L’Allemagne, entre tradition et transition

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Berlin a mandaté au début de l’été une «commission pour la croissance, le changement de structure et l’emploi», dont le rôle est de proposer rien de moins qu’une feuille de route pour sortir le charbon de l’économie allemande.

L’Allemagne est toujours très dépendante du charbon pour produire l’électricité consommée par ses 82 millions d’habitants, mais elle négocie un virage majeur vers les énergies renouvelables. En prévision de la conférence annuelle des États signataires de l’Accord de Paris sur le climat, Le Devoir s’est rendu dans ce pays pour comprendre les enjeux énergétiques de la première puissance européenne.

Chaque matin, lorsqu’il sort récupérer son journal sur le pas de sa porte, Karl Heinz Handrek entend le même grondement, aussi incessant que dérangeant. Ce bruit, qui fait partie du quotidien des résidents du petit village de Taubendorf, situé à 150 kilomètres au sud-est de Berlin, provient de la gigantesque mine à ciel ouvert de « charbon brun » en exploitation à quelques centaines de mètres de là.

« Avant, au moins, ils arrêtaient le travail la fin de semaine. Mais maintenant, l’extraction se fait tous les jours de la semaine », déplore ce retraité, qui a longtemps craint que sa résidence et celles de ses voisins soient rasées pour répondre aux besoins d’expansion de cette mine. « Pendant 10 ans, les gens de notre communauté et de villages voisins ont eu peur de perdre leur maison, ils ont été constamment sous pression et ils se sont battus entre voisins, puisqu’ils étaient divisés entre ceux qui souhaitaient partir et ceux qui voulaient rester », résume-t-il.

Finalement, l’entreprise tchèque qui a racheté la mine en 2016 a décidé de laisser tomber le projet. L’imposant site en exploitation, qui rappelle à certains égards les paysages dévastés des sables bitumineux, aurait toutefois pu être agrandi. En Allemagne, comme au Québec, la loi sur les mines peut permettre à une minière de « prendre possession du territoire » si cela est jugé comme étant « dans l’intérêt national », explique une source près de l’industrie qui a requis l’anonymat avant de parler au Devoir, à l’instar de plusieurs intervenants rencontrés dans le cadre de ce reportage.

 

Votre navigateur ne supporte pas le type d’image. Veuillez le mettre à jour.

 

Dans cette région de la Lusace, située dans l’État de Brandebourg, ces cas ont d’ailleurs été nombreux. En un siècle, plus de 135 villages ont été rasés au nom de l’extraction du lignite, un type de charbon particulièrement polluant, mais aussi très abondant en Allemagne. Le pays est encore aujourd’hui le premier producteur mondial, avec plus de 170 millions de tonnes en 2017.

La seule mine Jänschwalde, située près de chez M. Handrek, tire du sol jusqu’à 60 000 tonnes de ce charbon chaque jour. Cette ressource, ainsi que le lignite des trois autres mines de la région, est brûlée dans une centrale construite à l’époque de l’Allemagne de l’Est aux limites du site. Troisième centrale en importance dans le pays, elle a une puissance de 3000 MW, soit près du double du complexe hydroélectrique de La Romaine, mais elle génère aussi près de 25 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) par année.

Problème climatique

En plus de ses impacts sociaux, et de ses effets sur la pollution de l’air et de l’eau, le recours au charbon pose donc un énorme problème en matière de lutte contre les changements climatiques. Un problème d’autant plus important que l’Allemagne en est très dépendante. Selon les plus récentes données disponibles, quelque 38 % de la production d’électricité dépend de cette matière, qui représente 75 % des 320 millions de tonnes de GES du secteur énergétique.

Selon une source près du ministère de l’Environnement, de la Protection de la nature et de la Sûreté nucléaire, le charbon constitue un « obstacle » à l’atteinte des objectifs de réduction de GES. Le gouvernement reconnaît d’ailleurs déjà son échec pour 2020. La cible était de 40 % par rapport à 1990, mais les réductions atteignent 27 %.

« Pour respecter notre cible, il faudrait sortir du charbon en 2025. Mais on ne le fera pas aussi rapidement. Il y a tout de même un important débat social et économique sur cet enjeu. C’est pour cela qu’une commission étudie la question. Il est donc possible que ce soit pour 2035, voire 2040 », souligne cette même source gouvernementale.

Berlin a en effet mandaté au début de l’été une « commission pour la croissance, le changement de structure et l’emploi » dont le rôle est de proposer rien de moins qu’une feuille de route pour sortir le charbon de l’économie allemande. Son rapport, dont le dépôt vient d’être reporté à février 2019, devrait évoquer une sortie complète vers 2040, indiquent deux sources bien au fait du dossier.

Identité régionale

Pourquoi attendre aussi longtemps ? La question est d’autant plus délicate qu’elle est à la fois économique, sociale et politique. Pour les opposants au charbon, rien ne justifie d’attendre 20 ans pour tourner la page. Ingénieur et cofondateur de l’Ecologic Institute, organisation de recherche basée à Berlin, Andreas Kraemer estime que l’Allemagne n’a plus rien à y gagner, puisque « le charbon est une industrie en train de mourir ».

Le déclin est bien réel. Le secteur génère environ 20 000 emplois directs au pays, contre plus de 200 000 au moment de la réunification. Mais le charbon joue encore un rôle crucial pour l’économie de certaines régions du pays. « Tout le monde sait que le charbon est mauvais. Le problème, c’est que les emplois, même s’ils sont moins nombreux, sont bien payés. La question est donc de savoir comment les remplacer par d’autres projets », explique le journaliste Klaus Lûber.

En Lusace, par exemple, 8000 emplois directs dépendent du charbon. À Cottbus, principale ville de la région, l’économie dépend directement des quatre mines des environs. « Cette industrie joue un rôle très important dans l’identité des gens », souligne Sebastian Zoepp, fondateur et directeur de la Spreeakademie, un organisme qui oeuvre pour le développement durable régional. Au point où l’équipe locale de soccer se nomme « FC Energie ».

« Il y a une pression politique très forte des élus de la région pour ne pas sortir trop rapidement du lignite », ajoute M. Zoepp, lui-même originaire de la région. Il souligne que le ministre-président de la région de Brandebourg, Dietmar Woidke, affirme sans détour qu’il faut poursuivre l’exploitation au moins jusqu’en 2040.

Transition juste

Pour convaincre tout un chacun de prendre le virage vers une sortie accélérée du charbon, plusieurs intervenants interpellés par Le Devoir estiment donc essentiel de mettre en oeuvre un processus de « transition juste », c’est-à-dire qu’« il faut s’assurer de ne pas abandonner les travailleurs qui risquent de perdre leur emploi », insiste une élue du Parti vert allemand.

« La transition, ce n’est pas seulement de savoir si on laisse des ressources dans le sol, mais plutôt de savoir comment on organise la suite. Le problème, c’est que les régions où l’industrie du charbon est importante sont économiquement peu diversifiées. On a l’impression, par exemple en Lusace, qu’il n’y a pas de solution de remplacement. Quand le secteur recule, ces régions se vident de leurs habitants, particulièrement des jeunes », fait-elle valoir. Un point de vue partagé par Sebastian Zoepp. « En Lusace, le futur ne sera pas déterminé par les pertes d’emploi dans le secteur du charbon, mais par la possibilité d’attirer des gens dans la région », résume-t-il.

Pour le moment, le gouvernement attend le rapport de la « commission charbon » pour planifier la prochaine étape. Depuis cinq ans, les régions qui dépendent du lignite ont reçu 20 milliards pour faire face au déclin du secteur.

La facture pour Berlin risque toutefois d’augmenter, puisqu’il faudra aussi financer les travaux de décontamination de plusieurs sites miniers. Selon un proche de l’industrie, les « garanties financières » prévues par les entreprises seraient en effet systématiquement insuffisantes, parce que les autorités n’exigent pas de suivi plus rigoureux. Comme on l’a vu au Québec avec l’industrie minière, il est probable que l’État hérite d’un coûteux héritage toxique.

Selon M. Zoepp, des doutes subsistent notamment pour l’imposante mine Jänschwalde, adossée au village de Taubendorf, dont la fin de l’exploitation est programmée pour 2023. Qui s’occupera alors de restaurer le site ? Pour Karl Heinz Handrek, dont le village a perdu sa source d’eau potable souterraine en raison de l’exploitation de la mine, la chose importe peu. Au moins, il retrouvera alors sa quiétude matinale.

Consultez la suite du dossier