Les nouveaux traversiers de Tadoussac trop bruyants pour les bélugas?

Les traversiers actuels permettent une capacité de transport de 75 véhicules. Ce nombre doit passer à 110 avec les nouveaux bateaux.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les traversiers actuels permettent une capacité de transport de 75 véhicules. Ce nombre doit passer à 110 avec les nouveaux bateaux.

Ils ont coûté beaucoup plus cher que prévu et seront plus imposants que les navires actuels, mais on ne sait pas si les nouveaux traversiers du lien maritime entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac auront des impacts plus importants sur l’habitat essentiel des bélugas. Cet enjeu est pourtant crucial, selon un spécialiste de l’espèce, puisque ces traversiers constituent la principale source de pollution sonore à l’embouchure du Saguenay.

Les deux nouveaux traversiers sont toujours en construction au chantier Davie, à Lévis. Ces navires, commandés par la Société des traversiers du Québec (STQ) pour un coût initial de 125 millions de dollars, devraient plutôt coûter près de 325 millions. Plus imposants que les traversiers actuels, ils doivent permettre d’augmenter la capacité de transport à 110 véhicules par navire, contre 75 actuellement. Il s’agit d’une hausse de 47 %.

Ces nouveaux navires navigueront toute l’année au coeur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, à raison de deux traversées toutes les 20 minutes en période normale. Ils circuleront dans un secteur très important de l’habitat essentiel du béluga, rappelle Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Les nouveaux traversiers seront-ils plus bruyants, et donc susceptibles de générer des impacts plus importants pour les bélugas ? Le Devoir a demandé à Parcs Canada, à Pêches et Océans Canada, au ministère de l’Environnement du Canada, au ministère de l’Environnement du Québec et à la STQ si une étude avait été menée pour évaluer le bruit qui sera généré par les nouveaux navires. Aucune analyse du genre n’a été réalisée.

Évaluation à venir

« Pour connaître le bruit généré par les nouveaux traversiers à l’embouchure du Saguenay, il faudra réaliser de nouvelles études une fois que ceux-ci seront en place », a répondu Valentyna Galadza-Park, gestionnaire en relations externes, Unité de gestion du Saguenay–Saint-Laurent, à Parcs Canada. « À la suite de la mise en opération des nouveaux traversiers, un plan de travail sera développé en fonction des besoins identifiés et du financement disponible pour réaliser une campagne de mesures », a-t-elle ajouté.

Parcs Canada n’a toutefois pas voulu indiquer si des mesures concrètes et précises d’atténuation du bruit ont été inscrites ou imposées dans les devis pour les nouveaux traversiers, ou alors appliquées concrètement lors de la construction des traversiers. Le ministère fédéral a invité Le Devoir à contacter la STQ.

Pollution sonore

La Société d’État, qui a piloté le dossier du renouvellement des traversiers, s’est voulue rassurante. « La pollution sonore et la préservation de l’habitat naturel des mammifères marins présents dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent sont des éléments qui ont été considérés et qui ont motivé plusieurs choix technologiques de la Société des traversiers du Québec », a fait valoir la conseillère en communication Vicky Boivin.

« Les bruits et vibrations émis par les nouveaux traversiers ont été considérés dans les exigences contractuelles », a-t-elle souligné. « Selon le devis de construction de la STQ, les nouveaux navires ne devraient pas être plus bruyants que ceux qui assurent actuellement le service. »

Robert Michaud estime néanmoins qu’il sera essentiel d’évaluer le niveau de pollution sonore générée par les nouveaux traversiers. « C’est une information qui sera très importante à connaître. »

Celui qui étudie les bélugas depuis plus de 30 ans dans la région de Tadoussac se demande d’ailleurs s’il aurait été possible de faire les choses autrement. « Aurait-on pu analyser cette question de façon plus “proactive”, donc en prenant des mesures avant, afin de mieux évaluer les impacts ? On ne peut que croiser les doigts et espérer que les ingénieurs ont pris les bonnes décisions. »

« De tous les habitats fréquentés par le béluga, l’embouchure du Saguenay est, de loin, le plus bruyant. Et la principale source, toute l’année, ce sont les traversiers. Ces navires, qui fonctionnent en permanence, sont une source de bruit considérable dans leur habitat essentiel », a souligné M. Michaud.

Une étude scientifique réalisée en 2009 à l’embouchure du Saguenay a d’ailleurs démontré que le bruit masquait les capacités de communication des bélugas plus de 50 % du temps durant le jour. Un tel phénomène revient à leur bloquer la vue, mais aussi la capacité de communiquer entre eux et de rechercher de la nourriture. « Ce serait l’équivalent, pour un humain, de circuler dans un tunnel noir où on ne verrait rien », selon M. Michaud.

Puisque ces mammifères marins en voie de disparition fréquentent assidûment ce secteur — le parc marin a été créé d’abord pour protéger le béluga —, il est selon lui important de ne pas aggraver la pollution sonore qu’ils y subissent.

Or, tout indique que la circulation maritime lourde est en voie d’augmenter sur le Saguenay. Les navires de croisières sont plus nombreux, le projet minier Arianne phosphate ajoutera des navires commerciaux sur le Saguenay et le promoteur GNL Québec souhaite construire un important port d’exportation de gaz naturel liquéfié en amont du parc marin. Jusqu’à 160 méthaniers de près de 300 mètres de longueur traverseraient ainsi chaque année l’habitat essentiel des bélugas.