Des caribous en danger condamnés à la captivité

L’objectif est de placer les caribous hors d’atteinte des prédateurs, afin notamment d’augmenter le taux de survie des faons.
Photo: Éric Deschamps L’objectif est de placer les caribous hors d’atteinte des prédateurs, afin notamment d’augmenter le taux de survie des faons.

Face à la situation critique dans laquelle se trouvent aujourd’hui les populations isolées de caribous forestiers de Charlevoix et de la Gaspésie, le gouvernement du Québec a décidé de regrouper les dernières bêtes de ces hardes dans des enclos qui seront construits dès ce printemps, a-t-on confirmé au Devoir. Cette opération de la dernière chance sera toutefois menée en vain, préviennent des spécialistes de l’espèce, à moins qu’on protège enfin leurs habitats dégradés par les opérations forestières.

Tant dans Charlevoix qu’en Gaspésie, les plus récents inventaires du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) font état de populations au seuil de l’extinction. Dans Charlevoix, on compterait moins d’une vingtaine de caribous, selon un décompte réalisé à l’hiver 2020. Il s’agit de « la plus faible abondance enregistrée depuis la réintroduction de la population » dans les années 1970, après le sommet de 126 bêtes atteint en 1992.

Les caribous montagnards de la Gaspésie, qui représentent le dernier vestige des populations qui occupaient jadis les provinces maritimes, accusent eux aussi un déclin dangereux. Alors qu’ils étaient environ 150 il y a de cela 10 ans, les plus récents inventaires du MFFP font état d’une « grande précarité », avec au mieux 50 bêtes dans le parc national de la Gaspésie.

Des mesures de protection des hardes isolées sont nécessaires à court terme et les enclos font partie de ces mesures afin de protéger les animaux de leurs prédateurs et aider à la survie des nouveau-nés

 

Dans les deux cas, les causes du déclin sont bien connues, souligne le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, qui dirige une équipe de recherche en gestion de la faune terrestre à l’Université du Québec à Rimouski : « la pression importante des prédateurs », notamment sur les faons, mais aussi « le déclin continu des habitats favorables à l’espèce », soit les écosystèmes forestiers matures.

Ces deux éléments sont liés, rappelle M. St-Laurent. Le fait de « rajeunir » la forêt avec des coupes industrielles offre en effet un habitat plus propice à certaines espèces, comme les orignaux, qui attirent les prédateurs. Ces derniers utilisent aussi les nouveaux chemins pour accéder au territoire des caribous. Le gouvernement fédéral désigne d’ailleurs « l’exploitation forestière » comme une des principales menaces pour la survie des caribous de la Gaspésie.

Enclos

Pour tenter de préserver ces deux populations, le gouvernement du Québec mène depuis plusieurs années des campagnes d’abattage des prédateurs qui se sont avérées insuffisantes pour freiner le déclin.

Le gouvernement Legault espère maintenant faire mieux en misant sur la capture et la mise en enclos des caribous de Charlevoix et de la Gaspésie. À l’instar du sort qui a été réservé l’an dernier aux derniers caribous de la région de Val-d’Or, les bêtes des deux hardes devraient donc se retrouver en captivité d’ici quelques mois. L’objectif est de les placer hors d’atteinte des prédateurs, afin notamment d’augmenter le taux de survie des faons. « Des mesures de protection des hardes isolées sont nécessaires à court terme et les enclos font partie de ces mesures afin de protéger les animaux de leurs prédateurs et aider à la survie des nouveau-nés », résume le cabinet du ministre Pierre Dufour, dans une réponse écrite.

Selon les informations transmises au Devoir par le MFFP, il est prévu de lancer la construction des différents enclos au printemps 2021. « Le MFFP est à préparer les devis des enclos afin de lancer les processus d’appel d’offres publics. Il est donc encore difficile d’établir des dates précises à ce stade », ajoute le ministère.

Photo: Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) Les six derniers caribous de Val-d'Or ont été capturés et placés en enclos en mars 2020.

En Gaspésie, où ces caribous constituent un attrait touristique important du parc national, les cervidés « sont actuellement répartis sur deux sommets distincts », précise-t-on. « Cette répartition spatiale requiert la construction de deux enclos de maternité. Les arrangements nécessaires sont en cours de réalisation. » Dans Charlevoix, le choix du site de l’enclos n’est pas encore confirmé. « La topographie et les études de sols sont deux critères importants pouvant faire évoluer le site pour la construction de l’enclos », indique le ministère.

Dans les deux cas, les opérations nécessiteront de capturer les animaux, ce qui n’a rien d’anodin, insiste Martin-Hugues St-Laurent. « Capturer un caribou en nature est une opération périlleuse. Il est possible qu’il y ait des blessures, voire des blessures fatales. » Selon lui, il est fort possible que certaines bêtes meurent au cours des opérations. Comment le MFFP entend-il procéder ? Comment ces animaux sauvages seront-ils nourris ? Comment espère-t-on faire progresser le cheptel, afin de relâcher des caribous dans leur milieu naturel ? Le Devoir a interpellé le ministère à ce sujet jeudi matin. Celui-ci a promis des réponses « dans les meilleurs délais possible », mais sans donner suite à notre demande d’entrevue.

Habituellement, la garde en captivité doit permettre de produire de jeunes caribous qui pourront être réintroduits dans l’habitat, alors que les adultes demeurent en enclos « pendant plusieurs années » pour assurer la reproduction, résume M. St-Laurent. Comme ces jeunes auront vécu leurs premiers mois de vie sans bénéficier des apprentissages qu’ils auraient normalement eus en compagnie de leur mère, leur taux de survie risque d’être moins élevé. Il faudra donc « intensifier le programme de contrôle des prédateurs », souligne le biologiste.

Malgré les avertissements qui sont faits depuis plusieurs années, on a donné préséance à des considérations liées à l’économie forestière, plutôt qu’à la conservation de cette espèce

Habitat dégradé

Quel que soit le succès de la reproduction en captivité, l’opération sera vouée à l’échec à moins de favoriser la restauration des forêts avoisinantes. « Ça fait 30 ans qu’on fait du contrôle de prédateurs en Gaspésie, mais pendant ce temps, on a aussi récolté 50 % de la forêt mature qui restait autour du parc national », fait valoir Martin-Hugues St-Laurent. Il se demande si le gouvernement Legault, qui vient de délaisser un projet d’aire protégée situé à la limite du parc national, est prêt à mieux préserver les écosystèmes forestiers. « Est-ce que la volonté est de ralentir l’érosion de l’habitat, voire de la stopper ? Si on dit qu’on va faire des mesures extrêmes de conservation, mais qu’on continue de couper la forêt, ce sera une opération de relations publiques. »

La situation de plus en plus désespérée des hardes de Charlevoix et de la Gaspésie découle directement de notre incapacité à remettre en question la priorité accordée à l’industrie forestière, souligne M. St-Laurent. « C’est un constat d’échec. Ça montre que la préoccupation que nous avons eue pour ces hardes isolées n’a pas été suffisante. Malgré les avertissements qui sont faits depuis plusieurs années, on a donné préséance à des considérations liées à l’économie forestière, plutôt qu’à la conservation de cette espèce. »

Même son de cloche du côté du biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs au Québec. Il ajoute qu’il faut rapidement mettre en œuvre le plan de protection promis d’ici 2023 pour le caribou forestier, dont le déclin se poursuit un peu partout au Québec. Il cite en exemple la population du secteur Pipmuacan (couvrant une partie du Saguenay−Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord). Sur un territoire de 28 000 km2, à peine 225 bêtes ont été recensées. « Après Val-d’Or et Charlevoix, c’est la prochaine harde sur la liste des impossibles à rétablir si rien n’est fait. »

Président de l’Action boréale, Henri Jacob met d’ailleurs en garde contre l’idée de simplement mettre les bêtes en enclos, sans établir une stratégie pour le rétablissement des hardes. Il dénonce l’absence de solutions pour les six derniers caribous de Val-d’Or, qui vivent « dans un enclos beaucoup trop petit ». Un animal est d’ailleurs mort l’an dernier. « On suit très bien le plan pour qu’ils disparaissent », laisse tomber Martin-Hugues St-Laurent. « On a trop attendu. »

Aires protégées: une occasion manquée pour les caribous

Le Devoir révélait récemment que le gouvernement Legault a choisi de délaisser pas moins de 83 projets d’aires protégées dans le cadre du processus qui a mené à l’atteinte de la cible de protection de 17 % des milieux naturels terrestres du Québec avant la fin de 2020. Tous ces projets étaient pourtant « issus des travaux de concertation régionale et autochtone » du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC).

Parmi les projets mis de côté, on compte au moins une dizaine de territoires qui auraient permis d’accroître les mesures de protection du caribou forestier, selon des intervenants bien au fait du dossier. Ces territoires totalisent au moins 2000 km2, selon une comptabilisation non exhaustive. Parmi ceux-ci, on retrouvait un projet de 310 km2 mis de l’avant par le MELCC et désigné comme « secteur prioritaire » du caribou. On comptait aussi une série de quatre projets portés notamment par les Innus et situés dans la région du réservoir Pipmuacan, au nord-est du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Tous ces secteurs propices à la survie du cervidé menacé sont situés au sud de la limite nordique des forêts attribuables.

 

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