L’art de manquer le bateau… et de faire naufrage

Les régions polaires subissent certains des effets les plus intenses des changements climatiques. Sur cette photo d’avril 2016, la glace de mer se fragmente plus tôt dans la saison qu’à l’habitube.
Photo: USGS et NASA Les régions polaires subissent certains des effets les plus intenses des changements climatiques. Sur cette photo d’avril 2016, la glace de mer se fragmente plus tôt dans la saison qu’à l’habitube.

Le plus récent rapport du GIEC est formel : l’humanité se dirige vers un naufrage climatique aussi dévastateur qu’irréversible, à moins de mettre en oeuvre dès maintenant des changements sans précédent dans toutes les sphères de nos sociétés. Est-il trop tard pour changer les choses ? La question se pose, puisque les décideurs politiques ont démontré à maintes reprises leur incapacité à agir pour éviter le pire.

La scène se déroule en novembre 1989. Plus de 60 pays sont réunis aux Pays-Bas pour négocier un accord climatique qui permettrait de stabiliser les émissions de gaz à effet de serre (GES) à leur niveau de 1990, et ce, avant l’an 2000. Mais sous les pressions du gouvernement américain, les discussions se concluent finalement sur une déclaration qui évoque simplement l’idée que « plusieurs » nations sont favorables à un gel de la croissance des émissions. Quelles nations ? Quelles émissions ? Le texte demeure silencieux.

Cela se passait il y a près de 30 ans. On savait alors déjà que les GES provenant de notre dépendance aux énergies fossiles allaient modifier à jamais le climat terrestre, avec des conséquences irréparables pour l’ensemble de l’humanité. Dès 1979, il y a donc de cela 40 ans, une évaluation scientifique commandée par le Bureau de la politique scientifique et technologique, chargé de conseiller le président américain, avait conclu que la croissance des GES entraînerait une hausse des températures moyennes de 3 °C, ainsi que des changements climatiques « significatifs ».

« Il y a cela 30 ans, nous aurions pu sauver la planète », titrait d’ailleurs en août le New York Times, en présentant un long reportage qui raconte cet échec climatique. Le journaliste Nathaniel Rich y donne la parole à John Sununu, architecte du déraillement des négociations de 1989. Les leaders politiques de l’époque, raconte-t-il, voulaient faire mine de s’intéresser à la question, mais « sans avoir à prendre d’engagements fermes qui puissent priver leurs nations de ressources importantes ». Et M. Sununu d’ajouter : « Honnêtement, nous en sommes encore là aujourd’hui. »

Intérêts nationaux

En réagissant lundi à la publication du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la ministre canadienne de l’Environnement, Catherine McKenna, a réaffirmé que le Canada est « déterminé » à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, soit tenter de limiter le réchauffement à 1,5 °C.

 

 

Ces objectifs, qui imposeraient de laisser sous terre la vaste majorité des ressources pétrolières et gazières, devront toutefois être atteints dans un contexte de croissance marquée de la production des sables bitumineux, mais aussi de la construction des pipelines Trans Mountain et Keystone XL, en plus du mégaprojet d’exportation de gaz de schiste LNG Canada. Bref, l’urgence climatique ne doit pas priver le Canada de ressources importantes.

Le gouvernement Trudeau n’est évidemment pas le seul à protéger ses intérêts nationaux, souligne le biologiste Claude Villeneuve, auteur du livre Est-il trop tard ? Le point sur les changements climatiques. Dans le cadre des tractations politiques menées la semaine dernière pour l’approbation du rapport du GIEC, l’Australie et la Pologne ont critiqué le passage qui précise l’obligation de mettre un terme à l’utilisation du charbon d’ici 2050. L’Arabie saoudite a quant à elle tenté de faire retirer toute référence au recul nécessaire du pétrole.

En fin de compte, le rapport scientifique n’en demeure pas moins très clair. L’humanité doit rapidement réduire ses émissions de GES pour éviter d’aggraver trop sévèrement les bouleversements du climat, et ainsi exacerber l’ensemble des impacts désastreux pour toute la vie sur Terre. À l’horizon 2050, il faut même ramener à « zéro » les émissions de CO2.

Ce n’est pas cependant ce que les pays signataires de l’Accord de Paris se sont engagés à faire, loin de là. En fait, à supposer que tous tiennent leurs promesses, le climat gagnera au moins 3 °C au cours des prochaines décennies. « Il ne faut pas atteindre une telle hausse », insiste toutefois le directeur général du consortium de recherche Ouranos, Alain Bourque. Selon lui, les impacts deviendraient alors extrêmement dommageables. Le problème, ajoute-t-il, c’est que « le bilan historique des pays soulève des doutes » sur la possibilité de ne pas atteindre cette hausse dramatique des températures.

Claude Villeneuve doute également de la capacité à agir à temps. « Le Canada, l’Australie et les États-Unis ne respecteront pas leurs engagements. Et les émissions continuent de grimper en Inde et en Chine, deux gros consommateurs de charbon », déplore-t-il. Selon lui, le prochain rapport complet du GIEC pourrait d’ailleurs tenir pour acquis un réchauffement de 2 °C à 3 °C, « dans le meilleur des cas ». Bref, se préparer au pire.

S’adapter au pire

Dans ce contexte, Alain Bourque estime que les efforts consentis pour les mesures d’« adaptation » sont nettement insuffisants, notamment pour se préparer aux vagues de chaleur, à l’érosion côtière, aux problèmes du secteur agricole ou encore aux événements climatiques extrêmes. « Même si on réduit les émissions de GES, le climat va continuer de changer. Dans 20 ans, nous allons continuer de vivre des impacts importants et qui vont s’amplifier. On parle donc d’impacts majeurs, notamment au Québec », explique-t-il.

M. Bourque mentionne le niveau des océans, qui est appelé à augmenter, ce qui menacera directement 70 à 80 millions de personnes au cours des prochaines décennies, même en supposant une action très musclée pour contrer les bouleversements climatiques. Qui plus est, le phénomène des « réfugiés climatiques » risque de venir aggraver les crises politiques et sociales liées aux flux migratoires actuels.

Est-ce que l’ambition, mais aussi l’enthousiasme qui avaient mené à la signature de l’Accord de Paris en 2015 seront de retour lors du prochain sommet, la COP24, prévu en décembre à Katowice ? Les rencontres des derniers mois des négociateurs des 195 États ont plutôt démontré toute la difficulté d’élaborer des règles de mise en oeuvre de l’entente. Et encore, il n’est pas question ici de rehausser radicalement le niveau d’ambition, comme le prescrit le GIEC.

« L’énergie de Paris a été perdue », résumait le mois dernier l’un des rares chefs d’État présents au sommet sur l’action climatique de San Francisco, le Hongrois Janos Ader. « Je vais vous dire la vérité. Nous sommes très loin de l’objectif », soulignait pour sa part John Kerry, ancien chef de la diplomatie de Barack Obama, qui négocia l’Accord de Paris de 2015.

Le Canada atteindra-t-il les objectifs de l’Accord de Paris ?

Le plus récent rapport du GIEC conclut que pour respecter l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, soit limiter le réchauffement global à 1,5 °C, il faudra réduire les émissions de CO2 de 45 % d’ici 2030, par rapport à 2010. Pour le Canada, un tel objectif signifie de diminuer les émissions annuelles de CO2 de façon à les ramener à 325 millions de tonnes. Or, selon le plus récent bilan fédéral disponible, le plan climatique permettra tout au plus de les ramener à 500 millions de tonnes en 2030. Cela signifie que les émissions de CO2 du Canada équivaudront à 154 % de l’objectif fixé par le GIEC. Par ailleurs, il faudra voir dans quelle mesure le fédéral pourra réduire les émissions de méthane, qui représentent 15 % des émissions de gaz à effet de serre du pays. Le méthane, un puissant facteur de réchauffement, est directement lié au secteur pétrolier et gazier.

4 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 13 octobre 2018 09 h 35

    Compter sur nous autres

    Compter sur nous et compter sur les autres c'est compter sur nous, autres dans nos habitudes individuelles et collectives de consommation de tout et rien et plus encore. Surtout pour ce qui est du pétrole et de tous ses produits dérivés puisqu'il en est tant question quand on cause en l'air de changements climatiques, de production de GES et de toute cette sorte de choses très sérieuses.

    Dans les hautes sphères étatiques de ce monde politique qui en brûle énormément, du pétrole, pour aller nombreusement en jaser un peu partout à travers le monde, on s'applaudit à signer des ententes et à se prendre en photo. Le Premier ministre du Canada est passé grand maître émérite en cette matière. Il est l'exemple parfait de la personne sur laquelle nous ne pouvons pas compter pour régler ce grave problème qu'il prétend reconnaître devant ses pairs et ses commettants, une main sur le coeur et l'autre en l'air avec sa caméra cellulaire.

    Ce qui est vrai comme portrait à l'échelle mondiale le demeure à l'échelle nationale voire même régionale et plus locale encore quand vient le temps de prendre des décisions "politiques". En fin de compte, c'est donc à nous seuls qu'il revient que cela change pour le mieux en mettant la pédale douce sur nos façons de conduire et de nous conduire.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 13 octobre 2018 11 h 41

    Réunir plutôt qu'unir

    Lundi dernier, le rapport du GIEC nous rappelait l'accroissement marqué des destructions qu'un monde avec 2C de hausse causerait comparé à 1,5C, alors que les engagements des nations faisant suite à l'accord de Paris nous conduisent pourtant vers une hausse de 3C à 4C... si et seulement si ces engagements sont respectés, ce qui est loin d'être évident, autrement l'augmentation des températures risque de conduire l'humanité vers son extinction dans un monde atteignant 5C et plus de hausses. Il faut impérativement abandonner les bonnes intentions servent d’alibis pour la présentation de projets lilliputiens face aux changements requis. Il faut un changement de cap de 180 degrés. Malheureusement il ne pourra se réaliser qu'après la faillite du système économique actuel (voir à ce sujet l'excellent texte de François Delorme dans Le Devoir du 5 sept.: https://www.ledevoir.com/opinion/idees/535976/environnement-les-illusions-perdues ). Nous devons donc lancer maintenant les initiatives en limitant les dégâts et permettant de faire face aux crises que cette faillite générera. Pour moi, QS mieux que le PQ a compris cette urgence et ses causes profondes.

    Car la transition économique que propose QS a le mérite de bien les identifier. Elles portent un nom, si l’on entend appeler un chat, un chat: c’est le capitalisme, particulièrement dans sa version néolibérale. De Nicolas Hulot à Harvey Mead en passant par François Delorme, tous le clament. Pourtant ce ne sont pas de dangereux doctrinaires. Il est passé le temps des demi-mesures, si l’on veut encore arrêter cette course folle vers notre propre autodestruction. Aussi le radicalisme est rendu nécessaire, radical du latin “radix” racine, il faut s’attaquer à la racine de ce qui menace l’humanité, agir autrement ce serait comme se contenter de prendre une aspirine pour soigner un cancer... parce que les crises qui s’annoncent feront passer les signes avant-coureurs actuels du dérèglement climatique pour des peccadilles.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 octobre 2018 12 h 12

    Bilan clair qui invite à l'action.

    Rappel excellent, constat terriblement juste à l'échelle planétaire, au Canada et au Québec.

    Comment, du Québec, mettre l'épaule à la roue face à l'urgence environnementale actuelle ?

    En se délestant du Canada et de son économie pétrolière, surtout en pensant celle du Québec en lien avec les pays qui s'investissent à relever le défi de l'heure. Ne pas le faire serait creuser sa tombe au Canada.

    Il y là une obligation de cohérence collective incontournable.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 14 octobre 2018 13 h 02

    Importance et pertinence...

    Il est tout de même instructif que ce texte ne suscite que 3 commentaires (en ce dimanche midi). alors que l'éditorial de Dutrisac sur les 50 ans du PQ en provoque 66. Pourtant on ne pourra suffisamment répéter que l'enjeu soulevé sera celui de ce siècle.

    Lundi dernier, le GIEC rendait public un rapport intitulé Global Warning of 1,5C qui devrait avoir suscité une plus grande mobilisation que nos petits enjeux provinciaux

    Cette semaine trois auteurs* publient ensemble " Une autre fin du monde est possible" aux éditions du Seuil,

    Toujours cette semaine le documentaire canadien Anthropocène, l'époque humaine, prend l'affiche... Pourtant seuls trois petits propos commente l'excellent article d'Alexandre Shield,"L’art de manquer le bateau… et de faire naufrage". C'est désespérant!

    *Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle ont une (dé)formation scientifique et sont devenus chercheurs in-Terre-dépendants. Ils ont publié Comment tout peut s’effondrer. Petit Manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015), Le Vivant comme modèle. La voie du biomimétisme (Albin Michel, 2015), Petit traité de résilience locale (ECLM, 2015), Nourrir l’Europe en temps de crise (Babel, 2017) ou encore L’Entraide. L’autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent, 2017).