Vers un grand retour de la consigne

Tom Szaky continue de lancer des projets fous dans ses quartiers généraux aux allures de bunker à Trenton, au New Jersey.
Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse Tom Szaky continue de lancer des projets fous dans ses quartiers généraux aux allures de bunker à Trenton, au New Jersey.

Jetable. Notre époque a hissé le concept au rang d’obsession, de seconde nature. Si bien que la « disposabilité » est devenue l’atout, l’argument de vente ultime de notre siècle. Qui se souvient de l’ère où serviettes, essuie-tout, rasoirs, gobelets et mouchoirs jetables étaient absents du paysage ? Marketing et psychologie publicitaire ont creusé la profonde brèche qui dort en tout consommateur. Cette indécrottable manie à préférer le tout cuit et le tout neuf à la banalité quotidienne du durable.

Quand Gillette lança sa première lame de rasoir jetable en 1908, une magnifique boîte de Pandore s’ouvrait pour ne plus se refermer, jusqu’à ce que le trop-plein de produits jetables nous soit régurgité à pleins conteneurs par la Chine et d’autres pays aspirant à autre chose que de devenir la poubelle de l’humanité.

Vaisselle jetable (50 milliards de pièces produites en Chine chaque année), sacs jetables, sous-vêtements jetables, barbecues jetables, stylos et briquets jetables, instruments chirurgicaux jetables, draps jetables, bigoudis jetables : le trajet entre la tablette et la poubelle s’est sans cesse réduit.

La langue anglaise incarne à merveille l’arnaque venue gonfler ce concept en appelant « disposable » ces objets de pur marketing dont personne, à vrai dire, ne peut disposer. Ni même éliminer 500 ans après leur saut vers la poubelle. Des objets devenus l’éléphant dans la pièce de la routine journalière, gobant la moitié de la production mondiale de plastique, souillant les plages des océans et de notre bonne conscience.

« Le réel problème de notre société, c’est ce concept de « disposabilité ». Il faut que de plus en plus de gens se coupent de cette idée », soutient Tom Szaky, p.-d.g. de TerraCycle, devenu le nouveau prophète de la consigne après avoir été un des chefs de file de l’industrie planétaire du recyclage.

Roi du déchet

Ce roi mondial du déchet a bâti son entreprise maintenant établie dans 21 pays en misant sur la récupération des « irrécupérables », ces matières honnies des bacs bleus : mégots de cigarette, couches, rasoirs jetables, tubes de dentifrice, boîtes de jus collantes, sacs de chips graisseux et consorts pas sortables. Trouvez l’indésirable, et Szaky ne sera jamais bien loin, prêt à troquer l’ordure pour des pièces d’or. Sa dernière trouvaille : les sacs et autres contenants de cannabis, refusés aux centres de tri, que la légalisation a fait proliférer dans les poubelles canadiennes. Pas de fumée sans feu, pas de pot sans fumée. Quand un gars a du flair…

Le plastique, nous le mangeons, nous le buvons. Il faut en réduire au maximum l’utilisation. Recycler, c’est bien, mais réduire, c’est la meilleure solution.

Attrapé entre deux vols dans un corridor d’aéroport, cet écocapitaliste, hyperactif et hipster, rêve du jour où le recyclage n’aura plus sa raison d’être. « Même si c’est important, ça ne résout que le symptôme d’un problème dont la racine est l’usage de produits qui sont ensuite jetés. Si vous avez une migraine, vous pouvez prendre une aspirine, mais ça ne règle pas la source de votre mal de tête », dit-il.

Boucler la boucle

Celui qui voit des billets verts dans vos détritus a frappé un grand coup au sommet économique de Davos en janvier dernier en annonçant le « retour du laitier moderne », entraînant dans son projet 25 leaders mondiaux de produits manufacturés et colosses de la distribution, comme Carrefour en France et Tesco au Royaume-Uni. Son nouveau cheval de bataille s’appelle LOOP (rien à voir avec les jus ou le recyclage du plastique) et annonce le retour de la consigne à grande échelle dans l’univers de la consommation.

L’idée est de vendre en ligne et sur les étagères de certaines grandes surfaces des produits de consommation courants, comme le dentifrice, le savon à lessive, la crème glacée ou les céréales, dans des contenants de verres ou d’aluminium consignés, qui seront récupérés par un service de collecte à domicile, puis nettoyés et retournés aux fabricants pour être emplis à nouveau. Le bon vieux concept de la bouteille de lait sur le pas de la porte, « rebooté » à l’ère du numérique.

« Le but de LOOP, c’est de réduire les déchets à la source, en remplaçant les contenants jetables par d’autres, durables. En transférant le prix et la responsabilité de l’emballage au consommateur, on fait erreur. On veut payer pour le produit, pas le contenant ! Nous, on veut retransférer ce prix aux fabricants », explique Szaky entre deux messages d’embarquement.

Taré du trash

« Fou ! » clament plus d’un. C’est mal connaître Tom Szaky, qui a réussi à convaincre Bausch and Lomb de récupérer 9,2 millions de lentilles cornéennes jetables aux États-Unis depuis 2016 et le fabricant de tabac British American Tobacco de financer son programme de récupération de vieux mégots pour en faire des stylos-billes, des palettes et du compost ! L’écocapitaliste en baskets vise les mauvais joueurs du « consommez-jetez » et fait fructifier leurs immondices. Dans une entrevue au Toronto Star, il affirmait même qu’on pourrait récupérer les 20 millions de tampons jetés chaque année dans les dépotoirs d’Amérique si on en disposait dans des contenants adéquats. C’est peu dire. « Think outside the tampax box ! »

S’il réussit, comme tout ce que touche Szaky — lancé en affaires en vendant aux Wal-Mart et Home Depot de ce monde de l’engrais de jardin à base de crottes de lombric dans des bouteilles recyclées —, son modèle de « laitier 3.0 » pourrait faire vaciller bien des entreprises qui carburent aux sirènes de l’éphémérité.

 
Photo: Mohd Rasfan Agence France-Presse Avec son entreprise LOOP, Tom Szaky vise à diminuer la quantité globale de déchets produits, mais aussi l’empreinte carbone des denrées emballées.

Le choix du président

« C’est plus simple qu’il n’y paraît, car même avec le transport et la collecte effectués par UPS, l’empreinte environnementale globale de ces produits consignés sera de 75 % inférieure à celle des produits emballés dans des contenants pour la plupart non recyclables. LOOP diminue la quantité de déchets, mais aussi l’empreinte carbone des produits emballés », dit-il.

Lancé à Paris, à New York et dans huit États américains, dont le Delaware, le Vermont, le Massachusetts, le Connecticut et le Rhode Island, cette consigne nouveau genre devrait atterrir à Toronto en 2020. Grâce à une première entente conclue avec Loblaw’s, les emballages LOOP auront une place aux côtés des biscuits Décadents. Le reste de l’Europe doit suivre, et le Japon dès 2021, espère Szaky, qui continue de lancer des projets fous dans ses quartiers généraux de Trenton, aux allures de bunker.

Pour quelqu’un qui a fait du recyclage son pain et son beurre, l’idée a pourtant des airs de hara-kiri. Pas du tout, rétorque le mec recycleur de couches, qui a le don de mettre les sumos du capitalisme de son bord. Son plus grand défi, confie-t-il, sera de convaincre les grands fabricants d’offrir une assez vaste quantité de produits pour séduire les consommateurs. Puis, de les convaincre que les contenants durables sont plus pratiques et attrayants que les vulgaires sacs et boîtes, vite balancés aux poubelles.

« Je ne vois pas le plastique comme un démon, mais je suis contre l’usage unique. Le plastique, nous le mangeons, nous le buvons. Il faut en réduire au maximum l’utilisation. Recycler, c’est bien, mais réduire, c’est la meilleure solution. Et si vous avez le choix, ne pas acheter du tout, même LOOP, c’est encore mieux », claironne-t-il.

Entre-temps, Szaky poursuit sa chasse aux rebuts et vient de faire mouche en ajoutant Gillette, plus d’un siècle après le lancement des premières lames jetables, à la liste des entreprises qui adhèrent à ses programmes de récupération. Comme quoi, le passé finit toujours par nous rattraper.

À la règle des cinq R (refuser, réduire, recycler, récupérer et composter (rot)), Szaky s’affaire à en rajouter un sixième. R comme dans « Tu t’appelles reviens ! ».

2 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 26 juillet 2019 12 h 37

    Le Canada trouvera de nouveaux débouchés pour son aluminium fabriqué avec une faible empreinte climatique : faire migrer une partie de la fabrication de contenants et des opérations connexes.

    « L’idée est de vendre en ligne et sur les étagères de certaines grandes surfaces des produits de consommation courants, comme le dentifrice, le savon à lessive, la crème glacée ou les céréales, dans des contenants de verres ou d’aluminium consignés, qui seront récupérés par un service de collecte à domicile, puis nettoyés et retournés aux fabricants pour être emplis à nouveau. »
    La bière est maintenant vendue en canette au Québec relate Le Devoir.

    Le Canada et le Québec pourraient trouver de nouveaux débouchés pour l’aluminium que nous fabriquons avec une faible empreinte climatique. Ce serait une occasion pour faire migrer une partie de la fabrication de contenants et des opérations connexes.

    La SAQ pourrait-elle être justifiée d’accepter la consigne des contenants d’aluminium faits ici ?

  • Richard Guertin - Inscrit 26 juillet 2019 14 h 22

    article de Mme. Paré

    je vous félicite et cela vient de chercher.
    merci beaucoup