Le «pouvoir d’eau» de la rivière du Nord

Cet été, Le Devoir se mouille un peu pour conter des histoires de lacs et de rivières. Aujourd’hui : la rivière du Nord, dans les Laurentides, et son importance cruciale dans l’histoire industrielle de Saint-Jérôme.

Par ce pesant matin de juillet, deux pêcheurs lancent leur ligne à l’eau. Le décor qui s’offre à eux ne s’apparente pas au calme sauvage des Laurentides. Directement de l’autre côté de la rivière s’élève une immense usine en brique rouge, dont la tour principale se dresse encore plus haut. Se souciant peu de l’apparence industrielle de l’endroit, situé à quelques pas du centre-ville de Saint-Jérôme, ils espèrent que ça morde.

À cet endroit précis en 1881, le curé Antoine Labelle espérait aussi probablement que ça morde. Il avait invité l’éditeur Jean-Baptiste Rolland et ses fils à visiter le village et ses « pouvoirs d’eau ». Plutôt que d’importer du papier fin d’Europe pour ses livres, M. Rolland souhaitait bâtir sa propre papeterie et cherchait un endroit pour ce faire. Son choix s’est arrêté sur cette petite bourgade préindustrielle, reliée à Montréal par un chemin de fer depuis quelques années à peine.

Près d’un siècle et demi plus tard, l’idée de l’éditeur a fait ses racines. L’usine, qui a produit une première feuille de papier le 13 octobre 1883, est toujours en activité. Avec la Dominion Rubber (caoutchouc) et la Regent (textile), la Rolland constituait jadis le cœur industriel de Saint-Jérôme. Toutes les trois dépendaient étroitement de la rivière du Nord. Sans ce cours d’eau, qui prend sa source dans le lac Brûlé, à Sainte-Agathe-des-Monts, et qui se jette dans la rivière des Outaouais, à Saint-André-d’Argenteuil, le petit village ne serait certainement pas devenu la ville de 80 000 habitants qu’on connaît aujourd’hui.

 

« Ce dont ils ont besoin pour faire tourner leurs machines, c’est du pouvoir hydraulique. Les trois usines qui s’implantent à Saint-Jérôme ont quelque chose en commun : elles modifient le cours de la rivière pour se créer un bassin de rétention », explique Mario Fauteux, en parlant bien fort pour couvrir le bruit des rapides.

Ce retraité de la papeterie se présente officieusement comme « l’historien de la Rolland ». Il y a œuvré de 1978 à 2014. Avant lui, son père y a travaillé de 1941 à 1982. Vers le milieu du XXe siècle, la plupart des familles jérômiennes étaient liées, d’une manière ou d’une autre, à l’une des trois principales usines de la ville. À leur apogée, la Rolland, la Regent et la Dominion Rubber employaient respectivement 1000, 1300 et 1500 personnes.

Encore aujourd’hui, un barrage de béton traverse la rivière de bord en bord à la hauteur de l’usine Rolland, dans le sud de la ville. L’eau y coule doucement, en effleurant le dessus de l’ouvrage. Du côté ouest de la rivière, on aperçoit une prise d’eau, qui se dirige vers la papeterie. Même si l’usine ne dépend plus de la puissance hydraulique depuis 1956, la confection de papier nécessite toujours le concours de l’eau pour préparer les fibres et les répartir sur une surface plane.

Une histoire d’eau, dès le début

Dès la fondation de la paroisse de Saint-Jérôme, en 1834, on érige des moulins tirant leur puissance de la rivière du Nord. À la limite du Bouclier canadien et des plaines du Saint-Laurent, le village bénéficie d’une certaine dénivellation créant des rapides, tout en étant à proximité des cultivateurs qui veulent faire moudre leur blé. Au fil des décennies suivantes, artisans et petits entrepreneurs s’installent aux abords du cours d’eau : un moulin à carder (servant à peigner la laine du mouton avant de la filer), un moulin à forer, une fonderie, des moulins à scie voient le jour. Sur la rivière, les billots arrivent du nord grâce aux soins des draveurs. Le village est en pleine effervescence.

Puis, le curé Labelle arrive en 1868, raconte Linda Rivest, la directrice générale et archiviste à la Société d’histoire de la Rivière-du-Nord. « Il a plein d’idées, c’est quelqu’un d’assez progressiste. Il voit ça gros pour Saint-Jérôme, qui devient rapidement la plaque tournante du développement des Laurentides vers le nord. Le train en provenance de Montréal s’arrête ici en 1876. En 1872, le curé Labelle et l’élite jérômienne font faire une étude sur le potentiel de la rivière. On cartographie la rivière, on évalue la puissance de chacun des pouvoirs d’eau. Et puis, on diffuse cette information-là dans le but d’attirer de plus grands industriels. »

À une certaine époque, si tu voulais savoir ce qui avait été fabriqué à la Rolland, tu allais au bout, là-bas, et tu voyais la couleur de l’eau changer

Dans le rapport en question, l’ingénieur Charles Legge répertorie une succession de cascades et de courants d’une hauteur totale de 305 pieds (93 mètres) sur une distance de six milles (10 kilomètres). Ce segment de la rivière « a une force de 120 000 chevaux alors que l’eau est la plus basse au temps de la sécheresse », écrit-il. Cette puissance est douze fois plus grande que celle dont est dotée Lowell, au Massachusetts, qui est souvent considéré comme le berceau de la révolution industrielle aux États-Unis. Il en faudrait peu, juge Legge, pour que Montréal devienne le Boston du Canada, et Saint-Jérôme son Lowell.

À la suite de la diffusion de cette étude, la première grande industrie à s’installer — ses propriétaires achètent un terrain à la fin 1879 — est la Pulperie Delisle, au nord de la ville, qui deviendra plus tard la Pulperie des chutes Wilson. Elle produit de la pâte servant à fabriquer du papier de faible qualité, comme celui des journaux. À la papeterie Rolland, qui s’établit peu après, on utilise plutôt du « chiffon », c’est-à-dire des retailles de tissu, afin de confectionner du papier plus fin. L’usine de caoutchouc (1896) et celle de textile (1916) s’installent en bordure de la rivière dans les années suivantes. Elles fonctionneront à plein régime pendant des décennies.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Linda Rivest, directrice générale et archiviste à la Société d’histoire de la Rivière-du-Nord

Coïncidence ou non, leur déclin surviendra à la même époque que la modernisation des procédés industriels. Dans les années 1950 et 1960, la concurrence internationale s’intensifie dans les secteurs du papier, du textile et du caoutchouc. La Regent, qui devient une coopérative autogérée par les employés (Tricofil) dans les années 1970, fait faillite en 1981. La Dominion Rubber, renommée Uniroyal en 1966, cesse ses activités dans les années 1980. La Rolland, quant à elle, ralentit ses opérations, mais tient bon. Elle est achetée par Cascades en 1992, qui la revend en 2014 à des intérêts américains.

Sur le plan environnemental, la diminution de l’activité industrielle sur la rivière est certainement bénéfique. « À une certaine époque, si tu voulais savoir ce qui avait été fabriqué à la Rolland, tu allais au bout, là-bas, et tu voyais la couleur de l’eau changer », dit Mario Fauteux. Même si les papeteries font figure de pionnières dans le traitement des eaux, explique-t-il, plusieurs espèces de poisson ont disparu du cours d’eau. « Les journaux de 1840 disaient que le saumon remontait la rivière du Nord. On est loin de ça aujourd’hui ! »