Nous sommes de sang mêlé avec la forêt

Forêt boréale le long de la Betsiamites
Photo: Claire Gauthier Forêt boréale le long de la Betsiamites

De tout temps, la forêt produit chez les humains un mystérieux effet d’attraction. À la fois enchanteresse et redoutée, elle est porteuse d’une charge symbolique puissante. Notre collaboratrice est allée humer les forêts d’ici et d’ailleurs, imprégnées de sens et de songes. Premier de huit articles.

Il y a des déserts d’eau et des déserts d’arbres. Le Québec est posé sur deux déserts qui se jouxtent : une immensité d’eau, d’abord fleuve, puis estuaire et golfe du Saint-Laurent, et une immensité d’arbres. La forêt couvre près de la moitié de la superficie de la province, soit une étendue plus grande que celle de la France. Vastitude où les érables coulent comme le sang dans les veines au printemps, où les bouleaux jaunes, ou merisiers, emblème arborescent du Québec depuis 1993, abondent comme nulle part ailleurs au monde. De type boréal principalement, où dominent les résineux, la forêt québécoise est cette contrée sans fin où les têtes d’épinettes ondoient sous le vent comme des champs de blé mûr. Et les mélèzes nous regardent les regarder avec leurs grands bras ballants. Où, l’hiver, les jaseurs d’Amérique, pendus aux cormiers gelés, s’enivrent de fruits fermentés, oiseaux saouls, oiseaux fous.

Le Québec a défriché son espace au cœur de la forêt et celle-ci subsiste, enfouie dans notre imaginaire et nos psychés. Nous sommes de sang mêlé avec la forêt. Et chacun porte un peu d’elle, sa forêt intérieure.

Il se vend bon an, mal an, au Québec, plus d’un million de permis de pêche, de chasse et de piégeage. Sur 8,5 millions d’habitants, c’est énorme ! Il est vrai que ce nombre est à la baisse depuis quelques années. Les jeunes générations semblent préférer profiter des bois autrement, comme randonneurs, à pied, en canot, en kayak.

Au fait, est-ce qu’un ensemble d’arbres suffit à faire une forêt ? La définition qu’en donne l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) d’une concentration d’au moins 0,5 hectare, avec des arbres atteignant une hauteur minimale de cinq mètres à maturité, est contestée partout dans le monde. Cette définition, pour ses contempteurs, réduit la forêt à un simple couvert arboré sans tenir compte, notamment, des peuples qui y vivent. À leurs yeux, les plantations industrielles d’arbres, les champs de chênes, de pins ou de palmiers bien alignés comme des champs de choux ou de maïs, sont de fausses forêts qui évacuent la dimension culturelle et dédouanent les entreprises qui pratiquent la déforestation.

Enchantement et menace

Entrer dans l’intimité des arbres est une expérience bienfaisante, revigorante. Comme en attestent les recherches, la forêt a l’heur de diminuer le stress, de calmer l’anxiété et de contrer la dépression. La sylvothérapie, d’origine japonaise, se répand un peu partout. Prendre un bain de forêt ramène à soi et, curieusement, permet aussi d’échapper à soi. Cette annulation de soi-même au milieu des arbres crée le sentiment d’une présence au monde à nulle autre pareille, une exultation tranquille.

« La forêt dans son immensité donne un sentiment d’agrandissement de soi. Elle immensifie l’être », explique Rachel Bouvet, professeure en études littéraires à l’UQAM. « Devant cette vastitude, on ressent le besoin de se réfugier dans un abri, une cabane, une tente, de nous replier sur notre intériorité. La forêt resserre ce que la ville disperse. »

On comprend mieux l’infinie nostalgie de la forêt nourrie par les peuples autochtones. Une nostalgie à laquelle ils n’ont jamais trouvé de remède. « Le lichen me nourrit, écrit la poète innue Joséphine Bacon, la mousse soigne mes larmes. »

La forêt dans son immensité donne un sentiment d’agrandissement de soi. Elle immensifie l’être. Devant cette vastitude, on ressent le besoin de se réfugier dans un abri, une cabane, une tente, de nous replier sur notre intériorité. La forêt resserre ce que la ville disperse.

 

Univers bienfaisant, mais aussi menaçant. Où guette la peur de s’y perdre et de mourir de froid, de faim ou d’être mangé par une bête. Chaque année, en dépit des GPS et autres boussoles sophistiquées, des hommes et des femmes se perdent dans le labyrinthe du couvert forestier, effrayés, gelés, croyant leur dernière heure venue. « La forêt est ce fond obscur dont l’espèce humaine s’est extraite. Asphyxiante, dévorante », écrit l’historien français Paul Sztulman.

Univers profane et sacré

Depuis toujours, les forêts sont, dans nos contrées, le domaine des hommes : chasseurs, pêcheurs, trappeurs, mineurs, bûcherons, pilotes, missionnaires, explorateurs. C’est leur entre-soi. Sauf chez les Autochtones. Mais les femmes, à présent, s’approprient leur science, la familiarité avec elles et leurs splendeurs, devenues ingénieures, géographes, géologues, pilotes, conductrices d’engins de toutes sortes, guides d’aventure, randonneuses, grimpeuses.

« C’est un espace de l’extrême, poursuit Rachel Bouvet, qui incite à la quête philosophique et spirituelle. » Associée au sublime, comme la mer ou le désert, la forêt tutoie le sacré. Dans ce sacré se trouvent deux figures animales : l’orignal et le caribou. La chasse à l’orignal, gibier fabuleux incarnant puissance et endurance, fut longtemps, chez nous, un rite d’initiation des jeunes hommes. Je pense à Walter, né en Gaspésie en 1924, tombant à genoux et embrassant la terre gelée d’octobre ; il vient d’abattre une bête, il a huit ans. Toute sa vie, il vivra pour ça, pour cette extase-là, ce sera sa prière, la prière rouge des arbres. De même, dans la tradition innue, le caribou, maître de la forêt, est le principe vital et spirituel de la nation.

Un autre rapport au monde

La forêt incarne un autre rapport au monde. C’est la figure de l’ermite qui va se terrer dans les bois pour rompre avec le bruit et la fureur du monde, se laver des salissures de la terre habitée. Les bois deviennent l’occasion d’une renaissance, d’une rédemption. Lucas Besse-Dicaire a vécu dans la réserve faunique La Vérendrye pendant cinq ans, mangeant des écureuils et jouant de la flûte traversière pour les orignaux. C’est la figure de l’Autochtone, pour qui l’humain n’est pas au centre du monde, mais fait partie du monde, au même titre que l’épinette, la rivière ou la lune. Et puis, c’est la figure du coureur des bois, qui représente pour le grand géographe québécois Louis-Edmond Hamelin, décédé il y a peu, l’archétype de l’homme libre.

La forêt est aussi symbole d’échappée, de résistance, de maquis. Dans les pays baltes, un groupe de résistants appelé Frères de la forêt s’y cacha pour tenir tête à l’occupant soviétique. L’enlacement des souches, des ramures et des feuilles est propice à l’enlacement des amants clandestins et le refuge d’alliances secrètes. Et comment oublier que la forêt est également marmite de contes et de légendes : le Petit Chaperon rouge, le Petit Poucet, Robin des Bois et autres chevaliers de la Table ronde dans la mythique forêt de Brocéliande, que l’on situe généralement en Bretagne.

Forêt défrichée, bûchée, enchantée, sacrée. Forêt d’un gâteau allemand imbibé de kirsch et surmonté de cerises. Forêt curative, comme celle des Japonais. Forêt brûlée, comme cet été au nord du lac Saint-Jean. Forêt presque disparue, comme aux Îles-de-la-Madeleine. Forêt incendiée, saccagée, comme en Amazonie. Forêt offensée, abusée, comme celle de l’erreur boréale, en Abitibi-Témiscamingue.

Malgré tout, malgré cela, la forêt demeure un lieu de mystère et de contemplation. Un symbole de la persistance du temps, de ce qui durera au-delà de nous-mêmes et produira des graines, des fleurs et des fruits quand nous n’y serons plus. Deux jeunes trembles plantés un jour dans une cour de Rosemont pour célébrer des naissances. Une urne en bois de peuplier enfouie dans un flanc du Mont-Royal. Un mimosa qui pousse dans un recoin de la Bretagne nourri par le placenta d’un nouveau-né. Vie et mort entrelacées, sans cesse recommencées.

La semaine prochaine : Les vents bénissent les forêts

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