Imaginer le Québec, au-delà de la voiture

Dans toutes les régions, le nombre de voitures décline, mais celui des «camions légers» compense aisément.
Illustration: Romain Lasser Dans toutes les régions, le nombre de voitures décline, mais celui des «camions légers» compense aisément.

Malgré les engagements en environnement pris par les gouvernements au fil des ans, le Québec a raté ses cibles climatiques, la voiture prend toujours plus de place dans nos villes, les problèmes de gestion des matières résiduelles demeurent et la protection de la biodiversité comporte toujours plusieurs lacunes. Le Québec est-il aussi vert qu’il le prétend ?

Il a suffi que la mairesse de Montréal Valérie Plante annonce mercredi d’éventuelles restrictions sur la circulation des voitures au parc Jean-Drapeau, dans le cadre d’un ambitieux plan de verdissement des îles situées sur le cours du Saint-Laurent, pour provoquer des réactions courroucées sur les réseaux sociaux.

Parmi les centaines de commentaires en réaction au texte publié par Le Devoir pour présenter ce projet de 970 millions de dollars, plusieurs ont décrié l’« agenda anti-auto » mis en avant par Projet Montréal, « une décision pour forcer les familles à quitter Montréal », « des dépenses de licorne » ou encore une idée conçue pour « les riches bobos qui iront manger du foin à bicyclette électrique ».

L’idée de mettre en valeur le patrimoine naturel des îles Sainte-Hélène et Notre-Dame a certes suscité de nombreuses réactions positives, mais les attaques contre ce projet n’étonnent pas Andréanne Brazeau, analyste en mobilité chez Équiterre. « Je ne suis pas surprise, parce que les déplacements en voiture sont la norme et que l’auto est la reine depuis des décennies. »

Les données sur la place toujours grandissante de la voiture dans nos milieux de vie lui donnent d’ailleurs raison. Les Québécois ont beau répéter sondage après sondage que l’environnement est une valeur chère à leurs yeux, ils achètent toujours plus de véhicules individuels, et surtout de « camions légers », une catégorie qui comprend les véhicules utilitaires sports (VUS), plus énergivores et plus polluants.

Selon les données fournies par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), on compte environ cinq millions d’automobiles et de camions légers personnels sur les routes de la province, soit une hausse de plus de 338 000 en cinq ans. Si on ajoute à cela les véhicules à utilisation « institutionnelle, professionnelle ou commerciale », on grimpe à 5,4 millions.

Dans toutes les régions, le nombre de voitures décline, mais celui des « camions légers » compense aisément. On en recense au moins 2,2 millions, une hausse de plus de 555 000 en cinq ans. Leur part de marché représente désormais plus de 70 % de toutes les ventes de véhicules.

Les données de la SAAQ montrent aussi que plus de la moitié de ces véhicules appartiennent à des résidents des grands centres urbains ou des régions limitrophes. Le ministre de l’Environnement Benoit Charette a néanmoins rejeté l’idée d’imposer une taxe supplémentaire sur les VUS en affirmant que « le pick-up n’est pas un luxe » en région.

Électrification

En plus de générer des coûts de congestion routière qui se chiffrent en milliards de dollars annuellement, l’appétit des Québécois pour la possession et l’utilisation courante d’un véhicule met en péril l’atteinte de nos objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES).

Il faut dire que les émissions du transport routier, qui ont augmenté de près de 60 % depuis 30 ans, représentent plus du tiers du bilan carbone de la province. Résultat : le plus récent bilan de GES, soit celui de 2019, publié cette semaine par le gouvernement fédéral, démontre que les émissions ont reculé d’à peine 3,1 % depuis 1990. Le recul attendu était de 20 % à l’horizon 2020. Celles-ci ont même augmenté de 2016 à 2019.

Pour « inverser » cette tendance, le ministre Charette mise principalement sur l’électrification des transports, et notamment des véhicules des Québécois. Selon les données officielles disponibles, on compte un peu plus de 92 000 voitures électriques dans la province, soit environ 2 % du parc automobile. Québec a toutefois promis que tous les véhicules neufs vendus seraient électriques à l’horizon 2035, et des sommes importantes sont prévues à cet effet dans le Plan pour une économie verte.

Le cabinet du ministre assure aussi que la mise en œuvre de ce plan permettra de réduire la place de « l’auto solo », notamment en raison de« l’accroissement de l’offre de transport collectif » et du « développement du transport actif en milieu urbanisé ».

Le gouvernement Legault ferme toutefois la porte à l’idée de péages ou de taxe sur l’essence pour financer le transport collectif et réduire la congestion routière dans la région de Montréal. « Le gouvernement a toujours le souci de ne pas hausser le fardeau fiscal des Québécois, et ce, particulièrement en temps de pandémie », indique le cabinet de la ministre déléguée aux Transports, Chantal Rouleau. Avant la pandémie, près de 70 % des déplacements à l’heure de pointe s’effectuaienten voiture, selon les données compilées par l’Autorité régionale de transport métropolitain.

« Dépendance à l’auto »

Titulaire de la Chaire Mobilité à Polytechnique Montréal, Catherine Morency déplore le manque de volonté de réduire la place de la voiture. « Nous avons un sérieux problème de dépendance à l’automobile privée. Mais il faut affranchir les Québécois de la nécessité d’en posséder une pour se déplacer. La vision ne peut pas se limiter à dire que tous les Québécois vont avoir un véhicule électrique. Il faut en réduire le nombre, parce que ce n’est pas un mode de transport efficace collectivement », explique-t-elle.

« Il faudrait donc cesser de promouvoir un mode de vie centré sur l’automobile privée. Il faut cesser de construire des quartiers qui en sont totalement dépendants. Ce serait déjà un grand gain. Mais on développe encore aujourd’hui des territoires peu densifiés et dispersés, qui sont uniquement consacrés à l’automobile. C’est la raison pour laquelle ça va mal en transport », ajoute celle qui vient d’être nommée au Comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec.

Mme Morency souligne qu’en plus de revoir le développement du territoire, il est urgent de « rattraper le retard » en matière de transport collectif. « Le transport en commun ne sert pas uniquement à transporter des gens jusqu’à leur travail. Il doit aussi servir à aider les gens à faire leur vie sans posséder de voiture. Et ce mode de transport a un effet très structurant pour les quartiers. »

Nous avons un sérieux problème de dépendance à l’automobile privée. Mais il faut affranchir les Québécois de la nécessité d’en posséder une pour se déplacer. La vision ne peut pas se limiter à dire que tous les Québécois vont avoir un véhicule électrique.

 

Qui plus est, il faudrait privilégier le transport actif et bonifier substantiellement le déploiement de l’autopartage. Elle cite en exemple le service Communauto, présent à Montréal, Québec, Sherbrooke, Gatineau et Lévis. Selon les données fournies par l’entreprise et tirées d’une étude menée à HEC Montréal, chaque station Communauto à Montréal permettrait de remplacer l’équivalent de 38 à 61 voitures privées.

Coauteurs du livre Choisir l’environnement, Jean-François Gingras et Sylvain Perron estiment d’ailleurs que le développement des initiatives d’autopartage, mais aussi de vélos en libre-service, devrait être soutenu par le gouvernement dans d’autres villes de la province. Même chose, selon eux, pour des initiatives portées par desvilles de taille moyenne, commeGranby, qui a décidé de miser sur les pistes cyclables et des circuits d’autobus pour desservir les citoyens.

Pour l’écosociologue Laure Waridel, la refonte de notre « mobilité » passe par un changement de paradigme. « Il faut changer l’architecture des choix, pour s’assurer que les meilleures décisions écologiques sont aussi les meilleures décisions économiques. Dans certaines villes européennes, il est plus facile de prendre le transport en commun que de posséder une voiture. C’est donc le choix logique d’une majorité de citoyens. Ici, c’est le contraire, puisque c’est le fait de posséder une voiture qui est le choix logique pour les citoyens qui veulent se déplacer », explique celle qui a notamment signé l’ouvrage La transition, c’est maintenant.

Andréanne Brazeau, d’Équiterre, ajoute que le Québec aurait tout à gagner de s’inspirer d’initiatives qui, ailleurs dans le monde, ont permis de réduire la place de la voiture, tout en bonifiant le transport actif et collectif. Copenhague, une ville nordique qui compte 1,3 million d’habitants, a choisi de décourager l’usage de la voiture en tarifant le stationnement, mais aussi en créant des zones piétonnes et un imposant réseau de pistes cyclables qui permettent de rallier le transport collectif. En plus de réduire les émissions de GES et la pollution atmosphérique de l’air des villes, cette façon de concevoir la mobilité favorise l’activité physique, et donc la santé des citoyens.

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8 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 17 avril 2021 09 h 46

    Toujours plus d'étalement urbain

    « on développe encore aujourd’hui des territoires peu densifiés et dispersés, qui sont uniquement consacrés à l’automobile » dit Catherine Morency, titulaire de la Chaire Mobilité à Polytechnique.

    Voilà ce que je dénonçais il y a près de 25 ans ! Avant les fusions municipales qui ont aidé le gouvernement à se décharger de sa responsabilité en terme d'aménagement du territoire et n'ont pas empêché l'étalement de se continuer.

    Le gigantesque étalement des habitations de la région de Montréal et d'autres villes, comme Québec, rend les gens très dépendants de l'automobile. Ce très mauvais « urbanisme » est formidablement déterminant. On ne peut pas raser rapidement l'habitat de l'Amérique du Nord et le reconstruire en un jour. Voilà ce genre de déterminant qui fait que périodiquement les civilisations s'écroulent au cours de l'histoire. Le système finit par s'écrouler sous le poids de ses bêtises et de ses contradictions.

  • Daniel Grant - Abonné 17 avril 2021 09 h 46

    Comment s’immuniser contre la critique…

    et bien on a qu’à critiquer les solutions qui ne sont pas encore 100% parfaites.

    Un autre article qui tente de noyer le poisson en mêlant le nombre de voitures et d’étalement urbain avec la réduction de pollution, c’est un faux débat qui fait bien l’affaire des pollueurs pcq ça finit normalement en pointant du doigt tout le monde sauf ceux qui se baladent avec des tuyaux d’échappement qui pourrie notre air.


    Toutes les raisons fallacieuses sont permises et même encouragées,
    pcq hey
    comment peut-on justifier un gros VUS 4x4 polluant pour aller chercher une douzaine de clous à finition à la quincaillerie du coin, avec un petit sourire complaisant bien convenue pcq hey les VE pollueraient autant paraît-il.


    Et quel bonheur pour les pollueurs, des organismes sans scrupule comme CIRAIG entretiennent cette désinformation en se livrant à un exercice ignoble de stigmatisation contre le VE par le cycle de vie et a formaté le cerveau des Québecois indécis en répétant des petites phrases toutes prêt-à-penser pour faire croire que le VE pollue.

    Même Découvertes de Radio-Canada a mordu à l’hameçon et répète les âneries dépourvues de tout sens d’objectivité sur le cycle de vie du VE et participe à la propagande des pétrolières.
    Autrement, comment RC pourrait justifier de nous matraquer à la journée longue de publicité de bagnole à pétrole?

    Le problème est la pollution du transport et la solution est la mobilité sans-émission.

    Le VE a atteint l’objectif de la mobilité zéro-émission,
    ceux qui n’ont pas atteint l’objectif se trouvent entre la mine et l’usine,
    attaquons le problème par le bon bout
    c’est ignoble de mettre ça sur le dos du VE.

    On pourrait faire la même stigmatisation sur votre cabanon de jardin (en accusant ceux qui fabriquent des cabanons de la déforestation sauvage) ou de votre frigo.

  • François Beaulé - Inscrit 17 avril 2021 09 h 57

    Il ne s'agit surtout pas de faire la promotion des VUS mais...

    Les VUS de la taille d'un Toyota RAV-4 ou Subaru Forester consomme moins de 10% de plus que des automobiles de taille semblable.

    Évidemment les VUS plus gros consomment nettement plus que ceux-ci.

    Mais, surtout, les pick-up, comme le F-150, sont beaucoup plus gros et plus lourds et consomment beaucoup plus que les VUS.

    Surtaxer spécifiquement les VUS est donc injustifiable.

    • Raymond Curadeau - Abonné 17 avril 2021 20 h 13

      10 % de plus qu'une voiture de grosseur semblable c'est déjà beaucoup trop... quand on considaire leur nombre qui ne cesse d'augmenter sur nos routes.Une véritable TARE sur nos routes comme disait Jacques Duval et c'est sans prendre en conte leur empreinte carborne qui plus élevée à la fabrication. Aucune excuse pour les taxés d'avantage pour ma part.

  • Lionel Leblanc - Abonné 17 avril 2021 11 h 24

    Imaginer le Québec, au-delà de la voiture, est-ce bien réaliste?

    Bien entendu, il ne se trouve sans doute pas beaucoup de citoyens, soi-disant responsables, qui vont privilégier le vice au détriment de la vertu. Au-delà de ce truisme de mauvais aloi, il n’en demeure pas moins que les expressions « développement durable », « économie verte », « biodiversité » n’ont de cesse d’accompagner le discours dominant sur la diabolisation du véhicule alimenté au pétrole, source avérée de tous les problèmes de notre monde moderne.
    Toute réflexion sur l’avenir de la Planète ne mène nulle part si elle n’inclut pas la totalité des tenants et aboutissants qui y sont reliés. Une solide compréhension de ce qui s’est passé antérieurement est indispensable afin de trouver des moyens efficaces pour remédier aux problèmes soulevés par les zélotes de l’environnement.

    À titre d’exemple de ces propos, Alexandre Shields cite, dans sa chronique sur l’environnement, le rôle louable de la Ville de Granby qui, pour lutter contre l’usage de la voiture individuelle, a créé un réseau de transport en public. Par ailleurs, il se garde bien d’évoquer le soufflage de la neige souillée sur les terrains privés que cette même ville fait allègrement dans le dessein de faire des économies et de protéger l’environnement.

    Puisque ce soufflage de neige n’affecte qu’une infime partie de la population, il est compréhensible que seule une minorité s’y oppose. Afin d’accréditer sa façon de faire, la Ville a commandé à grand frais un sondage à la firme Léger, sondage révélant la satisfaction de la majorité de la population.

    Est-il aussi louable qu’il n’y paraît d’avoir créé un réseau de transport public si ce dernier a été rendu possible par les économies réalisées par le soufflage de la neige souillée sur les terrains de certains citoyens ? Et pour ce qui est de la protection de l’environnement, où se trouve le gain sachant que la cochonnerie qui n'est plus dans les décharges publiques se retrouve sur les terrains privés entretenus à grands frais par leurs propriétaires ?

  • Josée Cantin - Abonné 17 avril 2021 12 h 28

    Beau défi en perspective : le télétravail et l'étalement urbain

    La pandémie, qui est plus difficile à vivre en ville qu'à la campagne, a amené les gouvernements à demander aux entreprises de transformer leurs modes d'opération pour faciliter le télétravail. Beaucoup de personnes adorent ça et ne voient plus l'utilité de vivre près de leurs lieux de travail. Ils cherchent donc à s'éloigner des grands centres urbains, d'où l'étalement urbain. Et, le télétravail est là pour rester et d'ailleurs, les gouvernements travaillent également à faire en sorte que tout le monde puisse être branché que ce soit pour le télétravail que pour l'éducation.

    Il y a seulement quelques années de cela, le Gouvernement du Québec a mis en place une série de mesure pour contrer l'étalement urbain et les MRC ont dû, refaire leurs schémas d'aménagement afin de limiter cet étallement et les municipalités rurales doivent refaire leurs règlements en concordance.

    Les gens recherche alors la qualité de vie que la campagne peut leur offrir, d'où l'augmentation fulgurante des prix des maisons en périphérie des grands centres et même au delà. Je trouve fort paradoxale de demander aux gens de faire du télétravail et de mettre des restrictions à l'étalement urbain.

    Alors, je pense que les urbanistes devront être très créatifs afin de mettre en place tout de suite une série de projets qui permettront à la fois aux gens de choisir où ils veulent vivre en télétravail et de diminuer les gaz à effets de serre. Selon moi, les schémas d'aménagements actuels sont complètement désuets compte tenu qu'ils ont été pensés avant la pandémie et le télétravail.

    Beau défi en perspective!