Peut-on encore éviter le pire en matière de climat?

Une masse de glace se détache du glacier Apusiajik, sur la côte sud-est du Groenland.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Une masse de glace se détache du glacier Apusiajik, sur la côte sud-est du Groenland.

En matière de bouleversements climatiques, il ne serait peut-être plus minuit moins une, mais bien minuit. Plusieurs « points de bascule » sont déjà atteints, affirme un groupe de scientifiques réputés, qui met en garde contre les « changements irréversibles » qui sont à prévoir au cours des prochaines années à l’échelle de la planète. Un constat qui survient alors que l’humanité manque toujours d’ambition en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Pendant plusieurs années, même le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) associait cette notion de point de non-retour à un réchauffement mondial excédant les 5 °C. Or, insistent les auteurs d’un texte publié dans la revue Nature, on sait maintenant que des « points de bascule » sont en voie d’être « dépassés », même à partir du réchauffement actuel du climat, soit plus de 1 °C.

 

 

« Nous devons reconnaître que nous avons sous-estimé les risques », résume ainsi Johan Rockström, coauteur du texte et directeur de l’Institut de recherche sur les effets des changements climatiques de Potsdam, en Allemagne.

Dans le cadre du « commentaire » publié afin de raviver le sentiment d’« urgence » dans le contexte de la conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP25), les scientifiques européens ont analysé des éléments reconnus comme étant des « points de basculement » déjà tangibles, mais qui risquent de se combiner et d’entraîner tout le système climatique terrestre vers un point de non-retour.

Ce rapport démontre qu’il n’est plus minuit moins une : il est minuit et cinq.

 

Ils constatent d’entrée de jeu que des points de bascule sont « dangereusement prêts » d’être dépassés pour la cryosphère terrestre, qui comprend les calottes glaciaires, les banquises, les glaciers et le pergélisol.

Ils citent d’ailleurs en exemple le réchauffement « deux fois plus rapide que la moyenne mondiale » de l’Arctique. Ce phénomène provoque désormais des bouleversements importants dans toute la région, dont la fonte « irréversible » du pergélisol. Or, ce sol, normalement gelé de façon permanente — et qui contiendrait l’équivalent de 15 années d’émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) — est devenu un émetteur net de CO2 et de méthane, un gaz dont le pouvoir de réchauffement est « 30 fois plus puissant que le CO2 sur un siècle ».

Les auteurs soulignent aussi le fait que le réchauffement soutenu des océans provoque déjà des épisodes de blanchiment des récifs de corail dans plusieurs régions du monde. Or, une fois passée la barre des 1,5 °C, pas moins de 70 % des récifs risquent de disparaître. Et à 2 °C, prévenait l’an dernier le GIEC, pas moins de 99 % des coraux seront rayés de la carte, entraînant dans leur sillage des reculs importants de la biodiversité marine.

Cascade de risques

Selon les scientifiques, le risque le plus important réside dans une « cascade mondiale de points de non-retour » qui seraient franchis, ce qui provoquerait « l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre et une hausse généraliséede la température ». Un tel cas de figure représenterait « une menace existentielle pour la civilisation ».

« De notre point de vue, des exemples commencent à être observés », préviennent-ils. C’est le cas du recul de la glace de mer en Arctique, qui amplifie le réchauffement régional. Ce réchauffement de l’Arctique et la fonte accélérée des glaces du Groenland provoquent un afflux d’eau douce dans l’Atlantique Nord, ce qui influence les courants de cet océan. Or, la modification de ces courants risque de modifier le régime de pluie dans certaines régions de l’Afrique et d’empirer les sécheresses dans d’autres, en plus de contribuer à « assécher » l’Amazonie, qui constitue à l’heure actuelle un puits de carbone essentiel pour lutter contre la crise climatique.

Nous devons reconnaître que nous avons sous-estimé les risques

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie intégrative à l’Université de Sherbrooke, Dominique Gravel prévient aussi que le réchauffement en cours risque de provoquer des changements « importants » pour la biodiversité, notamment au Québec. Et, en matière de maintien de la biodiversité, le recul ou la disparition d’une espèce peut entraîner une cascade de conséquences. « Les espèces sont tissées dans une toile parfois très interconnectée », illustre-t-il.

Manque d'ambition

Les scientifiques qui signent le texte dans Nature sont donc formels : le temps restant pour éviter le pire pourrait déjà avoir été réduit « à zéro », alors que l’objectif politique le plus ambitieux en matière de lutte contre la crise climatique vise règle générale l’atteinte de la carboneutralité d’ici 30 ans. « Nous devrons nous adapter à certains changements qui risquent d’être inévitables », dont la montée du niveau des océans provoquée par le recul des glaces en Antarctique, selon un des signataires, Timothy Lenton, directeur du Global Systems Institute de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni.

« Les chercheurs sont formels : jongler avec un tel danger n’est pas un choix judicieux. Ce rapport démontre qu’il n’est plus minuit moins une : il est minuit et cinq. Nous sommes entrés dans une ère de conséquences. La « fenêtre d’opportunité » se referme sous nos yeux. Plus aucun compromis, plus aucun délai n’est possible », a réagi mardi le porte-parole de la Fondation David Suzuki, Diego Creimer.

En ouverture de la COP25, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a d’ailleurs lancé un message sans équivoque aux décideurs politiques : « Le point de non-retour n’est plus loin à l’horizon, il est en vue et se rapproche de nous à toute vitesse ».


 
17 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 4 décembre 2019 04 h 20

    Chaud devant!

    Chaud devant, chaud derrière et chaud tout le tour. On ne sait pas trop à quoi s'attendre mais l'attente sera plus courte qu'on pense.

    Le plus triste de cette histoire rocambolesque, c'est l'héritage que nous laissons aux générations futures avec, au rythme où ça va, de moins en moins d'espoir de les voir jouir de cette si belle planète Terre que nous avons souillée. Nous, si fiers de nos enfants et petits enfants, qui avons trop pris à vouloir tant nous en donner pour leur laisser quoi au juste?

    La réponse est dans le vent.

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 décembre 2019 05 h 36

    Et c'est ici, le 4 décembre 2019,...

    ...que les négationnistes du réchauffement climatique anthropique sortirent du déni et entrèrent dans la résignation : bof, pourquoi changer, puisque de toute façon nous sommes foutus.

  • Serge Lamarche - Abonné 4 décembre 2019 05 h 46

    Trop tard à retardement

    Les bombes à retardement sont les pires... surtout si on ne sait pas quand elles explosent. Ils ont beau dire qu'il faut agir maintenant, la technologie et les changements ne se font pas par magie. Surtout que certains présidents et ministres font bien des chose pour retarder ces changements. Sans compter tous ces gens qui s'enrichissent au pétrole.
    On ne voit pas encore assez de dommages pour les faire reculer, ceux-là.

  • Denis Paquette - Abonné 4 décembre 2019 06 h 06

    en fait qui sommes nous a part de nous dépouillé dans la terre

    le monde a toujours cru que nous fassions parti d'un univers permanent et universelle, mais n'est ce pas la pîre des erreurs, que nous avons fait , n'est ce pas une erreur strictement commancé par l'ambition et le pouvoir, peut être sommes nous des êtres a ce niveai strictement vulnérables

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 décembre 2019 08 h 20

    Non...

    ...il est trop tard pour éviter le pire mais la terre-mère ne s'en trouvera pas plus mal. Avec le genre de dirigeants que nous voyons sur terre, en particulier les Trump, Poutine, Bolsonaro et cie, ce sera « business as usual » et notre administration n'est pas mieux avec M. Pipeline Trudeau au gouvernail. Même si on vient de passer une campagne électorale où les électeurs auraient pu donner une direction plus vigilante pour l'avenir de l'humanité, ils et elles ont quand même voté en grande majorité pour les deux partis politiques qui privilégient la croissance des GES et les énergies fossiles. Alors, il va falloir vivre avec les choix que nous avons faits.

    Mais, reste un fait: c'est surtout l'humanité qui va payer le prix de sa négligence. Tous les problèmes qui pointent à l'horizon affectent directement nos « civilisations » comme, par exemple, le fait que les terres basses seront inondées alors que beaucoup de grandes villes se trouvent au niveau de la mer. Mais la disparition potentielle de l'humanité sera loin d'être une catastrophe pour notre planète; elle en a vu d'autres et les espèces sont nées et sont mortes les unes après les autres. Au moins l'humanité qui court à sa propre perte en est consciente et c'est elle qui refuse de prendre les moyens pour se sauver...

    • Marc Pelletier - Abonné 4 décembre 2019 10 h 49

      M. Pierre Rousseau,

      " Même si on vient de passer une campagne électorale où les électeurs auraient pu donner une direction plus vigilante pour l'avenir de l'humanité, ils et elles ont quand même voté en grande majorité pour les deux partis politiques qui prévilégient la croissance des GES et les énergies fossiles. "

      En réalité, les autres partis, qu'il s'agisse du NPD, des Verts et du Bloc, n'avaient pas les " munitions " suffisantes pour accéder au pouvoir. Heureusement que les Conservateurs ont échoué, car alors les énergies fossiles auraient envahis le Canada encore plus.

      Somme toute, malgré la mollesse de nos gouvernements, tant à Ottawa qu'à Québec, la sensibilisation croissante de la population face à l'environnement mettra une pression sur ces gouvernements : ils n'auront pas le choix d'agir, sinon cette population leur montrera la porte de sortie lors des prochaines élections.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 décembre 2019 10 h 55

      Négligence? Je suis souvent choqué par le fait de savoir que ce serait 100 compagnies qui seraient responables de plus de 70% des GES, ou bien les G20 ou les baby boomers...
      Mais, récemment j'ai compris que la dernière fois qu'il y a eu 400 ppm de CO2 c'est il y a 3 millions d'années et notre espèce brillait par son absence. Nous n'en avons pas l'expérience. J'ai de la compassion pour nous. Mais nous devons apprendre au plus vite pour nous sauver les fesses!