Les GES dans l’assiette, un pas plus facile à franchir que d’autres

À l’épicerie, la plupart des gens s’intéressent au prix, d’autres scrutent avec intérêt le contenu nutritif des étiquettes ; mais combien d’entre eux connaissent l’empreinte écologique des aliments contenus dans leur panier ?

Dans le bilan carbone des Québécois, l’alimentation pèse encore lourd, bien qu’une partie de cet impact soit difficile à chiffrer en raison de la quantité importante de produits fabriqués et importés depuis l’étranger. Des études américaines évaluent que ce qui atterrit dans les assiettes contribue jusqu’à 20 % de l’empreinte totale d’une personne.

Évidemment, tout dépend du contenu de l’assiette. Côté menu, la culture et le porte-monnaie jouent pour beaucoup dans la diète des Terriens. Les chiffres sur la consommation de viande le démontrent : il se consomme 750 % fois plus de produits carnés dans les pays développés que dans les pays plus pauvres. On sait aujourd’hui que la viande a un impact majeur sur le réchauffement climatique puisqu’environ 75 % des terres cultivées dans le monde sont mobilisées pour nourrir les bestiaux qui finiront en brochettes et côtelettes. Des bestiaux dont le système digestif a la malencontreuse particularité d’émettre du méthane, un gaz 25 fois plus dommageable pour le climat que le CO2. Et dans ce lot, le boeuf compte pour la moitié des GES associés à l’élevage des animaux.

Mais combien de personnes sont prêtes à délaisser le carreau d’agneau ou le rôti de boeuf du dimanche soir ? Beaucoup plus qu’on ne le croit, semble-t-il. Détrôné par le poulet, l’attrait pour les viandes rouges est en nette baisse au Canada.

De près de 29 kg par personne par année en 1980, la quantité de boeuf consommé a littéralement dégringolé, atteignant près de 17 kg en 2017, selon Statistique Canada. Moins brutal, le recul pour le porc a fait passer la consommation annuelle par habitant de 25 kg à 16 kg, et celle du veau de 1 kg à moins de 800 grammes par an. En contrepartie, l’élan pour les volailles en fait aujourd’hui la protéine animale la plus consommée, avec près de 20 kg par personne, dont 3,3 kg de dindon.

Au point où plusieurs estiment que c’est dans l’assiette que les changements aux modes de vie nécessaires pour limiter les émissions de GES seront les plus digestes pour les citoyens.

« En alimentation, on sent que c’est de plus en plus accessible. Pour la plupart des gens, c’est assez concret et intuitif: si on consomme moins, on gaspille moins. L’alimentation est déjà un lieu de consensus, où l’on voit les gains individuels et collectifs à mieux manger, avec des produits locaux », estime Colleen Thorpe, directrice des programmes éducatifs chez Équiterre.

Visiblement, le fruit de décennies d’efforts consentis par les milieux de la santé pour réduire la consommation de gras animal, de sucre, et inciter les familles à manger plus de légumes et de fruits pour combattre les maladies cardiovasculaires se répercute aujourd’hui non seulement en bienfaits sur le bilan de santé de la population, mais aussi sur la capacité à modifier les habitudes alimentaires.

Sortir d’une logique comptable

« L’alimentation est la meilleure occasion de changement, car les gens s’intéressent déjà à leur santé, à la cuisine. On est dans une époque foodie ! Manger moins de boeuf, c’est presque devenu normal. Et manger du poulet, qui a environ la même empreinte que le maïs, c’est déjà très bien », affirme Catherine Potvin, experte en changements climatiques associée à l’Université McGill. Plus encore, dit-elle, l’offre de produits locaux s’est démultipliée ces dernières années.

Mais selon certains organismes environnementaux qui travaillent à changer les perceptions et qui promeuvent l’importance d’adopter des gestes « plus verts », il faut sortir de la seule logique « comptable » des GES, tant dans l’alimentation que dans d’autres domaines.

« On se fait happer par la comptabilité des GES et ça mêle tout le monde. Si on se limite à cette approche, on rate le coche et on perd beaucoup de temps dans de faux débats. L’expérience nous montre qu’inciter les gens à poser des gestes simples, plus intuitifs, est souvent beaucoup plus efficace et mobilisant », estime Colleen Thorpe.

À l’heure actuelle, ajoute-t-elle, l’urgence climatique mène à canalyser toute l’attention et les discours gouvernementaux autour du calcul des GES, reléguant à la marge l’importance de préserver la biodiversité et l’intégrité des milieux naturels qui seront essentiels pour s’adapter aux changements climatiques. « Les chiffres ne sont que de froides statistiques. Ce que l’histoire nous a appris, c’est que les gens ont le goût d’agir quand leurs émotions entrent en jeu. Pour changer des habitudes, il faut qu’un geste résonne, que ça interpelle les gens là où ça compte pour eux, ne serait-ce que parce que ça touche leur santé, leur qualité de vie, leurs enfants. À ce moment, les gens se sentent prêts à agir. »

Empreinte carbone de divers aliments

(Nombre de kg de CO2 émis pour produire chaque kg d’aliments)

Agneau 39 kg

Boeuf 27 kg

Fromage 13 kg

Saumon d’élevage 13 kg

Porc 12 kg

Poulet 7 kg

Légumes 2 kg

Fruits 1,1 kg

Source : Food Watch

4 commentaires

Consultez la suite du dossier

  • Benoît Landry - Inscrit 17 novembre 2018 09 h 08

    Québec, Amazonie, même combat écologique

    «À l’heure actuelle, ajoute-t-elle, l’urgence climatique mène à canalyser toute l’attention et les discours gouvernementaux autour du calcul des GES, reléguant à la marge l’importance de préserver la biodiversité et l’intégrité des milieux naturels qui seront essentiels pour s’adapter aux changements climatiques. »

    C'est tellement vrai. On calcule les GES pour sauver notre monde comme on peut calculer les calories dans notre alimentation sans tenir compte de notre mode de vie. Calculer les GES que nos modes de transport émettent c'est fondamental, mais si on même temps on ne se soucie pas de transformer nos terres agricoles en déserts avec les méthodes culturales actuelles.

    Allez vous promener en campagne ces temps-ci et arretez-vous dans certains secteurs de la MOntérégie et regardez autour de vous. Votre vue portera sur des km autour de vous et vous seriez capable de faire un rapport sur la population d'oiseaux car vous ne verrez rien. Il n'y aura aucun arbre, arbustes, même pas une mauvaise rigide qui pourrait servir de perchoir. Tout est labouré sur des dizaines de km carrés et transforment ce qui pourrait être un jardin en désert pendant plus de la moitié de l'année.

    En somme, sous prétexte de nous nourrir, nous faisons au Québec ce qu'on reproche aux Brésiliens de vouloir faire avec l'Amazonie, soit de transformer des mileiux riches en biodiversité en désert pour nourrir du bétail.

    • Jean Richard - Abonné 17 novembre 2018 12 h 34

      Le maïs à perte de vue dans la plaine du Saint-Laurent ne sert pas qu'à nourrir le bétail. Depuis 2010, grâce à une loi canadienne (et le Québec fait encore partie du Canada), le volume total de l'essence vendue pour le transport sur route doit contenir au moins 5 % de carburant dit renouvelable – ce qui veut dire surtout de l'éthanol. L'éthanol est surtout fait à partir de maïs. Bref, le mais de la Montérégie sert à nourrir les vaches et les... voitures ou camions.

      Cela dit, oui, les froides statistiques sur les émissions de GES n'expliquent pas toute la réalité environnementale. Pire, il arrive qu'elles servent à détourner l'attention. Les émissions de GES et l'ampleur de l'empreinte écologique sont deux choses différentes, qui ne se calculent pas de la même façon. Il n'y a pas non plus de liens uniques entre les émissions de GES et l'inquiétante perte de biodiversité.

      La perte de biodiversité va de pair avec l'occupation du territoire. Il faudrait parler de stérilisation du territoire là où une zone de sol est détournée à d'autres fins et qu'elle ne peut plus permettre la vie d'espèces animales et végétales. L'agriculture et l'étalement urbain sont deux exemples de stérilisation du territoire. Des autoroutes, des immenses stationnements de centre commerciaux de banlieue, des gazons en monoculture (gavés d'insecticides, de fongicides et d'herbicides) et de plantes annuelles non indigènes, des piscines d'eau chlorée... Rares sont les espèces animales qui peuvent y vivre.

      Quant à la perte de biodiversité causée par une certaine agriculture, elle a été bien résumée ci-haut.

    • Benoît Landry - Inscrit 17 novembre 2018 13 h 27

      M. Richard, vous avec en grande partie raison, mais l'ampleur de l'empreinte écologique et les émissions de GES sont plus liées que vous semblez le laisser croire. Vous avez surtout raison pour le ridicule de produire de l'éthanol à partir du maïs, surtout qu'en plus de ce que vous décrivez, on utilise maintenant nos résidus putrescibles afin de produire du gaz naturel à Varennes pour transformer le maïs en éthanol.... M'enfin...

      Pour revenir aux liens entre l'empreinte écologue et la lutte aux GES, si on évite justement de stériliser nos sols et encourager plutôt la vie par la biodiversité, l'activité biologique générée permettra justement un stockage du carbone atmosphèrique. Depuis plus de 40 ans que je vois les agriculteurs tenter d'allonger la saison de culture, en drainant, en coupant les arbres, en plus d'utiliser des herbicides et des insecticides ce qui tuaient la biodiversité . Si l'argument de l'occupation du territoire avait été une priorité, les agriculteurs seraient également allé stériliser les sols autour des villages gaspésiens que le gouvernement a fermé à une certaine époque...

      L'occupation du territoire a des objectif politiques et les agriculteurs ne cultivent pas pour des raisons politiques, mais pour des raisons économiques. Pour s'en assurer on les endettent et le forcent à continuer cette croissance stérélisante encore aujourd'hui. L'économique peut bien récupérer la politique si elle y trouve son compte, et l'économique a considéré et considère encore trop la préoccupation à la biodiversité comme une valeur négligeable, ou pire à une nuisance à l'économie. Nous n'avons qu'à écouter Maxime Bernier deux minutes pour avoir une preuve magistrale de la soumission planétaire au monétaire.

  • Marc Brullemans - Abonné 18 novembre 2018 23 h 49

    Viande vs Transport

    Si l'on multiplie les kilogrammes de viande que nous mangeons en moyenne par leur empreinte carbone, nous arrivons à une valeur de 800 kg d'équivalents CO2 si l'on suppose exact les valeurs apparaissant dans l'article. En comparaison, un aller-retour Montréal-Paris a une empreinte carbone de l'ordre de 2000 kg et l'utilisation d'une berline sur 20 000 km, d'environ 4500 kilos, et l'on ne compte même pas les émissions de GES en amont... Ce qui ne signifie pas que l'on ne doive pas réduire notre consommation de boeuf, d'agneau, de veau et de cerf.