Sur les sentiers de la guerre

Immobilisés aux abords du lac Fradette, nous tentons de localiser le camp de prisonniers allemands avec l’aide du récréologue à la retraite Louis Lefebvre (à gauche).
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Immobilisés aux abords du lac Fradette, nous tentons de localiser le camp de prisonniers allemands avec l’aide du récréologue à la retraite Louis Lefebvre (à gauche).

En prévision du 125e anniversaire de la création du parc national des Laurentides, à l’origine de l’actuelle réserve faunique du même nom, Le Devoir est parti à la découverte des anciens sentiers entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec le guide Louis Lefebvre, nous avons marché dans les pas des Autochtones et de la première touriste d’aventure, Mme Davenport, parcouru l’emplacement d’un ancien camp de prisonniers allemands et gravi le mont Apica, sur lequel une station radar était posée durant la guerre froide. Récit. Troisième partie de quatre.

« Wôôôôô, on est en train de passer tout droit ! » lance Louis Lefebvre en freinant brusquement. « Le camp de prisonniers allemands, selon mes souvenirs, serait dans ce genre de zone, en repousse. Faudrait savoir où exactement, c’est ça le problème », ajoute-t-il, tout en immobilisant son Jeep Trailhawk à un jet de pierre du lac Fradette.

Le récréologue à la retraite scrute l’horizon au-dessus d’un mur d’épinettes. Pas facile de retrouver en plein été les vestiges des anciens baraquements qu’il a aperçus lors d’une expédition de ski de fond 30 ans plus tôt. D’autant plus que le secteur entourant le plan d’eau — sis à une quinzaine de kilomètres, à vol d’oiseau, à l’est de la route 175 — a été le théâtre de coupes récentes de la part de compagnies forestières.

 
35 000
C’est le nombre de soldats allemands qui auraient été incarcérés au Canada entre 1940 et 1947.

Louis Lefebvre a appris l’existence de vestiges d’un camp de prisonniers des années 1940 de la bouche d’anciens bûcherons qu’il a connus alors qu’il était le responsable des activités de plein air dans le parc des Laurentides. « Pour ces messieurs-là, j’étais le petit jeune un peu bizarre qui allait faire du vélo sur la 175. »

C’est sur la base des informations recueillies auprès d’eux que M. Lefebvre se dirige en ski de fond vers le lac Fradette durant l’hiver 1984. Il y découvre 15 bâtiments intacts alignés sur trois rangées. « C’était un choc parce que c’était des baraquements de planches en déclin, en longueur. C’était une architecture que je n’avais jamais vue dans le parc. Ce n’était pas des rondins. »

Le Hollandais

L’existence d’un camp de prisonniers de la Seconde Guerre mondiale ne fait pas de doute pour Louis Lefebvre. D’autant plus qu’il a côtoyé l’un des anciens captifs allemands… un Hollandais. « Il n’était pas très jasant », se rappelle le récréologue à la retraite, appuyé sur ses bâtons de marcheur. « Mais on voyait qu’il avait un accent germanique. C’était un petit monsieur avec des lunettes, un peu baraqué. Il m’avait juste dit qu’il avait été enrôlé de force dans l’armée allemande. » M. Lefebvre le soupçonne d’avoir fait partie de l’équipage du célèbre cuirassé Bismarck qui a sombré dans l’Atlantique Nord en 1941.

Remis en liberté à la fin du conflit, l’ancien conscrit décide de rester dans le parc des Laurentides. « Quand il a été libéré, il n’a pas vu l’intérêt de retourner en Hollande. Parce que sa famille était complètement disparue. Lui, il avait pris goût à la forêt. Il a réussi à se faire engager par le gouvernement comme travailleur manuel. »

 
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Vue depuis le sommet de la montagne, à 882 m d’altitude

Plus de 35 000 soldats allemands ont été incarcérés au Canada entre 1940 et 1947. Le camp du lac Fradette n’est que l’un des nombreux lieux où les captifs pouvaient gagner un peu d’argent en bûchant pour des compagnies comme l’Anglo Canadian Pulp and Paper Mills. Les épinettes faisaient office de barbelés pour ces hommes perdus au milieu des bois.

Toutefois, aucune trace de l’ancien camp à l’approche du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les baraquements aperçus en 1984 étaient-ils un mirage ? « Moi, je les ai très bien vus […]. Il s’agirait d’aller marcher dans la zone de repousse, si ça vous tente. » Peine perdue pour Le Devoir. La zone pointée par M. Lefebvre est recouverte d’un tapis de mousse imbibée d’eau.

« Notre journée se compte en minutes, on a beaucoup de choses au programme », lance Louis Lefebvre en redémarrant le moteur de son véhicule arborant des écussons « Trail Rated ». « Si jamais je vais trop vite ou que vous avez mal au coeur, vous me le dites ! »

 

Échos de radars

Retour sur le chemin des Poteaux des années 1870, où des bouts de rondins bien affûtés affleurent sous le gravier. Le fonctionnaire à la retraite nous dépose aux Portes de l’enfer, une vallée qui aboutit au pied du mont Apica. Ici se trouvait l’une des stations radars de la ligne CADIN-Pinetree assurant la surveillance des cieux en prévision d’une hypothétique Troisième Guerre mondiale. L’endroit, datant de la guerre froide, n’intéresse guère notre guide, qui préfère les vestiges plus anciens.

Le Devoir entreprend donc seul l’ascension des cinq kilomètres du sentier crevassé de la montagne, qui culmine à une altitude de 882 mètres.

Détecter, identifier, intercepter, neutraliser : les militaires qui y étaient postés durant la guerre froide avaient pour tâches de repérer tout appareil non identifié dans l’espace aérien canadien, puis d’alerter leurs confrères de la base de Bagotville afin que ceux-ci interceptent les intrus à bord de leurs avions de chasse Voodoo.

Les militaires de Bagotville ont l’autorisation d’ouvrir le feu au moindre signe d’hostilité de la part de l’appareil qu’ils escortent tout au long de son identification.

Après l’établissement du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, la station radar du mont Apica apparaît comme un maillon indispensable du système de défense aérienne contre les bombardiers soviétiques qui survoleraient nécessairement le Canada avant de larguer leurs bombes sur des cibles américaines. Les militaires du parc des Laurentides pouvaient détecter des fusées ennemies perçant le ciel dans un rayon de près de 5000 kilomètres.

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir De la station radar du mont Apica, mise en service en 1952, ne subsiste qu’un bâtiment carré en tôle sur lequel sont accrochées des antennes.

La station radar est mise en service en 1952 alors que Staline dirige l’URSS d’une main de fer. La construction du complexe au coeur de la forêt québécoise est un tour de force, notamment parce que la route du parc des Laurentides n’était toujours pas pavée sur toute sa longueur. La forêt est défrichée. La vallée est dynamitée.

Il ne reste toutefois plus rien des imposantes coupoles couvrant les antennes radar, posées sur des bâtiments de béton sans fenêtre jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique. Ne subsiste qu’un bâtiment carré en tôle sur lequel sont accrochées des antennes. On y retrouve également le belvédère d’un relais de motoneige, duquel on aperçoit au loin des parcs éoliens.

L’historienne Russel-Aurore Bouchard a pu visiter la base peu de temps après sa fermeture, en 1990. « Tout était là, il y avait même les miradors, avec des poches de sable. Pour moi, ça a été une révélation. C’était un lieu d’observation avec peut-être un ou deux francs-tireurs en cas d’attaque. »

 

La spécialiste des armes à feu regrette que le gouvernement fédéral ait démantelé le site. Celui-ci aurait pu devenir un attrait touristique pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. « On détruit tout, tout ce qui est la mémoire. »

Un village s’était formé en contrebas du mont Apica. Il comptait 450 habitants en 1959. « Il y avait un beau restaurant typique des années 1950, une piscine, une glace de curling, un théâtre… C’était très bien organisé », fait remarque Mme Bouchard. Le village né de la guerre froide a lui aussi été rasé.