Le Canada sur la voie de l’échec climatique

Ottawa admet déjà que les émissions du secteur pétrolier augmenteront au moins jusqu’en 2030.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Ottawa admet déjà que les émissions du secteur pétrolier augmenteront au moins jusqu’en 2030.

S’il veut respecter ses engagements climatiques, le gouvernement Trudeau devra présenter des mesures nettement plus ambitieuses que celles qui ont été mises en oeuvre au cours de son premier mandat. Celles-ci devraient générer un recul d’à peine 10 % des émissions de gaz à effet de serre du Canada d’ici 2030. Et même en ajoutant celles qui ont été annoncées, les objectifs de l’Accord de Paris ne seront pas atteints. Pendant ce temps, Ottawa admet déjà que les émissions du secteur pétrolier augmenteront au moins jusqu’en 2030.

Ces constats se dégagent du Quatrième rapport biennal du Canada déposé à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ce document de 200 pages, qui précise l’impact prévu des mesures mises en oeuvre au cours du premier mandat libéral, mais aussi celui des mesures « annoncées, mais qui n’ont pas encore été mises en place », a été mis en ligne le 2 janvier sur le site de l’organisme onusien.

En tenant compte des « mesures » du Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques en vigueur en septembre 2019, on constate que les émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays atteindraient 673 millions de tonnes (Mt) en 2030. Cela représente un recul d’environ 10 % par rapport à 2005 (730 Mt), alors que la cible fédérale en vigueur prévoit un recul de 30 % des émissions, pour les porter à 511 Mt.

Fait à noter, ce recul de 10 % tient compte des effets de plusieurs mesures phares, dont la taxe fédérale sur le carbone, les « investissements dans le transport en commun », le plan de fermeture des centrales au charbon et les « mesures incitatives pour les véhicules zéro émission ». Il tient aussi compte des mesures des provinces, dont le marché du carbone et le programme « Roulez électrique » du Québec.

[Mettre en place le train de mesures nécessaires] dans le contexte d’une population qui achète des quantités records de camions légers, s’étale sur les terres agricoles pour y mettre des piscines hors terre individuelles et désire prendre des vols pour Cancún régulièrement est très délicat, voire impossible

Le gouvernement Trudeau a toutefois prévu des « mesures supplémentaires », dont la « norme sur les carburants propres », des « interconnexions électriques » entre certaines provinces et des objectifs de protection du territoire. Ces mesures « en cours d’élaboration » devraient permettre de réduire davantage les émissions de GES. Ainsi, le bilan atteindrait 588 Mt en 2030, selon le rapport déposé aux Nations unies. Cela représente un recul de 19 %, par rapport à 2005.

Fait à noter, même en tenant compte de ces « mesures supplémentaires », les émissions du secteur « pétrole et gaz » devraient continuer d’augmenter d’ici 2030. Dans 10 ans, ce secteur générerait ainsi 199 Mt de GES, contre 158 Mt en 2005. Son poids dans le bilan national augmenterait donc à 33 %, si les émissions se situaient à 588 Mt, contre 27 % à l’heure actuelle.

Le seul secteur de l’exploitation pétrolière et gazière représenterait plus de 150 Mt, soit trois fois toutes les émissions de GES du Québec, si la province respecte ses cibles climatiques à l’horizon 2030. « Cette augmentation est attribuable à la croissance dans la production de bitume à partir des sables bitumineux », peut-on lire dans le rapport.

Le document met aussi en lumière une croissance des GES de l’ordre de 12 Mt dans le secteur industriel lourd, notamment en raison de hausses dans le secteur minier, la sidérurgie, les produits chimiques et les engrais.

 

 

Ministre confiant

Puisque la cible de réduction de 30 % du Canada à l’horizon 2030 impose de réduire les émissions à 511 Mt, le manque à gagner pourrait atteindre 77 Mt. Ce chiffre équivaut à la totalité des émissions de GES du Québec en 2017, selon le plus récent bilan provincial.

Le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Jonathan Wilkinson, se dit toutefois convaincu de pouvoir « dépasser » la cible fixée pour 2030, tout en réitérant l’engagement libéral en faveur « des émissions nettes nulles d’ici 2050 ». Cet objectif sera bel et bien inscrit « dans la loi », a-t-il fait valoir vendredi, en réponse aux questions du Devoir.

 
511 Mt
C’est la cible d’émissions de GES visée par le Canada pour 2030. Mais selon le bilan déposé aux Nations Unies, Ottawa est toujours loin de cet objectif.

« Pour nous aider à y parvenir, nous avons pris l’engagement de mettre en oeuvre de nouvelles mesures qui réduiront la pollution plus rapidement, comme par la plantation de deux milliards d’arbres et l’adoption d’autres solutions axées sur la nature, la réduction du gaspillage d’énergie et des factures énergétiques, l’accroissement de la disponibilité de l’énergie propre, la protection et la conservation d’une superficie record de terres et d’océans du Canada, l’appui aux entreprises de technologie propre à émissions zéro, et plus encore », a-t-il ajouté, dans une réponse écrite.

Le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin, ne partage toutefois pas l’optimisme de M. Wilkinson. « Nous sommes en voie de rater complètement la cible actuelle, qui est largement insuffisante pour répondre aux exigences de la science climatique, si on veut se donner une chance raisonnable de limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius », a-t-il fait valoir vendredi.

Le Réseau Action climat, qui regroupe plusieurs groupes écologistes du pays, réclame une réduction des émissions de GES du Canada d’au moins 60 % d’ici 2030, par rapport à 2005. Et selon les constats du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il faut cibler une réduction de 45 % des émissions d’ici 2030, par rapport au niveau de 2010. Pour y parvenir, le Canada devrait ramener ses émissions à 381 Mt.


Mesures impopulaires
 

Dans ce contexte, comment accélérer la réduction des émissions au pays ? Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau estime que « la difficulté n’est pas de trouver les mesures à mettre en place, mais de trouver des mesures qui ne provoquent pas un rejet électoral tel que rien ne se fera ».

Il existe selon lui plusieurs mesures très concrètes qui pourraient être mises de l’avant, si l’électorat se montrait ouvert : une « taxe kilométrique ajustée selon le poids des véhicules, les lieux et les moments d’utilisation », le déploiement du transport actif et en commun, mais aussi du covoiturage, des « corridors régionaux » pour le transport part train et une « optimisation » du transport de marchandises.

381 Mt
C’est la cible d’émissions de GES que le Canada devrait viser pour 2030, afin de respecter les recommandations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

M. Pineau souligne aussi la pertinence de « mettre un prix » sur les émissions de méthane du secteur agricole, réduire « de 80 % de la demande en énergie des bâtiments pour 2050 » et élaborer « des plans de décarbonisation » du secteur industriel, en favorisant le développement technologique.

« Faire tout cela dans le contexte d’une population qui achète des quantités records de camions légers, s’étale sur les terres agricoles pour y mettre des piscines hors terre individuelles et désire prendre des vols pour Cancún régulièrement est très délicat, voire impossible », laisse toutefois tomber Pierre-Olivier Pineau.


 
17 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 janvier 2020 01 h 44

    Décourageant

    Après l'inventaire des émissions de gaz à effet de serre du Québec qui montrait il y a quelques semaines une hausse des émissions de 2014 à 2017, voici ce bilan encore plus désolant. On applaidit les motions d'urgence climatique de nos gouvernements, mais on s'accroche à notre mode de vie comme si la responsabilité de garder notre planète vivable n'était pas la nôtre. Or elle l'est. Le jour où la population exigera des actions significatives de nos gouvernements, ils les feront. Comme le dit M. Pineau, on aime bien trop nos VUS et nos voyages dans le sud ou ailleurs (sans parler de nos T-bones) pour cela...

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 janvier 2020 08 h 44

      je suggère la lecture du livre d'Aurlien Barrau: Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité.Ça n'enlève pas le découragement mais ça place le rôle du gouvernement à la bonne place.
      J'ai aussi hâte de trouver le livre de Julien Laval: Ça va changer avec vous.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 janvier 2020 08 h 45

      oujps: j'ai Julien Laval, c'est Julien Duval...

  • Serge Lamarche - Abonné 4 janvier 2020 04 h 51

    Le prix de la liberté

    Les déboires climatiques qui nous tombent dessus et de plus en plus ne sont que les conséquences de notre liberté. Comme les pêcheurs libres de prendre les poissons comme ils veulent, le poisson disparait. La neige va disparaitre de la terre, mais sera remplacée par l'eau et le feu.
    La solution serait l'avènement d'un dictateur mondial qui oblige tout le monde à faire les bonnes choses.

  • Yvon Pesant - Abonné 4 janvier 2020 06 h 51

    Ah, la barbe!

    Monsieur Wilkinson nous sert le même discours rasant que sa consœur Catherine McKenna avant lui au poste de ministre fédéral de l'Environnement.

    Parle, parle, jase, jase, et, pendant ce temps perdu à les écouter, l'industrie pétrolière a poursuivi et poursuit toujours son développement, assisté financièrement et techniquement par le gouvernement Trudeau, nous faut-il vraiment le rappeler, dans l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta et la construction de pipelines. Pour servir les intérêts de qui, au juste?

    Les siens et ceux de ses actionnaires, bien sûr, mais aussi les nôtres. Nous qui, pour les uns et trop nombreux d'entre nous, continuons de rouler comme des malades au volant de nos gros chars. Et nous qui, pour les autres et trop nombreux d'entre nous, continuons de nous retrouver seul, pas de s, au volant de nos gros chars, à sacrer au quotidien dans les embouteillages.

    Monsieur Pineau a bien raison de nous le rappeler. C'est beaucoup à nous qu'il revient de prendre le virage des changements climatiques en entreprenant le virage de nos comportements.

    Ça aiderait certainement l'industrie et les gouvernements à mieux nous comprendre quand nous marchons dans la rue avec nos pancartes pour les conspuer.

  • Alain Roy - Abonné 4 janvier 2020 07 h 29

    « Faire tout cela dans le contexte d’une population qui achète des quantités records de camions légers, s’étale sur les terres agricoles pour y mettre des piscines hors terre individuelles et désire prendre des vols pour Cancún régulièrement est très délicat, voire impossible », laisse toutefois tomber Pierre-Olivier Pineau.
    Est-ce à dire que si je déménage dans une tour à condos du centre-ville, que je roule en voiture électrique à 40,000$ et que je prends des vols pour Paris, le climat va s'améliorer? Quand même étonnant ce mépris constant de nos grands penseurs et spécialistes, détenteurs du salut de l'humanité, l'index fébrile toujours pointé vers les autres.

    • Jean Richard - Abonné 4 janvier 2020 12 h 04

      Un immeuble à condos au centre-ville ? Il est vrai que la grande majorité de ceux-ci sont dessinés et construits avec des préoccupations environnementales pratiquement inexistantes. Les promoteurs ne veulent pas vous vendre des logements à faible consommation d'énergie mais des logements super-éclairés, avec des immenses fenêtres dont la capacité d'isolation thermique est quatre fois moindre que celle d'un mur en hiver, et dix fois moindre en été. Vous devrez donc chauffer généreusement en hiver et climatiser à fond en été. Votre appartement sera malgré tout moins énergivore qu'une immense maison unifamiliale en banlieue, mais dans les deux cas on peut faire beaucoup mieux.
      En voiture électrique en ville ? Vous partez perdant car la construction de ces bagnoles exige beaucoup plus de ressources (matières premières et énergie) qu'un voiture à essence. Mais pire, vous continuez à émettre des GES car vous contribuez à la congestion. De plus, il n'y a qu'à voir pousser les bornes de recharge sur les trottoirs pour se rendre compte que la voiture à batteries est une nuisance urbaine qui pourrait être pire que la voiture à pétrole. Pour rouler une heure, il faut recharger pendant trois à quatre heures. Imaginez le jour où il y aura deux miilions de bornes de recharge sur les trottoirs montréalais... Un moindre mal en banlieue et en région, la voiture à batteries est un fléau en gestation pour les grandes villes.
      Un vol sur Paris ? Un avion de ligne moderne consomme 3 l/100 km par passager. C'est quatre fois moins qu'une camionnette. Montréal-Paris, c'est 11 000 km aller-retour. Pour compenser votre voyage annuel à Paris, réduisez votre kilométrage de 3000 km et le bilan sera neutre. Par contre, préférez Copenhague à Paris. Vous y apprendrez que dans une ville nordique, on peut facilement se déplacer autrement qu'avec une voiture individuelle transportant 1,2 passager. Vous y apprendrez que les transports actifs, c'est plus efficace qu'on veut bien le croire.

    • Michaël Lessard - Abonné 4 janvier 2020 12 h 13

      Je suis plutôt écologiste... et je suis d'accord avec vous que l'enseignant du HEC se trompe un peu de cible. On comprend qu'il voulait, à la blague, dire que les gens ne veulent pas payer pour réduire les GES.

      Cela dit, les plus grandes sources de CO2 ne sont pas les gens ordinaires. En fait, avant de prendre des « mesurettes » qui pénalisent les gens, il faut un plan réellement rationnel qui nomme les plus grandes sources de CO2. Oui, nos choix de consommation ont un impact bien réel et concret --un des rares pouvoirs que nous ayons comme « simples citoyen-nes », mais les consommateur-trices ne sont pas les sources premières de CO2 du tout.

      Un groupe d'expert-es a produit une liste, en ordre justement, des sources de CO2 et de mesures qui ont le plus d'impact mondialement. 1) les gaz réfrigérants; 3) gaspillage alimentaire, etc. Certains points sont discutables, mais toujours est-il qu'il nous faut un plan basé sur les faits, par uniquement sur des calculs politiques pathétiques.
      https://www.drawdown.org/solutions-summary-by-rank

    • Serge Lamarche - Abonné 4 janvier 2020 16 h 23

      «En voiture électrique en ville ? Vous partez perdant car la construction de ces bagnoles exige beaucoup plus de ressources (matières premières et énergie) qu'une voiture à essence. » - Jean Richard.
      Ça c'est n'importe quoi pour justifier l'essence. Les bagnoles à essence polluent mille fois plus. Leurs constructions sont tout aussi sources de pollution. Si on compare les infrastructures, l'électrique gagne aussi sur toute la ligne.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 4 janvier 2020 08 h 21

    VUS versus Trains routiers

    Si vous voulez enlever les VUS des routes du Québec, vous devez enlever le transport de marchandises par camions des routes du Québec et les acheminer par trains ou par bâteaux.
    La 20 et la 40 sont bondées d'énormes camions de marchandises et même de trains routiers qui filent à toute allure; on se fait peur queques fois l'hiver et sous la pluie et on fini par s'acheter un VUS pour mettre notre famille en sécurité.
    On attend les VUS électriques, un transport en commun digne de ce nom et surtout des routes plus sécuritaires.

    Nicole Ste-Marie

    • Jean Richard - Abonné 4 janvier 2020 12 h 37

      Deux facteurs ont contribué à l'explosion du nombre de camions sur les routes. Le premier, c'est la pratique industrielle du juste-à-temps. On n'entrepose plus sur place. On compte plutôt sur la rapidité de la livraison des matières nécessaires. Pour cette raison, entre autres, les camions sont devenus des entrepôts roulants. Et non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils sont de plus en plus gros et de plus en plus lourds. Les bas prix du carburant diesel et la consommation à la baisse des moteurs modernes ne sont évidemment pas dissuasifs.
      L'autre facteur, c'est la mondialisation. Dans un objet aussi petit qu'un téléphone mobile, il y a des matières premières qui viennent d'Afrique, d'Amérique du Sud, de la Chine, sans oublier les plastiques issus du pétrole du Moyen-Orient, de l'Europe du Nord, du Mexique et on voudrait bien y ajouter le Canada. Les matières voyagent souvent sur de nombreux kilomètres entre l'extraction (minière) et la transformation, et à nouveau entre la matière transformée et le produit fini. Il ne faudra donc pas s'étonner qu'en ouvrant un téléphone mobile, on y lise diverses provenances pour diverses composantes. La batterie pourrait venir de Chine, l'écran de la Corée, le microprocesseur du Mexique.
      Le Québec n'y échappe pas. On croirait par exemple qu'un autobus Novabus est fabriqué à Saint-Eustache. Or, d'où viennent le moteur, la transmission, les éléments de suspension, l'affichage de la destination, les phares, les sièges... Si on dressait une carte géographique montrant tous les chemins suivis par les centaines de composantes d'un seul véhicule, nous finirions par comprendre pourquoi les besoins en transport et en énergie ont explosé.
      Faire demi-tour est quasi-impossible. Continuer sans changer de cap nous mène dans un cul-de-sac.
      Comment se vivra la révolution climatique ? On peut deviner qu'elle échappera au contrôle des gouvernements nationaux car la mondialisation est hors de contrôle.