Parc des Laurentides: aux Portes de l’enfer

L’ancien chemin des Poteaux, qui a été aménagé dans les années 1870, croise les lignes hydroélectriques au cœur de la réserve faunique des Laurentides. En arrière-plan, une zone de coupe forestière à flanc de montagne. 
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir L’ancien chemin des Poteaux, qui a été aménagé dans les années 1870, croise les lignes hydroélectriques au cœur de la réserve faunique des Laurentides. En arrière-plan, une zone de coupe forestière à flanc de montagne. 

En prévision du 125e anniversaire du parc des Laurentides, Le Devoir est parti à la découverte des anciens sentiers entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec le guide Louis Lefebvre, nous avons marché dans les pas des Autochtones, de la première touriste d’aventure, Mme Davenport, parcouru le site d’un ancien camp de prisonniers allemands et gravi le mont Apica sur lequel une station radar était posée durant la guerre froide. Récit. Première partie de quatre.

En 1972, Hydro-Québec présente un projet de centrale de 1000 mégawatts sur la rivière Jacques-Cartier, qui traverse le parc national des Laurentides. C’est la levée de boucliers.

L’étudiant en récréologie Louis Lefebvre s’arrête devant une affiche montrant le canyon du cours d’eau menacé. À l’invitation d’une jeune militante, il appose sa signature au bas d’une pétition. « Ça a créé ma job ! », lance le fonctionnaire à la retraite près d’un demi-siècle plus tard, au volant de sa Jeep Trail Hawk sur un sentier cahoteux de la réserve faunique des Laurentides.

La « bataille de la Jacques-Cartier » force Hydro-Québec à battre en retraite. En 1981, le gouvernement québécois crée, à partir du territoire du parc des Laurentides, les parcs nationaux de la Jacques-Cartier et des Grands-Jardins ainsi que la réserve faunique des Laurentides.

L’exploitation des ressources forestières et fauniques y est permise, ce qui choquait les touristes guidés par M. Lefebvre lors d’expéditions de raquettes ou de ski de fond. « Les Français ne comprenaient pas. Ils disaient : “Comment se fait-il que vous créiez une réserve faunique, puis que vous fassiez de la chasse et de la pêche, en plus de l’exploitation forestière ?” », relate-t-il les yeux plongés sur l’une de ses « cartes topo ».

Naissance du parc

En 1894, le Québec s’engage à aménager des parcs nationaux, inspirés par le premier du genre : Yellowstone aux États-Unis. Le conservateur Edmund James Flynn jette son dévolu sur un vaste territoire situé entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Le récréologue à la retraite Louis Lefebvre ne s’aventure jamais dans la réserve faunique des Laurentides sans ses cartes topographiques. Il les étale sur son «bureau»: le capot de son Jeep.

La forêt laurentienne deviendra un « parc d’attractions » qui « influencera favorablement le climat », soutient-il durant l’étude du projet de loi établissant le parc national des Laurentides à l’Assemblée législative. Le gibier et le poisson seront la chasse gardée des chasseurs et des pêcheurs sportifs, décide son gouvernement.

En revanche, le gouvernement prône la « destruction des loups, ours et autres animaux nuisibles, féroces ou destructeurs ». « On a essayé bien des moyens pour se débarrasser de ceux-ci », note le courriériste parlementaire Damase Potvin dans un ouvrage paru en 1945. « Finalement, on en est arrivé à se servir du poison. »

Sur le chemin de « Damase » Potvin

Pour veiller à la garde du site de plus de 7500 km2, l’État québécois fait appel à Thomas Fortin, soit « le dernier de nos coureurs des bois », selon Damase Potvin. Cet homme frêle arborant la moustache connaît le territoire comme le fond de sa poche. « Il pouvait le parcourir les yeux fermés », écrit le journaliste. « Il nous disait : “Je peux vous dire qu’en tel endroit, il y a une grosse épinette et, un demi-mille plus loin, au nord, une talle de bouleaux ; ici un rocher, là, un ruisseau.” »

Les sentiers empruntés jadis par les Autochtones permettent encore aujourd’hui d’arpenter les forêts du parc en longeant son réseau hydrographique formé d’enfilades de lacs et de rivières à condition de rouler à bord de véhicule à traction intégrale.

Le 4x4 de Louis Lefebvre parcourt les collines du tracé d’origine du vieux chemin des poteaux des années 1870, qui était le seul axe routier entre Québec et le lac Saint-Jean jusqu’au milieu du XXe siècle. Le « chemin d’hiver », qui est accessible lorsque les lacs sont gelés, est achevé en 1869, soit huit ans avant le « chemin d’été » (1877). La voie est boudée après la construction du chemin de fer Québec–Roberval, à l’ouest du parc. Le chemin est retapé par la forestière Donnacona à compter de 1912.

Les Français ne comprenaient pas. Ils disaient: “Comment se fait-il que vous créiez une réserve faunique, puis que vous fassiez de la chasse et de la pêche, en plus de l’exploitation forestière?”

Pour contrôler la circulation automobile, on installe des barrières de part et d’autre du parc national des Laurentides en 1928. Elles seront retirées seulement à la fin des années 1970, rappelle Louis Lefebvre, — surnommé « Fardoche » par ses amis en raison des raccourcis qu’il prenait dans les herbes hautes du parc.

Son véhicule franchit sans difficulté les « Portes de l’enfer », une vallée de laquelle on aperçoit un camp constitué de 10 chalets de bois rond et d’un pavillon où les pêcheurs et chasseurs cassent la croûte aux abords de la rivière Pikauba. « C’était le dernier campement où on se préparait mentalement à affronter la traversée du grand lac Jacques-Cartier sur dix kilomètres. Il était exposé aux grands vents, aux intempéries, le froid, la neige, la glace, alors que jusque-là on était relativement protégé », dit-il avant qu’un gros caillou ne percute le dessous de son véhicule. « Mon Jeep, je l’ai acheté pour ça. »

Un sanctuaire

Le parc est perçu comme un « sanctuaire » dès sa fondation. « On entrait dans le parc des Laurentides comme on entre dans une église », se rappelle l’historienne Russel-Aurore Bouchard. « Il fallait décliner son numéro de permis de conduire, son nom, son lieu de vie et on vous disait : « Voilà, vous avez tant de temps pour traverser le parc »». La spécialiste des armes à feu se souvient du respect qu’inspirait le parc. « On allait chasser le lièvre à la limite nord du parc et je peux vous dire qu’il ne fallait pas la franchir. On respectait ça. »

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir L’ancien chemin des Poteaux

Ironiquement, la réserve faunique ne compte plus de forêts ancestrales lors de sa création. C’est l’ère du bois de papeterie. « Ç’a tout été coupé ! », lance l’historienne Russel-Aurore Bouchard. « En 1860, les forêts de pins, il y en a déjà plus. » Après les pins destinés à la construction navale, les bûcherons s’attaquent aux épinettes rouges dont les billots poussés par les draveurs dévalent les cours d’eau jusqu’aux scieries pour en ressortir sous forme de planches et de poutres. « Là, on tombe sur l’épinette noire. Après ça, il reste quoi ? », demande Mme Bouchard. « On prend le bouleau pour se chauffer, le merisier, etc. »

Les coupes forestières sont d’abord sélectives. « On n’arrivait pas là en disant : « On coupe tout », ce n’était pas comme aujourd’hui. Les moyens étaient limités, alors on prenait le bois qu’il nous fallait pour répondre au besoin du commerce et de l’industrie de l’époque. » La situation a bien changé, note Russel-Aurore Bouchard qui se moque des « bâtons d’allumettes » prélevés de nos jours par les compagnies forestières.

Serait-il possible de retrouver un hectare de forêt vierge miraculeusement préservé des coupes ? « Peut-être au sommet des montagnes », suggère Mme Bouchard. « Mais, les Saguenéens étaient tellement ingénieux qu’ils avaient des systèmes de halage avec des téléphériques pour transporter les billes de bois. »

Chose certaine, les compagnies forestières ont grandement contribué à défricher la réserve faunique, ce qui permet aux aventuriers de tout poil, dont Louis Lefebvre, de s’évader du réseau cellulaire dans la forêt laurentienne. « C’est peut-être grâce à ces opérations forestières qu’on va pouvoir aujourd’hui descendre plus sécuritairement dans le chemin que je veux vous faire découvrir », dit-il, mettant le pied sur l’accélérateur.

Déclin du caribou

La sauvegarde du caribou forestier constitue l’un des objectifs des fondateurs du parc. Néanmoins, les hordes de cervidés disparaissent dès le début du XIXe siècle. Réintégrés au tournant des années 1970, Environnement Canada recense quelque 75 têtes aujourd’hui.