Une entreprise albertaine lorgne le potentiel pétrolier du Saint-Laurent

Photo: Alexandre Shields Le Devoir L’exploration pétrolière dans le golfe soulève des craintes pour l’industrie de la pêche depuis plusieurs années.

Une entreprise albertaine inconnue ici croit au potentiel d’exploitation pétrolière dans la portion québécoise du golfe du Saint-Laurent, a appris Le Devoir. Elle détient d’ailleurs des permis d’exploration qui couvrent une superficie totale de plus de 1500 km2, tout près d’un secteur protégé en raison de la richesse de sa biodiversité marine. Et même s’il existe présentement un moratoire sur ce genre de projet, Ottawa et Québec n’ont jamais pris d’engagement en faveur d’une interdiction définitive.

Au cours des dernières années, c’est le projet d’exploration pétrolière du secteur d’Old Harry, situé au nord-est des îles de la Madeleine, qui a retenu l’attention. Libéraux, péquistes et caquistes ont tous, à un moment ou à un autre, vanté le potentiel pétrolier de cette structure sous-marine, qui n’a jamais été démontré. L’entreprise Headwater Exploration (anciennement Corridor Resources) y détient toujours deux permis d’exploration, confirme le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles. Mais l’annulation des permis est imminente, assure l’entreprise de Calgary.

La fin prochaine de ce projet controversé ne signe toutefois pas l’arrêt de toute volonté de rechercher un gisement pétrolier en milieu marin dans les eaux québécoises du Saint-Laurent. Une entreprise, inscrite au Québec comme « 9161-7795 Québec inc. », contrôlée par deux sociétés albertaines et associée à l’entreprise Sky Hunter Exploration, y détient toujours huit permis d’exploration pétrolière et gazière. Ces permis totalisent 1507 km2, soit trois fois la superficie des permis d’Old Harry. Ils sont situés à l’est de l’île d’Anticosti, dans trois zones distinctes au large de la Basse-Côte-Nord.

Carte des permis d’exploitation pétrolière et gazière dans le golfe du Saint-Laurent

Président de 9161-7795 Québec inc. et directeur de Sky Hunter Exploration, Russell Duncan estime qu’il existe bel et bien un potentiel de gisement pétrolier dans les fonds marins situés sous les permis d’exploration détenus depuis plusieurs années par son entreprise. « Nous croyons qu’il y a des réserves significatives de pétrole à récupérer » dans cette région du golfe du Saint-Laurent, souligne-t-il dans une réponse écrite aux questions du Devoir.

« L’environnement marin de forage et de production est moins rude que les forages et la production en milieu marin à l’est des côtes de Terre-Neuve », ajoute-t-il. Il fait ainsi référence à la vaste zone située le long de la côte est canadienne où le gouvernement Trudeau, qui vient d’approuver 40 forages, souhaite accélérer la réalisation de projets pétroliers au cours des prochaines années.

Sky Hunter Exploration, qui se spécialise dans la recherche d’hydrocarbures grâce à des relevés aéroportés, a déjà mené de tels relevés dans la région maritime couverte par ses permis du golfe. Dans un document technique présentant les résultats de ses travaux, l’entreprise indique que « trois anomalies » potentielles ont alors été repérées. Ces zones pourraient receler des hydrocarbures. Mais pour confirmer cette présence, des « levés électromagnétiques » menés à partir d’un navire seraient nécessaires, afin de cibler un ou des sites de forages.

Des poursuites

M. Duncan n’a pas précisé quelles pourraient être les prochaines étapes. Il a toutefois rappelé que le golfe du Saint-Laurent est « sous juridiction fédérale » et que tout développement pétrolier nécessiterait la mise en œuvre d’une législation commune entre le gouvernement fédéral et celui du Québec. M. Duncan a aussi souligné qu’il existe déjà, depuis 10 ans, un accord « sur la gestion conjointe des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent ». Sa mise en œuvre passerait par l’adoption d’une « loi miroir », comme celle qui existe notamment entre Ottawa et Terre-Neuve.

En 2020, le gouvernement Trudeau avait indiqué au Devoir qu’il attendait une demande du gouvernement du Québec pour faire progresser ce dossier, afin de « garantir que l’exploitation des ressources naturelles dans cette zone se fera d’une façon sécuritaire et respectueuse de l’environnement ». Le cabinet du ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, dit maintenant respecter le maintien, pour le moment, du « moratoire » en vigueur.

Au cabinet du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) du Québec, Jonatan Julien, on ne précise pas si le gouvernement est favorable ou non au développement pétrolier dans le golfe du Saint-Laurent. « Les activités d’exploration et de production d’hydrocarbures dans la portion québécoise du golfe du Saint-Laurent sont actuellement interdites », a-t-on répondu par courriel. L’an dernier, le cabinet du ministre avait indiqué qu’il était « prématuré de partager ou de prendre une position » dans ce dossier.

Si le gouvernement du Québec ou celui du Canada en venait à fermer définitivement la porte à tout projet pétrolier et gazier dans le golfe du Saint-Laurent, il s’exposerait à une poursuite pour « expropriation » de la part de l’entreprise albertaine qui y détient toujours huit permis d’exploration, prévient l’avocate Anne-Sophie Doré, du Centre québécois du droit de l’environnement. Elle rappelle ainsi que la gazière albertaine Questerre Energy poursuit présentement le gouvernement du Québec, en raison de la décision d’interdire la fracturation hydraulique dans la vallée du Saint-Laurent.

Le gouvernement du Canada est également ciblé depuis 2012 par une action intentée par l’entreprise Lone Pine Resources à la suite de l’interdiction de l’exploration pétrolière et gazière dans le fleuve et l’estuaire du Saint-Laurent. Celle-ci a été décrétée par le gouvernement du Québec en 2011. L’entreprise, qui détenait un seul permis situé directement dans le fleuve, près de Trois-Rivières, réclame 150 millions de dollars pour compenser son expropriation, en vertu des règles de libre-échange nord-américain.

Biodiversité marine

Dans le cas des permis d’exploration détenus par Sky Hunter Exploration, la carte du MERN présentant la localisation des permis permet de constater qu’au moins deux de ceux-ci sont situés très près du « banc de Beaugé », une zone marine inscrite en 2020 comme « réserve de territoire aux fins d’aire protégée » par le gouvernement du Québec. Québec précise qu’au moins un des permis est situé «à environ un kilomètre» de la zone protégée.

Cette zone maritime de 215 km2 est également inscrite comme « refuge marin » par le gouvernement fédéral. Ottawa y interdit l’utilisation de tout engin de pêche qui toucherait le fond marin, mais il peut y autoriser les forages pétroliers. Il vient d’ailleurs de le faire dans le plus important refuge marin de la côte est canadienne.

Selon Pêches et Océans Canada, le « banc de Beaugé » est une « zone de conservation » qui compte « une forte concentration de coraux » et d’éponges, qui « fournissent un habitat composé de structures complexes qui offre des aires de refuge, d’alimentation et de croissance pour de nombreuses espèces marines, favorisant ainsi une biodiversité élevée ».

Biologiste associé à la Société pour la nature et les parcs, Sylvain Archambault précise que ce secteur du Saint-Laurent est « très productif » non seulement pour la vie sous-marine, mais aussi pour plusieurs autres espèces de la région, dont d’importantes colonies d’oiseaux marins.

Les deux autres experts consultés par Le Devoir ont insisté sur le manque de connaissances concernant l’ampleur de la richesse de la biodiversité dans les secteurs couverts par les huit permis d’exploration. Fondateur de la Station de recherche des îles Mingan, Richard Sears rappelle aussi que ceux-ci sont situés près du détroit de Belle-Isle, qui constitue un important point d’entrée du golfe du Saint-Laurent pour plusieurs espèces migratrices, dont des cétacés.

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