Un engouement renouvelé pour la voile

«Le vent,
Photo: Bernd Wustneck Agence France-Presse «Le vent, "c’est une énergie infinie et gratuite", "5000 ans de retour d’expérience"», martèlent ingénieurs et architectes.

Éole viendra-t-il bousculer le tout-pétrole ? Éclipsée depuis plus d’un siècle par l’hélice, la voile fait un retour surprise dans la marine marchande, contrainte d’innover pour limiter ses émissions ultra-polluantes dans une planète en surchauffe.

« Il y a cinq ans, on aurait été raccompagnés à la porte par la sécurité avec nos projets. Maintenant les armateurs nous écoutent », dit en souriant l’architecte naval Marc Van Peteghem, au milieu des maquettes de navires futuristes qui parsèment ses locaux parisiens.

Après avoir accumulé les records avec ses voiliers dans les courses au large, il peut se targuer d’une nouvelle victoire : le cargo à propulsion hybride Canopée dessiné par son cabinet VPLP pour le constructeur Alizés vient d’être choisi par Ariane Group pour transporter les morceaux du nouveau lanceur spatial Ariane 6 entre l’Europe et la Guyane.

Ce navire de 121 mètres de long, doté d’un moteur (pour les manoeuvres et une partie de la navigation) et de quatre ailes rectangulaires de 30 mètres de haut, sera-t-il le premier cargo à voile des temps modernes ? La course avec un autre projet français de cargo à voiles, annoncé en juillet par la start-up Neoline, est désormais lancée.

Le public d’experts réunis mardi dernier à Londres ne s’y est pas trompé, applaudissant à la nouvelle avec enthousiasme. À une encablure de Trafalgar Square, sous l’oeil complice de l’amiral Nelson, l’immeuble de briques rouges de la Royal Institution of Naval Architects (RINA) accueillait ce jour-là une conférence consacrée à la propulsion vélique.

L’enjeu : démontrer à des armateurs et affréteurs souvent sceptiques que l’assistance du vent peut permettre des économies de carburant substantielles et un transport plus « vert ».

Le vent, « c’est une énergie infinie et gratuite », « 5000 ans de retour d’expérience », martèlent au pupitre ingénieurs et architectes venus du monde entier pour présenter images 3D et dernières innovations.

« Période passionnante »

« C’est une période passionnante, tout est encore possible, on est en pleine transition », assure Gavin Allwright, secrétaire général de l’International Windship Association (IWSA), organisatrice de l’événement.

Dans le sillage d’un commerce international en plein essor, 60 000 à 90 000 navires marchands fendent les mers du globe : pétroliers, vraquiers chargés de sable ou de céréales, rouliers « ro-ro » délivrant voitures ou tracteurs, porte-conteneurs aux empilements multicolores… Et leur nombre ne cesse d’augmenter. Tout comme les fumées émises par le mazout visqueux qui les propulse, un cocktail de dioxyde de carbone, d’oxydes de soufre ou d’azote, de particules fines qui font suffoquer certaines zones côtières et accélèrent le réchauffement climatique.

Le secteur est responsable de près de 3 % des émissions de gaz à effet de serre sur la planète. Si rien n’est fait, ce pourrait être 17 % en 2050.

Sous la pression de l’opinion publique, l’Organisation maritime internationale (OMI) a fini par imposer des normes beaucoup plus sévères. À partir du 1er janvier 2020, les bateaux vont devoir réduire de façon draconienne leurs émissions de soufre, en recourant à un carburant plus propre, donc plus cher, ou en nettoyant les fumées d’échappement.

« Cette décision de l’OMI a donné une vraie impulsion à la propulsion vélique », estime Gavin Allwright, qui espère aussi la mise en place d’une taxe carbone encore hypothétique.

Le potentiel est énorme : une étude du gouvernement britannique estime le marché de la propulsion éolienne à quelque deux milliards de livres (3,4 milliards de dollars canadiens) en 2050. Le cabinet indépendant CE Delft prévoit que de 3700 à 10 700 bateaux pourraient être équipés à l’horizon 2030.

« Avancée pour l’humanité »

Depuis quelques années, d’immenses cerfs-volants (kites) équipent déjà une poignée de bateaux — dont un pétrolier.

Autre technologie : les « rotors Flettner », sorte de turbines éoliennes inventées dans les années 1920 par l’ingénieur allemand homonyme. Modernisés, notamment par la société finlandaise Norsepower, ces rotors trônent cent ans après sur le pont du ferry Viking Grace qui relie Finlande à la Suède, mais aussi à bord de deux autres navires marchands.

« L’investissement est amorti au bout de trois à huit ans », estime Ville Paakkari, venu représenter le groupe à la conférence londonienne.

Installés en quelques heures sur des bateaux existants, ces kites ou rotors permettent des économies de carburant de 5 à 10 % en moyenne, et des émissions polluantes réduites. À condition toutefois qu’il y ait du vent, et qu’il soit favorable, ce qui n’est pas le cas sur toutes les routes maritimes.

Conçus dès l’origine pour une propulsion hybride, les futurs cargos à voile promettent des économies beaucoup plus substantielles, de 40 à 80 %, selon l’usage choisi, et des émissions de CO2 bien moindres. Avec leurs ailes entièrement automatisées, leurs mâts rétractables pour passer sous les ponts et leurs systèmes de routage sophistiqués, calculant l’itinéraire en fonction des vents les plus favorables, ils seront bien loin des « clippers » d’antan.

En revanche, ils coûteront plus cher et iront moins vite que les cargos actuels reconnaissent leurs concepteurs, ce qui refroidit les armateurs soucieux de tenir leurs délais.

« Les gens ne changent que sous la pression, souligne Marc Van Peteghem. Il faut trouver des solutions pour ce que les armateurs perçoivent aujourd’hui comme une contrainte devienne une occasion. »