La lutte contre la crise climatique passe par la tarification du carbone, selon James Hansen

Pour le moment, l’Association canadienne des producteurs pétroliers prévoit plutôt une croissance continue de la production d’or noir au cours des prochaines années.
Photo: iStock Pour le moment, l’Association canadienne des producteurs pétroliers prévoit plutôt une croissance continue de la production d’or noir au cours des prochaines années.

L’humanité ne parviendra pas à réduire ses émissions de gaz à effet de serre en misant sur des engagements volontaires des États, plaide le climatologue américain James Hansen, dans un échange avec Le Devoir. Il est selon lui essentiel d’imposer une tarification qui reflète les coûts réels des énergies fossiles pour la société, mais aussi de mettre un terme aux industries qui constituent « un non-sens », comme par exemple les sables bitumineux.

M. Hansen, qui a dirigé pendant plus de 30 ans le Goddard Institute for Space Studies de la NASA et a été l’un des premiers à faire émerger le débat sur l’urgence climatique dans les années 1980, critique sans détour la façon dont la communauté internationale a choisi de s’attaquer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre de l’Accord de Paris. Celui-ci s’appuie sur des engagements volontaires des pays, mais qui doivent théoriquement être revus à la hausse tous les cinq ans.

Le Canada devrait inclure le coût pour la société dans le prix des énergies fossiles. Une économie est plus efficace si les prix sont justes. Mais il faut que cela soit fait de façon juste, notamment pour les plus démunis et la classe moyenne.

« Immédiatement après la signature de l’Accord de Paris, j’ai dit que c’était une fraude. Les politiciens se sont applaudis et se sont donné des tapes dans le dos en prétendant qu’ils avaient fait quelque chose. Mais quel peut être le résultat, si on supplie près de 200 pays de réduire leurs émissions ? Rien. Les voeux pieux actuels ne permettront pas de limiter les émissions », laisse tomber celui qui est aujourd’hui professeur associé au Département des sciences de la Terre et de l’environnement de l’Université Columbia.

Le problème, selon lui, c’est que le coût du pétrole et du gaz naturel pour les consommateurs ne reflète pas leur coût réel. « Tant que les énergies fossiles constituent la source d’énergie la moins chère, elles seront utilisées. Le prix des énergies fossiles devrait donc inclure leur véritable coût pour la société », donc les coûts de la pollution générée, mais aussi celui des conséquences des bouleversements climatiques.

Redonner aux citoyens

James Hansen plaide donc pour l’imposition d’un prix fixe sur ces énergies, qui fournissent encore aujourd’hui plus de 80 % de la production énergétique mondiale. « Nous devons trouver quelques États qui mettront en place une tarification générale et honnête » qui reflète leur utilisation du pétrole, du gaz et du charbon. « C’est facile à mettre en place à la source, ou encore aux points d’entrées au pays. Si un pays fait cela, ce sera la première étape. Et ça deviendra pour ainsi dire global si les États-Unis mettent en place un tel mécanisme », explique-t-il.

Les fonds ainsi récoltés doivent toutefois impérativement être directement retournés aux citoyens, insiste le scientifique. « Le public n’acceptera pas une tarification sur le carbone si les fonds vont au gouvernement, ce qui en ferait une taxe. Mais si l’argent est retourné aux citoyens de façon uniforme, ils vont l’accepter, et nous serons sur la voie d’une solution climatique. »

Le chercheur salue d’ailleurs les gestes posés au Canada par le gouvernement libéral de Justin Trudeau en faveur de la tarification du carbone. « Le Canada fait déjà mieux que les États-Unis. Il semble plus près de comprendre les mérites d’une tarification générale du carbone, accompagnée d’un retour financier aux citoyens », estime-t-il, tout en rappelant l’opposition de certains à cette « taxe carbone ».

Il faudrait toutefois aller plus loin, selon lui. « Le Canada devrait inclure le coût pour la société dans le prix des énergies fossiles. Une économie est plus efficace si les prix sont justes. Mais il faut que cela soit fait de façon juste, notamment pour les plus démunis et la classe moyenne. C’est possible en redistribuant l’argent de façon uniforme. »

À quoi ressemblerait un prix juste pour la tonne de carbone au Canada ? En juin dernier, le directeur parlementaire du budget établissait que pour respecter l’Accord de Paris, il faudrait atteindre un prix d’au moins 102 $ la tonne en 2030.

Professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, François Delorme estime pour sa part qu’une taxe de 150 $ dès 2020 « serait le niveau nécessaire pour orchestrer un changement de comportement, et donc enclencher une décroissance dans les émissions de GES au Canada. Mais c’est un plancher ».

Non aux sables bitumineux

James Hansen, qui a ouvertement milité contre la construction du pipeline Keystone XL, estime par ailleurs que le Canada fait fausse route en poursuivant l’exploitation des ressources pétrolières des sables bitumineux.

« Cette industrie n’a aucun sens, pour le Canada et pour le monde. Les sables bitumineux sont beaucoup trop intensifs en matière d’émissions de carbone, ils sont trop dommageables pour l’environnement, et ils sont économiquement risqués. Ces énergies fossiles, les plus « carbo-intensives », seront bientôt non concurrentielles lorsque l’on commencera à inclure leur coût pour la société », affirme-t-il.

Pour le moment, l’Association canadienne des producteurs pétroliers prévoit plutôt une croissance continue de la production d’or noir au cours des prochaines années. Selon les prévisions, la production quotidienne du pays pourrait avoisiner les 6 millions de baril en 2040, dont 4,5 millions de barils provenant des sables bitumineux. Les réserves du pays, les troisièmes au monde, sont évaluées à 173 milliards de barils.