GNL Québec: le président du BAPE refuse de s’engager sur l’enjeu des émissions de GES

Le gaz naturel liquéfié par GNL Québec serait exporté par méthaniers, à raison de 300 à 400 passages par année dans le parc marin du Saguenay — Saint-Laurent.
Photo: iStock Le gaz naturel liquéfié par GNL Québec serait exporté par méthaniers, à raison de 300 à 400 passages par année dans le parc marin du Saguenay — Saint-Laurent.

Le président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui étudie le projet GNL Québec a refusé lundi de dire s’il tiendra compte des émissions de gaz à effet de serre imputables à l’exploitation du gaz naturel de l’Ouest canadien qui serait liquéfié au Saguenay. Celui-ci proviendrait de l’Alberta, essentiellement de gisements exploités par fracturation hydraulique. Cette première soirée d’audiences a par ailleurs largement donné la parole au promoteur, en l’absence de représentants de plusieurs ministères pourtant impliqués dans l’analyse du projet.

Dès le début de la période des questions du public, la directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard, a demandé aux commissaires qui dirigent les travaux du BAPE s’ils entendaient tenir compte des émissions de gaz à effet de serre (GES) liés à « l’exploitation », mais aussi à la « combustion » du gaz naturel.

« Vous allez devoir lire le rapport qui sera déposé au ministre [de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette] au mois de janvier [2021] », a simplement répondu le président de cette commission du BAPE, Denis Bergeron.

Selon ce qu’a déjà précisé le service des communications du BAPE, les commissaires ont la latitude nécessaire pour inclure, ou non, cet enjeu dans le cadre de leur mandat. L’an dernier, le ministre Benoit Charette a toutefois fait valoir que la décision du gouvernement du Québec ne tiendrait pas compte des émissions de GES produites à l’extérieur du territoire québécois au moment de prendre sa décision sur le projet GNL Québec.

Selon l’évaluation produite par des experts du gouvernement du Québec et du gouvernement fédéral, les émissions liées au projet Énergie Saguenay au Canada se chiffreraient à huit millions de tonnes de GES par année, soit l’équivalent de 3,4 millions de voitures.

Dans le cadre des audiences du BAPE, lundi soir, les promoteurs ont toutefois répété que les émissions de GES en sol québécois atteindraient 421 000 tonnes par année, et que celles-ci seraient compensées, afin que l’usine soit « carboneutre ». GNL Québec estime aussi que le projet permettrait de réduire les émissions mondiales de 28 millions de tonnes par année, en faisant valoir que le gaz naturel exporté remplacerait des énergies plus polluantes, comme le charbon. Il n’est cependant pas possible de vérifier cette hypothèse, puisque l’entreprise n’a jamais précisé le nom des acheteurs potentiels du gaz naturel, ce qui signifie qu’on ne peut connaître la destination précise du gaz et son utilisation finale.

Fracturation

Les promoteurs de GNL Québec ont par ailleurs indiqué lundi que la majorité du gaz qui serait liquéfié dans leur usine Énergie Saguenay proviendrait de gisements dits de « réservoirs étanches ». Ceux-ci sont exploités par fracturation hydraulique, comme c’est le cas pour le gaz de schiste. Selon les prévisions actuelles de l’industrie, jusqu’à 90 % de toute la production des provinces de l’Ouest canadien, dont l’Alberta, sera imputable à la fracturation d’ici 2035.

Selon ce qu’a fait valoir un des porte-parole de GNL Québec présent au BAPE, Tony Le Verger, la « viabilité du projet » d’usine est d’ailleurs possible grâce à cette « abondance » de gaz naturel produit dans cette partie du Canada et qui ne peut plus être écoulé dans le marché américain, lui-même devenu un grand producteur de gaz naturel issu de la fracturation.

En réponse à une question d’un citoyen portant sur les produits utilisés dans ces procédés de fracturation en Alberta, le président du BAPE sur GNL Québec, Denis Bergeron, a répondu que « ce n’est pas le débat sur le gaz de schiste. C’est le débat sur un complexe de liquéfaction ».

La Dre Claudel Pétrin-Desrosiers, de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement, a pour sa part affirmé que cette technique d’exploitation pose des risques bien réels pour la santé humaine. Selon un rapport publié plus tôt cette année par l’Association canadienne des médecins pour l’environnement, la fracturation aurait des effets néfastes pour la santé des femmes enceintes, mais aussi sur les jeunes enfants et le développement de maladies cardiovasculaires chez les adultes, a-t-elle rappelé. Le regroupement avait alors demandé un moratoire sur le développement de cette industrie.

La question du transport maritime

Interpellé notamment par des résidents de Tadoussac sur les impacts potentiels du trafic maritime associé à son projet, GNL Québec a répété que des « mesures novatrices » sont prévues, notamment pour assurer la protection des mammifères marins, dont le béluga. Les promoteurs de l’usine et du terminal maritime ne seront toutefois pas responsables de l’exportation, par méthaniers, du gaz naturel liquéfié. Ils ne seront pas les propriétaires des navires et n’en seront pas les armateurs.

Il n’a d’ailleurs pas été possible pour le public présent lundi soir d’obtenir de réponses de la part des ministères impliqués dans l’analyse des enjeux de transport. Pêches et Océans Canada, Transports Canada et Parcs Canada n’avaient dépêché aucun représentant pour cette première soirée d’audiences publiques, qui donnait justement l’occasion aux citoyens de poser des questions concernant le plus important projet industriel de l’histoire du Québec. Les réponses ont donc été fournies seulement par GNL Québec.

L’entreprise a notamment réitéré que le choix du site sur la rivière Saguenay était définitif. Il n’est donc pas question de changer d’emplacement afin d’éviter l’habitat essentiel du béluga. Le promoteur a étudié 14 sites avant de prendre sa décision, a souligné la porte-parole Stéphanie Fortin. Parmi ceux-ci, on en retrouvait trois où les installations portuaires de chargement des navires méthaniers auraient été construites directement dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Il y avait aussi des options au port de Cacouna, sur l’île Verte et sur l’île d’Orléans.

L’ancienne ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Martine Ouellet, a en outre profité de son passage devant le BAPE pour demander à son président, Denis Bergeron, de se « récuser ». Elle a rappelé que M. Bergeron travaillé pendant 16 ans comme « consultant » pour la principale association de promotion des intérêts d’entreprises pétrochimiques impliquées dans le développement de projets d’exploitation et de commercialisation du gaz naturel au Canada.

« Il n’a pas la présomption d’indépendance nécessaire pour juger d’un tel projet », a-t-elle ajouté. M. Bergeron a répondu à Mme Ouellet en affirmant que toute personne qui remettrait en doute son intégrité en tant que commissaire du BAPE doit « déposer une preuve » démontrant qu’il ne respecte pas « les exigences éthiques et déontologiques » de sa fonction.

Selon ce que précise son curriculum vitae publié par l’organisme, Denis Bergeron a été « vérificateur consultant pour l’Association canadienne de l’industrie de la chimie (ACIC) de 1995 à 2011 ». Méconnue du grand public au Québec, l’ACIC est présentée par le gouvernement fédéral comme « la principale association représentant les intérêts des sociétés pétrochimiques au Canada ». Elle compte une cinquantaine d’entreprises « membres » ou « partenaires » qui opèrent notamment dans la production de gaz naturel, sa transformation, l’utilisation de ses produits dérivés ou encore son transport en vue de l’exportation.

Les audiences du BAPE se poursuivent jusqu’à vendredi au Saguenay. Elles sont diffusées en direct sur le site Web du BAPE.

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