L’emblème arboricole du mont Royal

Lors d’un inventaire effectué en 2019- 2020, 211 chênes de plus de 90 cm de diamètre à hauteur de poitrine ont été dénombrés dans le parc du Mont-Royal.
Photo: iStock Lors d’un inventaire effectué en 2019- 2020, 211 chênes de plus de 90 cm de diamètre à hauteur de poitrine ont été dénombrés dans le parc du Mont-Royal.

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : le chêne rouge.

Les plus vieux témoins encore vivants de la naissance du parc du Mont-Royal sont des chênes rouges bicentenaires au corps massif, à l’écorce creusée de rides profondes et à la taille élancée vers le ciel, qui dominent la canopée de la forêt du massif.

« Le chêne rouge est en quelque sorte l’espèce emblématique du mont Royal, car on retrouve une chênaie sur chacun des trois sommets [sommet du mont Royal, sommet Outremont et sommet Westmount] », souligne Éric Richard, conseiller scientifique aux Amis de la montagne.

« Ces chênaies couvrent la majorité de la superficie des trois sommets, soit les secteurs les plus hauts », ce qui n’a rien d’étonnant selon M. Richard, car « on retrouve souvent des chênes au sommet des montagnes où le sol est mince, et où l’eau de pluie s’évacue rapidement, les chênes étant bien adaptés à la sécheresse ».

Lors d’un inventaire effectué en 2019-2020, 211 chênes de plus de 90 cm de diamètre à hauteur de poitrine ont été dénombrés dans le parc du Mont-Royal et une cinquantaine sur le sommet Outremont. Le plus gros spécimen fait 127 cm de diamètre et une circonférence d’environ 400 cm. Il est probablement âgé de près de 200 ans. Le chêne et l’érable sont des espèces qui peuvent vivre 300 ans, précise M. Richard.

Photo: Wikimedia CC Le chêne rouge (Quercus rubra). Illustration tirée d’Histoire des arbres forestiers septentrionale, de François André Michaux.

Si des chênes rouges aussi gros âgés de près de 200 ans peuplent une bonne partie de la forêt du mont Royal, c’est qu’ils ont échappé aux « coupes de la moralité » ordonnées par le maire Jean Drapeau dans les années 1950, lors desquelles tous les arbres de petit calibre (de diamètre inférieur à un mètre) ont été abattus. Dévastatrices, notamment pour la diversité de la forêt, ces coupes ont par contre probablement favorisé les chênes, avance M. Richard. « Pour réduire l’érosion qu’elles ont entraînée, on a dû planter par la suite près de 60 000 arbres. On a privilégié des espèces à croissance rapide ou qui ont des racines qui retiennent bien le sol, comme des pins, des épinettes et des érables de Norvège, qui n’étaient pas nécessairement un choix écologique, car ce n’était pas des espèces qui auraient poussé naturellement ici », fait-il remarquer.

« Le chêne est un arbre assez commun, mais qui se trouve à sa limite nord dans la vallée du Saint-Laurent. C’est rare qu’on retrouve des chênes rouges dans les Laurentides, mais on peut imaginer qu’avec les changements climatiques, ils seront encore plus à l’aise au Québec et occuperont des habitats plus grands », explique M. Richard, avant de faire remarquer que, « probablement en raison de leur situation plus nordique, les chênes rouges du mont Royal sont beaucoup moins hauts que ceux de Central Park, à New York ».

Fragiles, mais utiles

Dans la chênaie du mont Royal, la cime des chênes rouges domine la strate supérieure de la forêt en superficie et en abondance. Au sol, ils partagent le territoire avec une soixantaine d’espèces, dont des érables, des frênes, des tilleuls, des peupliers, des ostryers, des noyers, des caryers, des pins, des pruches, des épinettes, des bouleaux, des thuyas, des cerisiers, des ormes et des micocouliers.

Les grosses tempêtes hivernales et les orages violents fragilisent parfois ces chênes centenaires en leur arrachant une branche, par exemple. Dans ce cas, des insectes réussiront généralement à s’infiltrer dans le trou laissé par la branche cassée et dévoreront l’intérieur de l’arbre. Les champignons s’y mettront aussi et contribueront au pourrissement du cœur de l’arbre, explique M. Richard. Mais qu’à cela ne tienne, le chêne poursuit habituellement sa vie, bien que plus précaire face aux coups de vent, tout en offrant un abri aux oiseaux, aux écureuils et aux ratons laveurs qui vivent dans la forêt. Pour cette même raison, les troncs des chênes morts sont laissés sur place, dans la forêt, où ils procurent un refuge à ces multiples espèces animales.

Pousse facile

Depuis plusieurs années, les Amis de la montagne mènent un programme éducatif nommé Semences d’avenir avec des élèves du primaire. Chaque automne, en septembre et en octobre, des classes viennent sur la montagne ramasser des glands de chêne. « Les élèves nous confient ces glands pendant l’hiver. Nous les préparons de façon à favoriser leur germination. Pour ce faire, nous les insérons avec du sable et de la terre dans un sac plastique que nous conservons au frigo pour reproduire de façon artificielle les conditions hivernales. Si le gland ne subit pas une période de froid, il ne germera pas. Au mois de mars, nous allons les porter dans les classes pour que les élèves les plantent dans un terreau de germination et continuent de les faire pousser à l’école. En quelques semaines, ils auront un petit arbre. À la fin juin, ils apportent ces petits arbres à la pépinière du campus MIL, de l’Université de Montréal. Quand ces petits chênes atteindront un mètre, ils seront finalement plantés sur le mont Royal. Nous avons choisi le chêne pour cette expérience, car il est très facile d’en faire pousser, contrairement à l’érable, avec lequel nous n’avions pas eu beaucoup de succès », raconte M. Richard.

On plante chaque année entre 1000 et 2000 végétaux par année sur la montagne. « On essaie ainsi de recréer une diversité, mais ce qu’on plante le plus, ce sont des chênes et des érables », affirme M. Richard, qui insiste par ailleurs sur la fragilité de la forêt du mont Royal. « Ceux qui viennent sur la montagne doivent rester sur les sentiers officiels, éviter de cueillir des fleurs et de nourrir des animaux. Si tout le monde respectait ça, la forêt du mont Royal serait en bien meilleure santé », dit-il, tout en rappelant qu’il y a un engouement pour la pratique sportive en plein air, « qui crée une grosse pression sur les grands parcs naturels urbains ». « Les joggeurs et les cyclistes de montagne se font leur propre parcours en se créant de petits sentiers. Ils recherchent les obstacles, les bosses. Les sentiers trop plats, trop nivelés ne les intéressent pas. Ils créent ainsi de l’érosion, de la compaction des sols, ils endommagent les racines des arbres. Ils menacent la forêt qui est déjà fragilisée par les changements climatiques, les attaques par l’agrile et d’autres menaces encore », précise-t-il.

Un aspect distinct

Le chêne rouge porte des feuilles composées de grands lobes aux pointes acérées. Lorsqu’il est jeune, son écorce est lisse et grise, mais les chênes centenaires du mont Royal ont, quant à eux, une écorce épaisse et rugueuse, parcourue de gros sillons caractéristiques. Le chêne rouge produit de très petites fleurs au printemps qui se détachent de l’arbre début juin, puis de gros glands très prisés par les écureuils qui tombent au sol à partir de la mi-août jusqu’à la mi-septembre. Ces glands bien dodus expliquent la forte population d’écureuils gris dans le parc. Pour cette raison, un écureuil gris tenant un gland de chêne entre ses pattes est représenté sur les poutres du grand chalet.