Coronavirus: les grands singes en péril?

<p>Le gorille est déjà sévèrement menacé et classé «en danger critique d’extinction» par l’Union internationale pour la conservation de la nature.</p>
Photo: Roberto Schmidt Agence France-Presse

Le gorille est déjà sévèrement menacé et classé «en danger critique d’extinction» par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Très près de l’humain d’un point de vue génétique, les grands singes de la planète risquent eux aussi d’être frappés par la pandémie de coronavirus qui se propage présentement dans le monde. Une situation qui pourrait être catastrophique pour ces espèces, déjà menacées de disparition en raison de la destruction de leurs habitats et du braconnage dont elles sont victimes.

« Ce virus pourrait potentiellement infecter les primates sauvages non humains, et les grands singes, comme les chimpanzés et les gorilles, y sont particulièrement sensibles. En raison de nos étroites similitudes évolutives et génétiques, la physiologie des grands singes et des humains est également très similaire », explique Iulia Bădescu, professeure adjointe au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal.

« Cela signifie que nous pouvons partager, et que nous partageons souvent, un grand nombre des mêmes maladies infectieuses, et en particulier les virus respiratoires et les bactéries, qui semblent être plus communément partagés entre les humains et les grands singes », ajoute celle qui mène aussi des travaux sur un site de recherche sur les chimpanzés situé en Ouganda.

   

Il existe d’ailleurs des exemples où une maladie infectieuse « très probablement » transmise par l’être humain est devenue une « épidémie » dans les populations de primates sauvages. Il faut dire que certaines populations de nos plus proches parents du règne animal peuvent vivre près de zones habitées, en raison du recul de leur habitat naturel, ou être exposées aux excursions de touristes, qui sont de plus en plus nombreuses.

« Il a été démontré que plusieurs populations de chimpanzés en Afrique de l’Ouest, centrale et de l’Est ont connu des épidémies de maladies respiratoires comprenant la pneumonie et différents virus qui se sont probablement propagés de l’humain aux primates », souligne Mme Bădescu. Elle cite également le cas de l’épidémie d’Ebola, qui a « décimé » les populations sauvages de gorilles des plaines de l’ouest de la République du Congo au début des années 2000 et « qui a très probablement été transmise aux gorilles par les humains ».

Gestionnaire et coordonnateur du programme des Nations unies qui supervise le « Partenariat pour la survie des grands singes », Johannes Refisch ajoute que le taux de mortalité chez les gorilles infectés par le virus Ebola a alors atteint, à certains endroits, 95 % des individus. Au moins 5000 gorilles sont alors morts en République démocratique du Congo et au Gabon, « et les calculs indiquent que certaines de ces populations auront besoin de plus de 130 ans pour se rétablir », précise M. Refisch. La contraction du nouveau coronavirus pourrait donc aggraver une situation déjà critique.

Singes en déclin

S’il est trop tôt pour préciser si la COVID-19 pourrait entraîner des épidémies mortelles similaires chez les grands singes, M. Refisch estime plausible de supposer que les grands singes sont « sensibles » aux coronavirus transmis par les humains. Une étude scientifique publiée en 2018 a d’ailleurs démontré que des chimpanzés d’un parc national de la Côte d’Ivoire avaient été infectés par un coronavirus d’origine humaine. Dans ce genre de situation, ajoute Iulia Bădescu, il est également raisonnable de redouter l’éclosion de véritables épidémies « avec des taux de mortalité très élevés qui affectent les plus vulnérables de la population », soit « les grands singes âgés ainsi que les très jeunes nourrissons ».

Qu’ils surviennent chez les gorilles, les chimpanzés, les bonobos ou les orangs-outans, ces cas de figure seraient « une préoccupation majeure pour la conservation des grands singes », prévient Johannes Refisch. Il faut dire que les populations de toutes ces espèces animales accusent déjà de très forts déclins, en raison de la destruction de leurs habitats et du braconnage dont elles sont victimes. Plus de 90 % de la population de chimpanzés a disparu au cours des cinquante dernières années. Dans le cas des orangs-outans, le déclin est également très rapide, et l’espèce est devenue le symbole des impacts de la déforestation imputable à l’agriculture intensive et à l’industrie minière. Le gorille est lui aussi sévèrement menacé et est classé « en danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Dans ce contexte, plusieurs spécialistes des primates viennent de publier une déclaration commune dans la revue scientifique Nature recommandant que « les visites de grands singes par l’homme soient réduites au minimum nécessaire pour assurer la surveillance de leur sécurité et de leur santé ». Cela signifie de stopper toute activité touristique d’observation des singes, tout en maintenant des mesures pour éviter une recrudescence du braconnage, qui menace directement plusieurs populations en Afrique et en Asie.

« Dans les situations où nous avons une population de primates qui est étudiée ou utilisée pour l’écotourisme, ces primates sont plus vulnérables, car ils sont très habitués à la présence des humains. Donc, si nous continuons à envoyer des gens autour de ces primates habitués, et que nous ne contrôlons pas le contact qu’ils ont avec les humains, alors le risque de leur transmettre un virus est élevé », fait valoir Iulia Bădescu. Au contraire, si tout contact est coupé avec ces primates, « nous les mettons également en danger parce que, dans ces cas, nous risquons de les laisser vulnérables aux braconniers, qui pourraient maintenant voir l’occasion de les chasser facilement ».

De proches parents menacés

À part l’être humain, il existe quatre types de grands singes dans le monde :

 

Gorille Les deux espèces de gorilles (qui comptent un total de quatre sous-espèces) sont considérées comme étant menacées de disparition. Dans le cas du gorille des montagnes, la population totale ne dépasse pas les 1000 individus.

 

Chimpanzé Ce singe, avec lequel nous partageons plus de 98 % de notre génome, vit dans plusieurs pays d’Afrique. Ses différentes populations ont subi des déclins majeurs au cours des dernières décennies. La population totale est passée de près d’un million de chimpanzés en 1960 à quelques dizaines de milliers aujourd’hui.

 

Bonobo Victime lui aussi de la déforestation et du braconnage, le bonobo (proche parent du chimpanzé) serait particulièrement sensible aux pathogènes d’origine humaine, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature. On ne compterait pas plus de quelques milliers d’individus de ce singe, qu’on trouve uniquement en République démocratique du Congo.

 

Orang-outan Les trois espèces de ce singe d’Asie, qui vivent uniquement dans des forêts tropicales des îles de Sumatra et de Bornéo, sont classées « en danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature. En plus de la déforestation qui détruit leurs habitats, ils sont victimes de braconnage, notamment pour la revente de jeunes orangs-outans comme animaux de compagnie.