceux de l’Estran [en Gaspésie] et des îles de Berthier.Mais à ce jour, aucun projet ne s’estréalisé, et ça fait 20 ans. »

1820

C’est, en hectares, la superficie concernée par le projet de paysage. Ce périmètre comprend toute la partie ouest de l’île Bizard.

Gérald Domon attribue cette situation à plusieurs éléments, dont le peu de ressources consacrées par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) à ce dossier, la méconnaissance du concept et la complexité et la lourdeur du processus de réalisation. La difficulté réside aussi dans le fait qu’on intervient dans l’aménagement du territoire dans des zones habitées et que ce statut s’appuie sur un consensus local.

Selon lui toutefois, ce statut n’est pas coercitif. Il ne fige pas le paysage, mais amène une réflexion sur sonévolution. « Ce n’est pas imposé par l’État. Donc, c’est un projet collectif. C’est à la population de définir le plan de conservation et la vision d’avenir. Si elle veut que toutes les maisons soient blanches, c’est à elle de faire en sorte qu’elles soient blanches. »

Le projet de paysage humanisé de L’Île-Bizard, qui a reçu l’appui du conseil municipal de Montréal, du conseil d’agglomération et de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), n’a toujours pas obtenu le feu vert du gouvernement.

Au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, on indique qu’une décision dans ce dossier devrait être rendue sous peu. La demande déposée par la Ville de Montréal en 2015 a été jugée recevable, précise-t-on dans un courriel.

S’il est approuvé, le projet fera l’objet d’un décret gouvernemental et une consultation publique sera tenue. Le statut de protection du paysage humanisé entrera alors en vigueur 15 jours après la publication de l’arrêté ministériel.

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