Bonjour homards, adieu crevettes

La chute des stocks de crevettes pourrait être expliquée en partie par le retour massif du sébaste (redfish), qui prolifère dans le golfe du Saint-Laurent.
Photo: Robert F. Bukaty Associated Press La chute des stocks de crevettes pourrait être expliquée en partie par le retour massif du sébaste (redfish), qui prolifère dans le golfe du Saint-Laurent.

Les municipalités sont aux prises avec des problèmes d’érosion. Des insectes ravageurs se multiplient. De nouvelles cultures deviennent possibles. Les pêches sont en transformation. Partout au Québec, on peut mesurer l’effet des changements climatiques. Cette série estivale propose différents textes sur ces nouveaux enjeux.

Dans l’immense et riche écosystème marin du golfe du Saint-Laurent, l’impact des changements climatiques se fait déjà sentir. À la faveur de courants chauds, des visiteurs inhabituels, comme le grand thon rouge ou le grand requin blanc, font maintenant incursion dans nos eaux, alors que d’autres espèces emblématiques du Québec, comme la crevette nordique, frisent la disparition.

Cette année, les pêcheurs de homards ont encore pu mesurer l’impact de ce lent mais constant réchauffement, avec des prises historiques recensées aux Îles-de-la-Madeleine, dépassant celles de 2017 et de 2018. Dans les ports de la moyenne Côte-Nord et d’Anticosti, où le homard se fait d’ordinaire plus rare, on assiste aussi à une augmentation spectaculaire des prises de 300 % depuis 2015.

« L’aire de distribution du homard se déplace vers le nord. Les populations de la Nouvelle-Angleterre diminuent au profit de celles du Québec, au fur et à mesure que les eaux du golfe se réchauffent », explique Bernard Sainte-Marie, chercheur scientifique sur les crustacés d’importance commerciale à Pêches et Océans Canada.

 
Photo: Robert F. Bukaty Associated Press L’industrie québécoise de la pêche aux homards a de belles années devant elle, selon les spécialistes.

Historiquement heureux dans les eaux du Maine et du sud du golfe Saint-Laurent, le homard se faisait plutôt rare sur la moyenne Côte-Nord, où peu de petits survivaient aux eaux glaciales. Mais ce n’est plus le cas.

Aujourd’hui, le crustacé dépérit en Nouvelle-Écosse et au Maine, et prolifère dans tous les secteurs du golfe du Saint-Laurent, où le taux de survie des rejetons est très élevé. L’industrie québécoise de la pêche aux homards a de belles années devant elle, selon les spécialistes.

En plus du réchauffement, le homard a profité des mesures prises pour sauvegarder la ressource, notamment l’augmentation de la taille minimale des prises. Les deux facteurs combinés expliquent l’explosion observée ces dernières années, explique Bernard Sainte-Marie. Sur tout le plateau madelinien, le réchauffement des eaux profite aussi aux pétoncles géants et d’Islande, ainsi qu’au mactre de l’Atlantique.

Quant au fameux crabe des neiges, habitant des profondeurs, son aire de distribution va du Labrador jusqu’au sud de la Nouvelle-Écosse, où il se fait toutefois de plus en plus rare en raison des eaux tempérées apportées par le Gulf Stream. « Les conditions demeurent idéales dans la mer intérieure créée par le golfe, avec des températures de 3 à 4 °C entre 35 et 150 mètres, là où vit le crabe des neiges. Nos hivers sont encore assez froids pour refroidir cette couche », affirme Bernard Sainte-Marie. Mais pour combien de temps encore ?

Un mouvement de fonds

Lentement mais sûrement, le golfe se réchauffe, observe Peter Galbraith, chercheur scientifique en océanographie physique et responsable du Programme de monitorage de la zone Atlantique. Les eaux du golfe se divisent en trois couches, l’une de surface, dont la température se réchauffe au même rythme que l’air ambiant, une couche intermédiaire froide, près du point de congélation, et une couche profonde d’eau salée allant jusqu’à 500 mètres, à -1,7 °C, dit-il.

« On observe des records centenaires à plus de 200 mètres », explique cet expert. En surface, l’eau s’est aussi réchauffée en moyenne de 0,9 °C, mais reste sujette à de très forts écarts de températures selon les années.

Toutes les espèces nordiques sont affectées, de la crevette au flétan du Groenland. La difficulté est de savoir ce qui est dû au climat et ce qui est dû à la pêche.

 

Même minimes, ces variations suffisent à changer la population et la répartition de plusieurs poissons, entraînant un effet de domino sur la chaîne alimentaire. « Toutes les espèces nordiques sont affectées, de la crevette au flétan du Groenland. La difficulté est de savoir ce qui est dû au climat et ce qui est dû à la pêche », explique Julie Roux, chercheuse approche écosystématique aux évaluations des stocks pour Pêches et Océans Canada.

Si des espèces de poissons pâtissent, d’autres profitent allégrement d’eaux plus chaudes. C’est le cas du merlu argenté et de l’encornet rouge nordique (calmar) qui se reproduit normalement le long des côtes des Carolines. Quant au sébaste (redfish), il prolifère à ce point que l’espèce compte aujourd’hui pour 80 % des jeunes poissons de fonds dans le golfe, explique Dominique Robert, professeur en écologie halieutique à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski. « On estime à trois millions de tonnes la biomasse de jeunes sébastes dans le golfe. Cette espèce, surpêchée il y a 20 ans, a tiré le bon billet à la loterie et le réchauffement a créé des conditions idéales pour son retour », dit-il. Ce retour massif du sébaste, qui vit jusqu’à 25 ans, pourrait expliquer en partie la chute des stocks de crevettes.

Déjà décimée par la surpêche, la morue, réchauffement ou pas, n’arrive toujours pas à se repeupler, ajoute M. Robert.

« La disparition de la crevette affecte aussi les petits poissons pélagiques comme le hareng, le lançon ou le capelan, qui s’en nourrissent », souligne aussi la chercheuse Julie Roux.

Quant au béluga, cette espèce arctique dont 900 individus subsistent dans les eaux froides de l’estuaire du Saint-Laurent, son statut d’espèce menacée est là pour durer. « C’est clair que le réchauffement n’est pas une bonne nouvelle pour lui. Mais comme la population compte peu d’individus et que l’espèce vit longtemps, l’impact de ce facteur est encore difficile à mesurer », explique Dominique Robert.

Voyageurs au long cours en éternelle quête de nourriture, les grands cétacés, eux, s’accommodent de grands écarts de température et devraient continuer à croiser dans les eaux du golfe. La recrudescence du nombre de baleines noires observée dans nos eaux, souvent empêtrées dans des engins de pêche, est d’ailleurs directement reliée au réchauffement du golfe, désormais plus favorable à la croissance du plancton dont elles se nourrissent, affirme ce spécialiste.

2 commentaires
  • Serge Ménard - Abonné 29 juillet 2019 09 h 23

    En fin de compte...

    ...les changements climatiques ne sont pas toujours négatifs !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 juillet 2019 12 h 48

      Mais ces homards, (nos homards du Golfe ou des Îles) même en abondance, seront vendus sur les "riches marchés" états-uniens,européens et asiatiques en premiers lieux. Ce qui restera de la "manne"....nous sera vendu dans les épiceries ou des poissonneries à des prix pharaoniques ... J'en ai fait l'expérience en début juin dernier. Un homard de 1 lb 1/2 était vendu autour de 20$ +...et, bien souvent, on en ignorait la provenance exacte...(autre problème).