«La science» dictera la décision sur GNL Québec, affirme le ministre Fitzgibbon

Le projet de GNL Québec augmentera la navigation commerciale dans l'habitat des femelles et des jeunes bélugas.
Photo: GREMM Le projet de GNL Québec augmentera la navigation commerciale dans l'habitat des femelles et des jeunes bélugas.

Après avoir adopté une position très enthousiaste par rapport au projet Énergie Saguenay, le gouvernement Legault répète maintenant qu’il n’a pas toutes les informations pour se prononcer sur l’usine de GNL Québec, mais aussi que « la science » dictera la décision des caquistes sur ce projet d’exportation de gaz naturel albertain.

« Nous n’avons pas encore eu tous les renseignements. On va plus vite qu’on doit aller. La science n’est pas encore tout à fait là », a ainsi répondu mardi au Devoir le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon.

 Même si plusieurs ministres du gouvernement Legault se sont pourtant déjà montrés favorables au projet gazier, M. Fitzgibbon a nuancé la position en affirmant que le projet est « potentiellement intéressant » et que tout dépendra des « résultats » de l’évaluation qui sera menée au cours des prochains mois. « C’est la science qui va décider », a-t-il déclaré.

Dans une lettre publiée plus tôt cette année par Le Devoir, plus de 160 scientifiques québécois affirmaient que « le projet de GNL Québec doit être rejeté » puisqu’il « est incompatible avec la transition énergétique » et qu’il favoriserait le développement de l’industrie gazière. Or, écrivaient-ils, pour respecter les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, « il est essentiel de réduire le nombre d’infrastructures liées aux combustibles fossiles et non d’en construire davantage ».

Évaluation en cours

Selon ce qu’a fait valoir par ailleurs mardi le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, « aucune décision » n’a encore été prise pour la réalisation de ce projet d’usine. « Mais on accumule des informations et c’est le but d’une évaluation environnementale approfondie, comme on s’est engagés à le faire depuis le tout début », a-t-il ajouté.

 « Ce qu’on dit depuis le début, c’est qu’il y a une procédure environnementale qui se poursuit. À ce moment-ci, c’est au promoteur de vanter les mérites du projet. Mais d’aucune façon nous nous sommes engagés à l’accepter et d’aucune façon nous nous sommes engagés à le refuser. L’évaluation se poursuit », a expliqué M. Charette, qui est aussi responsable du dossier de la lutte contre les changements climatiques au sein du gouvernement.

 Il a de nouveau défendu la décision du gouvernement caquiste de mener deux évaluations distinctes pour les deux composantes du projet, à savoir une évaluation environnementale pour le projet d’usine et de terminal maritime et une autre pour le projet du gazoduc qui doit acheminer le gaz jusqu’à l’usine. « Un projet ne peut pas aller sans l’autre, et en faisant deux évaluations distinctes, on s’assure de la plus grande rigueur possible, pour avoir le meilleur portrait de la situation », a fait valoir le ministre.

« Mérites »

Les promoteurs des deux projets sont des filiales d’une même entreprise. Cependant, le projet de gazoduc a été présenté après celui de l’usine. Cela signifie que, théoriquement, la décision pour la construction du gazoduc — qui appartient uniquement au gouvernement fédéral — pourrait survenir après l’autorisation de la construction de l’usine de liquéfaction du gaz naturel.

 À la fin du processus d’évaluation « globale » du projet, le ministre Charette assure toutefois que le gouvernement évaluera les « mérites » environnementaux d’Énergie Saguenay, mais aussi la question de la « viabilité économique du projet ».

 En mai dernier, Benoit Charette avait soutenu qu’Énergie Saguenay « est un projet qui a ses mérites sur le plan du développement économique, qui peut même avoir ses mérites sur certaines perspectives en environnement ». Quant à François Legault, il a déjà dit que ce projet d’exportation de gaz naturel liquéfié serait « un projet très important entre l’Alberta et le Québec ».

 « Ça va réduire de manière formidable, formidable, les GES à travers le monde. On va en faire la démonstration, et c’est sur cette base environnementale que la décision sera prise », a aussi déjà affirmé le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien.

Doutes d’experts

Les « avis » produits par les experts du gouvernement du Québec soulèvent toutefois des questions sur les incidences climatiques et fauniques du projet. Selon un avis produit par la « direction de l’expertise climatique » du ministère de l’Environnement et publié la semaine dernière, « les impacts du projet à une échelle planétaire sont très difficiles à anticiper ».

 À l’échelle canadienne, cependant, les experts du ministère de l’Environnement précisent que les émissions liées à l’exploitation, au traitement et au transport du gaz jusqu’au Saguenay équivaudraient à 7,9 millions de tonnes de GES par année. Et globalement, le projet Énergie Saguenay « pourrait faire augmenter les émissions de GES canadiennes d’environ 8,5 millions de tonnes d’équivalents CO2 par année ».

 Selon des données publiées dans le cadre de l’inventaire canadien des émissions de gaz à effet de serre, compilées et transmises au Devoir par la chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, le chiffre de 8,5 millions de tonnes équivaut aux émissions moyennes annuelles de 3,46 millions de voitures, ou 2,4 millions de camions légers (véhicules utilitaires sport).

 Selon les calculs de GNL Québec, le projet devrait cependant permettre de réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes. « Le scénario de vente actuel soumis est conservateur et nous sommes convaincus que le projet Énergie Saguenay permettra un gain net positif pour l’environnement », précise la directrice principale, affaires publiques et relation avec les communautés, Stéphanie Fortin.

 L’entreprise ne veut toutefois pas dévoiler « publiquement » les noms des acheteurs de son gaz naturel liquéfié, et ce, « pour des raisons concurrentielles ».

Bélugas à risque

Dans un autre « avis d’expert » publié la semaine dernière par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), on souligne que « le gouvernement du Québec est hautement préoccupé par la protection de l’habitat du béluga du Saint-Laurent, une espèce en péril et d’intérêt commun reconnue par le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ».

 Or, indique le document, « le bruit et le dérangement » provoqués par la navigation commerciale « ont été ciblés comme des facteurs de risque pour les femelles et les jeunes bélugas ».

 Dans ce contexte, « les craintes pour le rétablissement de cette espèce sont concrètes et l’augmentation du trafic maritime dans son habitat, occasionné par le projet de GNL, ajoutera un effet cumulatif non négligeable ».

 La population de bélugas du Saint-Laurent ne compte pas plus de 880 individus et elle « accuse un déclin de 1 à 1,5 % par année », selon l’avis du MFFP. Le ministère ajoute que « la hausse récente des mortalités des femelles en âge de procréer et des nouveau-nés aggravera ce déclin dans les prochaines années ».