La CAQ dans le brouillard environnemental

La construction du complexe hydroélectrique de la rivière Romaine, au coût de 6,5 milliards, a soulevé des doutes sur la rentabilité du projet pour Hydro-Québec. La Coalition avenir Québec promet de son côté de relancer la construction de grands barrages.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La construction du complexe hydroélectrique de la rivière Romaine, au coût de 6,5 milliards, a soulevé des doutes sur la rentabilité du projet pour Hydro-Québec. La Coalition avenir Québec promet de son côté de relancer la construction de grands barrages.

Des quatre principaux partis qui ont pris part à la campagne électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ) est de loin la formation qui a le moins parlé d’environnement. Les quelques engagements pris au cours des dernières semaines sont aussi demeurés très sommaires. Maintenant que les troupes de François Legault ont le pouvoir en main pour quatre ans, difficile de prévoir ce qui attend le Québec.

La scène se passe en début de campagne. François Legault est interpellé par des journalistes, qui lui demandent lesquels de ses candidats pourraient former une escouade environnementale. Il faut dire que quelques jours auparavant, il avait affirmé compter sur une véritable « escouade » économique de 37 candidats.

Cette fois, le chef caquiste est pris de court. Spontanément, il nomme quand même un certain « Richard » (son nom de famille lui avait échappé, mais il s’agissait de Richard Campeau, directeur du comité environnemental du parti et maintenant député de Bourget), en plus d’évoquer deux ou trois candidats selon lui intéressés par les enjeux environnementaux.

M. Legault mentionne aussi le nom de Christian Dubé, ancien premier vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Mais quelques jours plus tard, M. Dubé était resté bouche bée quand un journaliste lui avait posé une question en l’interpellant en tant que membre désigné de l’escouade environnementale de la CAQ. « Qui, moi ? » avait-il répondu. Le sous-texte était clair : il ignorait qu’il faisait partie de l’« escouade » environnementale caquiste.

Au lendemain du scrutin, on se demande toujours qui portera les dossiers environnementaux au sein du gouvernement de la Coalition avenir Québec. François Legault a lui-même dit, en fin de campagne, qu’il n’était pas du genre à « jouer au géant vert », tout en soulignant qu’il n’en a pas moins « l’environnement à coeur ».

Qu’est-ce que cela veut dire au juste ? Difficile à dire, puisque la CAQ s’est contentée de mettre en ligne une page « Environnement » qui se résume à quelques grands principes, sans plan précis. Celui qui est aujourd’hui le premier ministre désigné du Québec a d’ailleurs offert des réponses très générales aux questions sur ces enjeux.

Un exemple : le chef caquiste a été incapable de dire si le Québec était en voie d’atteindre ses cibles de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES), objectif central du Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques (PACC), qui doit coûter plus de quatre milliards de dollars de fonds publics. « Je ne suis pas en mesure, dans l’opposition, d’être capable de voir si la tendance est dans la bonne direction. Si elle n’est pas dans la bonne direction, il faudra être capable de la corriger », a-t-il expliqué en campagne.

Le bilan de mi-parcours du PACC, disponible depuis le mois de mars, indique pourtant clairement que le Québec est en voie de rater complètement ses objectifs de réduction de GES. Tout au plus sera-t-il possible de les stabiliser à la moitié de l’objectif.

Garder le cap

Le Devoir a obtenu une réponse plus précise de la part des instances de la CAQ. « Nous gardons le cap vers les objectifs de réduction des gaz à effet de serre, soit une réduction de 37,5 % sous le niveau de 1990 d’ici 2030, même si le gouvernement libéral nous lègue un retard pour 2020 », a précisé l’attaché de presse Ewan Sauves.

Pour espérer rattraper le retard actuel et placer le Québec sur la bonne trajectoire, les caquistes promettent de demeurer dans le marché du carbone, mais aussi d’exiger « des cibles concrètes et ambitieuses » de réduction des GES pour tous les programmes financés par le Fonds vert. La gestion libérale a été « une véritable honte » qui a mené à un « gaspillage » de millions de dollars, selon la CAQ.

Interpellé sur les moyens de réduire les GES, François Legault a répété qu’il lancerait de nouveaux projets de grands barrages, afin d’exporter cette énergie. Fait à noter, cette volonté était inscrite dans la première mouture du Plan Nord des libéraux, en 2011. Il était alors question d’investissements d’Hydro-Québec de plus de 47 milliards de dollars sur 25 ans.

Ce plan de développement hydraulique n’est tout simplement pas « réaliste », selon Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Les coûts de construction seraient « élevés », les projets seraient « controversés » et « les contrats à long terme ne sont pas à l’horizon » pour la vente de cette énergie.

M. Legault a aussi promis d’agir en transport pour lutter contre les changements climatiques. « On les connaît, les moyens : plus de transport en commun, on veut prolonger le Réseau électrique métropolitain (REM), on veut inciter à ce qu’il y ait plus de véhicules électriques, donc, on les connaît, les moyens », a-t-il fait valoir en campagne. Le parti n’a cependant pas précisé de cible pour l’électrification des transports au Québec.

Auto solo

La CAQ a en même temps promis d’investir des fonds publics dans des infrastructures qui favorisent l’utilisation de l’auto solo, dont le développement autoroutier et la construction d’un troisième lien dans la région de Québec.

Bref, le parti présente des positions « contradictoires », selon Annie Chaloux, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. « La marche est haute pour rattraper les retards dans la réduction des GES. Et 40 % des GES proviennent du secteur des transports. Il faudra donc remettre en question les projets d’élargissement d’autoroutes et de troisième lien. »

« La priorité actuelle en transport serait de mettre fin à l’hémorragie de véhicules utilitaires sport qui coule sur les routes du Québec : elle contribue à la hausse de la consommation de pétrole qu’on a connue ces dernières années, elle endette les ménages québécois, elle congestionne comme jamais les routes et, évidemment, elle est une des principales sources de GES », estime pour sa part M. Pineau.

Pour le directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki, Karel Mayrand, mais aussi pour Mme Chaloux, le changement de gouvernement signifie surtout qu’on se retrouve « devant une page blanche ». « C’est un parti qui n’a pas mis en avant de position antienvironnement, comme on peut le voir en Ontario avec le premier ministre Doug Ford, qui a tourné le dos au marché du carbone. Mais la CAQ n’a pas non plus de véritable réflexion environnementale », résume M. Mayrand.

Dans ce contexte, le risque le plus important, selon Karel Mayrand, est de perdre du temps et d’accentuer les retards du Québec en environnement, principalement dans la réduction des GES. « Ne rien faire pendant deux ou trois ans serait dévastateur pour le développement de la nouvelle économie, basée sur la transition énergétique. Or, si on veut des emplois payants, comme le dit M. Legault, il faut emprunter cette voie. »

Oui aux fossiles

Après des années de débats et de controverses sur la pertinence de lancer le Québec sur la voie de l’exploitation pétrolière et gazière, que fera la CAQ ?

En campagne, le parti a d’abord fait disparaître de son site les mots « pétrole » et « gaz de schiste ». Par courriel, la CAQ a par la suite indiqué au Devoir que « l’exploitation conventionnelle » serait permise au Québec, pour autant que les projets tiennent compte de l’acceptabilité sociale et permettent de « réduire nos importations de pétrole ».

La CAQ ne ferme par ailleurs pas la porte à un retour de l’exploration sur Anticosti, où la saga du pétrole de schiste a déjà coûté 94 millions de dollars à l’État. Qui plus est, les caquistes s’inscrivent dans la volonté des libéraux d’ouvrir la porte aux forages dans les lacs et les rivières, estimant que « la science a su démontrer qu’on peut atténuer les risques ».

Le parti de François Legault dit toutefois non au gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent. Un refus qui pourrait déboucher sur une bataille légale potentiellement coûteuse pour le Québec. Les entreprises qui y contrôlent 13 000 km2 de permis d’exploration évoquent déjà des poursuites si elles ne peuvent poursuivre leurs activités.

3 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 6 octobre 2018 10 h 47

    Bref, on fait du surplace!

    Le temps finira bien par laisser sa trace grâce à notre inaction. Quand cette trace sera bien profonde et que nous commencerons à nous inquiéter, il sera probablement trop tard. N'attendons pas après le gouvernement pour agir. Chacun de nous est responsable de son comportement face à l'environnement. Pendant une quinzaine d'années, habitant à l'extérieur de Montréal, je parcourais seule une centaine de kilomètres par jour pour mon travail. J'adorais mon travail, mais ma conscience était loin d'être tranquille. Mon empreinte écologique s'agrandissait de jour en jour. J'habite maintenant Montréal, je me suis trouvé du travail et je ne me déplace qu'avec les transports en commun. Tout un changement! Il y a aussi plusieurs avantages: j'ai plus de temps, je suis moins stressée, j'économise et ma conscience est tranquille...

  • Daniel Gagnon - Abonné 6 octobre 2018 16 h 08

    La tête dans les tornades et happés par les siphons comme à Gatineau

    Un premier exemple de la désastreuse politique environnementale de ce nouveau gouvernement « pragmatique » : Monsieur Legault, en pleine période de réchauffement climatique, avait promis de soutenir le sport polluant des motoneiges au Parc du Mont-Tremblant, ce qui paraît tout à fait aberrant et irresponsable, n’est-ce pas. L’impact des moteurs polluants et du bruit serait évidemment désastreux sur la faune et la flore.

    On s’attend à quoi alors de ce gouvernement, alors que se déroulent partout sur la planète des événements étranges et catastrophiques, on s’attend à quoi de ce gouvernement qui carbure aux gaz et à la destruction de l’environnement?
    Un autre exemple : Monsieur Legault a choisi comme candidat de la CAQ dans Orford, Gilles Bélanger, promoteur à la réputation très peu verte et très peu écologique, braqué sur des idées fixes de développement peu durable à tout prix sans respect aucun de la nature. Ce développeur, devenu député, avait même eu l’indécence de déclarer vouloir acheter le Parc national d’Orford, comme si avec l’argent on pouvait tout détruire pour son profit!
    Est-ce une comédie? Il s’agit plutôt d’une tragédie. Nous avons créé ces parcs nationaux pour la jouissance de la nature et pour en apprendre le respect à nos enfants. Que va-t-il leur arriver à nos enfants, dépossédés des beautés et des splendeurs de la nature, privés de la moitié du monde animal disparu, avec la tête dans les tornades et happés par les siphons comme à Gatineau?

  • Daniel Bérubé - Abonné 7 octobre 2018 21 h 34

    D'où l'importance

    que les gens du peuple se prennent en main ! Allez écouter l'élue de QS à l'émission Tout le monde en parle du 7 octobre, l'explication comme de quoi nous ne devons pas attendre que les "changements" viennent d'en haut (gouvernements) qui sont eux même dirigé par les gros pions de l'économie. Ils nous mène à notre disparition ! Le peuple possède le pouvoir de par ses agirs, ses choix; et ce qui guide ses choix doit provenir de son coeur, pas de son portefeuille...