L’épopée de Mme Davenport

Le guide Louis Lefebvre, qui a immobilisé son véhicule dans le chemin emprunté par madame Davenport en 1871.
Photo: Dave Noël Le Devoir Le guide Louis Lefebvre, qui a immobilisé son véhicule dans le chemin emprunté par madame Davenport en 1871.

En prévision du 125e anniversaire de la création du parc national des Laurentides, à l’origine de l’actuelle Réserve faunique du même nom, Le Devoir est parti à la découverte des anciens sentiers entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Deuxième de quatre textes.

Le lac Davenport est à un peu plus d’un kilomètre à l’ouest de la « fourche » de la 175, où les automobilistes en provenance du Saguenay et du Lac-Saint-Jean convergent, en route pour Québec. Le plan d’eau rappelle à la mémoire du récréologue Louis Lefebvre l’histoire rocambolesque des premiers touristes d’aventure de la réserve faunique des Laurentides, madame et monsieur Davenport.

À l’été 1871, le couple de la bonne société britannique quitte sa résidence cossue de Sillery, en banlieue de Québec, pour gagner la région du Lac-Saint-Jean, ouverte à la colonisation vingt ans plus tôt. Ils ont hâte de découvrir le panorama offert par le nouveau chemin carrossable qui doit les mener à leur destination.

Le couple dans la jeune vingtaine est tombé dans le panneau du Parti conservateur, qui, en pleine campagne électorale, vantait le charme du « chemin du gouvernement ». Or, ce que l’on appelle le « chemin des poteaux » n’est qu’un chemin d’hiver que l’on remonte en passant sur des cours d’eau gelés. Les Davenport l’apprennent à leurs dépens.

« Ils se sont fait raconter que la nouvelle route de colonisation, qui n’était fréquentable qu’en hiver, était dorénavant ouverte aux voitures à cheval pour l’été », relate Louis Lefebvre au volant de sa Jeep. « Ça fait qu’eux autres, ils partent avec leur belle petite calèche et deux chevaux, en compagnie de leur écuyer, qui lui est monté sur selle. »

L’enfer de la brousse

Madame et monsieur Davenport entreprennent leur « voyage d’agrément » le mardi 22 août 1871. « Si j’avais été au courant de la vérité, je n’aurais jamais, un seul instant, envisagé de traverser un tel pays », souligne Mme Davenport dans Journal d’une course de quatorze jours à travers la forêt, de Québec au lac Saint-Jean, publié l’année suivante (Journal of a Fourteen Days’ Ride through the Bush from Quebec to Lake St. John).

Mme Davenport — dont le prénom reste inconnu à ce jour — vit cette aventure dans la forêt Laurentienne avec son époux, Malcolm, le cocher, Johnson, le responsable des bagages, Ryan, le guide amérindien, Honoré, ainsi que Charles et Félix, qui se joignent à eux après que leur chariot eut été endommagé à l’approche du lac Jacques-Cartier. Ils décident néanmoins de poursuivre leur route à cheval sous un nuage de mouches noires. « Notre promenade à travers la brousse était tout sauf agréable, raconte Mme Davenport. À certains endroits, les arbres ont poussé si près les uns des autres que nous avons dû nous frayer un chemin. Je tombais constamment dans des trous ou m’enfonçais dans des marais ; les mouches mordaient sans pitié, et le soleil chauffait. Je voulais marcher dans la rivière, mais l’eau était trop profonde », poursuit-elle.

Grésil estival

Vêtue d’une robe de bison réduite en lambeaux et chaussée de bottes mouillées en permanence, Mme Davenport garde le cap sur sa destination, s’accrochant à ses tasses de thé. D’une journée à l’autre, le groupe perd la trace des balises du sentier plaqué à coups de hache. Ils s’empoisonnent avec des baies sauvages, se coupent avec des branches. Leur sommeil est troublé par les chants et les cris de travailleurs de la « route du gouvernement » enivrés par le whisky. Sans compter les intempéries : des pluies diluviennes s’abattent sur eux, mais également des précipitations de grésil et de neige en plein mois d’août.

 Je ne peux que donner une description très faible et imparfaite de tout ce que nous avions souffert, ainsi que des déclarations déformées abominables faites à propos du “Chemin du lac Saint-Jean”, sur lequel on m’avait dit combien d’argent avait été dépensé. Comment créer une route sur un pays aussi stérile et montagneux est un casse-tête.

Comme si ce n’était pas assez, un membre de leur équipe a des hallucinations. Il apercevait, croit-il fermement, un chat sauvage sur le dos d’une de leurs montures. « Ça a duré deux semaines », précise M. Lefebvre en zigzaguant dans la forêt tout en essayant de respecter le tracé original du chemin emprunté par les Davenport. « Ils ont monté les flancs du mont Apica. Ils ont vu de vieux camps de voyageurs qui étaient utilisés l’hiver, mais pas l’été. Puis, une fois à la rivière aux Écorces, madame Davenport, elle n’avait plus de chaussures, sa robe était en lambeaux, elle était à l’agonie », dit-il en soulignant la force morale de cette femme de tête.

Les tourtereaux et leurs compagnons de voyage parviendront enfin au lac Saint-Jean au terme de leur folle aventure. Exténués, les aventuriers traversent des champs de framboises. Les sentiers s’élargissent. Des ponceaux apparaissent ici et là. Ils arrivent enfin à destination.

À la page

Les Davenport sont accueillis par l’une des premières familles du Lac-Saint-Jean, les Tremblay, qui leur permet de profiter du « luxe de l’eau chaude », avant de leur offrir à dîner. « La maison était pleine de monde, posant des questions et exprimant leur étonnement devant le voyage que nous avions fait, relate l’aventurière. Mme Tremblay a demandé des informations sur la mode. Elle a voulu savoir si on portait de la crinoline et si mon habit était le costume désormais prisé par les dames », lit-on dans son journal.

Mme Tremblay s’ennuie de son Charlevoix natal, écrit l’auteure. « Elle semblait penser qu’elle s’était grandement abaissée en venant habiter au bord du lac Saint-Jean. » Les Davenport et leur suite constituent le troisième groupe de voyageurs rescapés par les Tremblay en essayant d’atteindre le lac par la soi-disant « route du gouvernement ».

Échaudé, le couple de notables regagne Québec à bord d’un bateau à vapeur naviguant sur le Saguenay. « Fatigués et sales », les deux voyageurs filent à l’anglaise sous le regard des touristes américains « qui semblaient penser que nous étions des sauvages », écrit Mme Davenport dans les dernières pages de son journal.

Son récit publié en 1872 ne parviendra pas à émouvoir Le Courrier du Canada. Le journal ne se gêne pas pour attribuer les malheurs du couple à son imprévoyance plutôt qu’à ce « pauvre » chemin de poteaux dont le seul tort était « de ne pas s’être macadamisé d’un bout à l’autre et spontanément sous leurs pas ».

Louis Lefebvre, lui, raffole de cette traversée. « C’était un peu leur voyage de noces », dit-il, attendri, sous les pylônes menant à la centrale hydroélectrique de l’île Maligne, à Alma, dont le tracé épouse l’itinéraire emprunté jadis par les Davenport.