Le dossier des cerfs de Longueuil toujours dans l’impasse

On compte une trentaine de cerfs de Virginie dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil. Ceux-ci ont un impact significatif sur la végétation.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir On compte une trentaine de cerfs de Virginie dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil. Ceux-ci ont un impact significatif sur la végétation.

Près de cinq mois après le début de la saga des cerfs de Virginie en surpopulation dans un parc de Longueuil, aucune solution n’est en vue. L’organisme qui devait déplacer certaines bêtes n’a pas obtenu les autorisations nécessaires, des experts impliqués dans le dossier ne peuvent plus prendre la parole publiquement et la Ville s’en remet maintenant à une « table de concertation » qui devra recommander des solutions d’ici l’automne prochain.

On recense une trentaine de cerfs de Virginie dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil. Les cervidés y sont d’ailleurs trop nombreux, ce qui menace la végétation et la biodiversité de ce parc très fréquenté, mais aussi la sécurité des automobilistes qui circulent dans le secteur. En s’appuyant sur ces constats, la Ville de Longueuil avait donc annoncé le 10 novembre son intention de mener une « opération de contrôle ponctuelle », et donc d’abattre 15 cerfs.

Cette décision a toutefois provoqué un tollé, le dépôt d’une pétition d’opposition de près de 40 000 noms et la mairesse Longueuil, Sylvie Parent, a même reçu des menaces de mort. Devant la contestation, la Ville a finalement renoncé à la fin du mois de novembre à réduire le petit groupe de cerfs. Les autorités municipales avaient alors promis de déplacer les animaux « vers un site autorisé », et ce, dans les semaines suivantes.

Or, les cerfs sont toujours là, et aucune solution n’est actuellement en vue. Pour obtenir l’autorisation du gouvernement du Québec pour attraper, anesthésier et transporter 15 cerfs vers deux zoos, l’entreprise Sauvetage Animal Rescue devait d’abord obtenir un « certificat de bons soins aux animaux » de la part du Comité d’éthique de l’utilisation des animaux (CEUA) de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Les 15 experts qui ont analysé le dossier ont toutefois rejeté la demande en soulignant dans leur rapport que celle-ci soulevait plusieurs « préoccupations » et que le projet comportait de nombreux « risques » de blessures ou de mortalité pour les animaux, mais aussi « pour la sécurité humaine », en raison de « l’inexpérience du personnel impliqué ».

Qui plus est, le comité a insisté sur l’absence de « mérite scientifique » du projet. Selon leurs conclusions, qui s’appuient sur l’expertise de spécialistes des cervidés, le cheptel du parc « sera de retour à sa taille d’origine » d’ici quelques années, puisque le cerf de Virginie est une espèce « extrêmement prolifique ». Bref, il s’agit d’« une solution à très court terme ».

Le Devoir a sollicité une entrevue avec le président du comité, mais celle-ci a été refusée. Les membres du comité ne sont plus autorisés à prendre la parole publiquement dans ce dossier, a indiqué le service des communications de l’Université de Montréal.

Du côté de l’entreprise Sauvetage Animal Rescue, on s’explique mal le refus du comité d’éthique. Selon le directeur général, Éric Dussault, le comité a « démoli » le plan qui lui avait été soumis et qui avait fait l’objet d’une « bonne communication » avec le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui décide d’autoriser ou non le déplacement des cerfs.

« Table de concertation »

Il ajoute qu’il souhaitait présenter une nouvelle demande, après le refus essuyé en février, mais que son entreprise semble plutôt avoir été écartée du projet. La Ville de Longueuil a en effet décidé de renvoyer ce dossier épineux à une « table de concertation » qui sera mise en place au mois de mai. Celle-ci devra formuler des recommandations « avant la fin de l’automne 2021 », indique la Ville, en ajoutant qu’elle souhaite « s’assurer que les approches à privilégier s’appuient sur des principes éthiques et scientifiques reconnus ». Qui siégera à cette table ? « La composition et les modalités détaillées de la table de concertation sont présentement à l’étude. Nous communiquerons ces informations en temps et lieu », a-t-on répondu par courriel.

M. Dussault affirme qu’il n’a pas été invité à siéger à la table de concertation et il dit avoir l’impression que la Ville de Longueuil a voulu « gagner du temps » et « faire oublier cette histoire ». « Les gens pensent que la situation est réglée », laisse-t-il tomber. Il continue néanmoins de plaider pour le déplacement de 15 cerfs dans deux zoos de la province, mais aussi pour « la stérilisation » des autres cerfs du parc Michel-Chartrand, dont le nombre pourrait encore augmenter cette année, lors de la saison de mise bas à venir.

Est-ce que le MFFP travaille à un plan pour régler le problème de surpopulation de cerfs dans le parc ? Dans une réponse écrite, on dit s’en remettre à la Ville de Longueuil pour « établir un plan d’action » et « le mettre en application ». Le ministère souligne toutefois qu’il a « toujours préconisé » la chasse contrôlée afin de réduire le cheptel à 10 bêtes et ainsi rétablir « un équilibre écologique acceptable » dans ce parc situé en milieu habité. « Les gens pourront continuer d’y observer des cerfs, tout en fréquentant un habitat plus riche d’un point de vue de la biodiversité », précise le MFFP. Le ministère ne ferme cependant pas la porte au déplacement d’une partie des cerfs, tout en rappelant qu’aucun permis ne sera délivré, à moins que Sauvetage Animal Rescue obtienne un avis favorable du comité d’éthique.

Les gens humanisent les animaux à outrance. Pour eux, l’abattage n’est pas une solution, alors que c’est tout à fait logique d’un point de vue de gestion de la faune.

 

« Le problème va revenir »

Le vétérinaire Stéphane Lair, de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, soutient que le comité d’éthique a bien fait son travail en refusant d’entériner le projet de déplacement des animaux. « C’est un projet qui n’a pas de mérite scientifique. Prendre 15 cerfs et les envoyer dans un zoo ne va pas régler le problème. On ne peut pas non plus envoyer régulièrement des cerfs dans des zoos. Le problème va revenir. Ce n’est pas une option valable », explique cet expert chevronné de la faune sauvage du Québec.

À l’instar d’autres experts, il estime que le tollé soulevé par l’abattage des cerfs découle essentiellement d’une réaction émotive du public. « Les gens humanisent les animaux à outrance. Pour eux, l’abattage n’est pas une solution, alors que c’est tout à fait logique d’un point de vue de gestion de la faune. »

Le Dr Lair ajoute que des dizaines de milliers de cerfs de Virginie sont tués chaque année dans le cadre de la chasse sportive gérée par le MFFP, et ce, sans que cela soulève de controverse. Selon les données du ministère sur la saison de chasse 2020, un total de 48 000 cerfs ont été abattus dans la province. Dans ce contexte, l’abattage de 15 cerfs aurait représenté 0,03 % des cerfs de Virginie tués l’an dernier au Québec.

Pas question d’abattage à Montréal

La Ville de Montréal est aux prises avec une situation similaire de surpopulation de cerfs de Virginie dans au moins un parc, celui de la Pointe-aux-Prairies, situé dans le secteur de Pointe-aux-Trembles. Selon l’avis d’experts mandatés par la Ville, il faudrait y abattre au moins 40 bêtes afin de réduire les impacts de ce cheptel sur l’écosystème. La mairesse de Montréal, Valérie Plante, ferme toutefois la porte à l’abattage des bêtes, malgré les recommandations des scientifiques qui ont travaillé sur le dossier. On promet toutefois de trouver « des solutions », et ce, une fois que l’ensemble du dossier aura été analysé avec une équipe de chercheurs de l’Université Laval. Le problème de la surabondance de cerfs dans le parc est connu depuis plusieurs années.

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